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19 février 2007

La mauvaise nuit

La nuit fut mauvaise. Après avoir lu quelques pages de Panait Istrati,  j’avais pourtant fini par m’endormir. J’entretenais alors une relation fétichiste avec les livres. Impossible de trouver le sommeil sans avoir lu quelques pages ou, tout simplement, sans avoir constaté la rassurante présence d’un livre à mes côtés. Je ne fis pas ce cauchemar récurrent où je me voyais invariablement nu déambulant au milieu d’une foule de gens habillés. Sans doute parce que ce cauchemar s’était mué en réalité. Je ne rêve jamais de la réalité bien que mes rêves soient en général extrêmement compliqués et réalistes. Des itinéraires impossibles impliquant des moyens de locomotion improbables, des équations du second degré alors que j’ai depuis longtemps oublié comment les résoudre, des conférences, par moi données, sur des sujets qui m’échappent totalement comme le système d’irrigation sur le haut Niger à moins que ce ne soit  la synthèse amniotique dont j’ignore le premier mot ! J’avais donc fini par m’endormir, lorsque je fus brutalement réveillé par des éclats de voix. Du roumain. C’était sinistre.  Je crus, un court instant, que des hommes se battaient dans notre chambre. Sur le lit voisin, pour être précis. J’allumai fébrilement la lampe de chevet, m’attendant à trouver Virgile aux prises avec deux ou trois sicaires venus l’étrangler dans son sommeil. Bien entendu, il n’en était rien. Rien dans la réalité palpable que nous partagions tous deux, du moins. Par contre, derrière les yeux que le roumain tenait hermétiquement clos cette fois (un horrible soupçon m’envahit) devaient défiler des images d’une rare violence. Violence non dénuée d’une certaine sensualité. Ce que je vis m’étonna à plus d’un titre. Virgile avait rejeté la quinzaine de couvertures destinée à palier un système de chauffage défaillant. Elles gisaient au pied du lit. Il régnait pourtant dans la chambre un froid sibérien, aggravé, sans doute, par mon habitude d’ouvrir largement la fenêtre avant de me coucher.  Je fus donc étonné qu’un homme qui se couvrait autant la journée, pût être aussi nu la nuit. Je fus ensuite étonné que dans un pays où la gent féminine était aussi velue (du moins ce que j’en avais vu), un homme de son âge (mes estimations, revues à la baisse, le situaient à l’orée du quart de siècle) fût à ce point dénué de poils. Enfin, il y avait cette érection confortable qui agitait son sexe de soubresauts spasmodiques et l’expression douloureuse du visage. En y réfléchissant bien, l’expression, érection douloureuse, s’appliquait merveilleusement bien au cas de Virgile. A ce moment, un flot de paroles, inintelligibles même pour un latiniste comme moi, franchirent ses lèvres bleuies par le froid, dites d’une voix qui n’était pas la sienne. Non seulement nous avions hérité d’un interprète déprimé et autiste, mais, en outre, il semblait possédé par un démon aphrodisiaque. Peu désireux d’assister au dénouement qui, sans doute aucun, s’approchait à grands jets, je rejetai drap et couvertures sur sa nudité. Tout cela ne m’était pas destiné, après tout. J’éteignis la lumière et m’efforçai de penser à des choses désagréables. Du lit voisin me parvinrent quelques glapissements suivis de mouvements désordonnés, puis le silence, enfin. J’eus l’impression de m’être tout juste endormi, quand une main me secoua vigoureusement. J’ouvris les yeux. Virgile et ses couches de vêtements…Debout, bourgeois décadent, le garde chasse est là, on n’attend plus que toi…La vérité dans toute sa brutalité : Virgile ne dormait pas les yeux ouverts !  Evidemment, je ne relevai pas la provocation ni ne me donnai la peine d’esquisser la moindre justification, prémisse à l’aveu, comme tout le monde sait. J’étais toutefois ravi : dans mon cerveau, l’idée que Virgile pût être doté d’humour faisait son chemin. Tandis que je m’habillais, il m’informa que la garde chiourme qu’il appelait gouvernante lui avait fait un rapport complet sur mes frasques de la veille. J’imaginais qu’elle avait du l’entretenir de cet important sujet alors qu’il se trouvait sous la douche. Avait suivi une séance d’autocritique durant laquelle il reconnut ne pas m’avoir surveillé avec toute la vigilance requise et elle avoua avoir omis de fermer à clé le local des douches après l’heure limite. Les choses en resteraient donc là : je ne serais pas expulsé du pays et eux n’iraient pas croupir dans un camp de rééducation. Je remarquai, alors, que Virgile avait soigneusement plié ses couvertures, puis les avait entassées sur le lit. Les draps, eux, gisaient, roulés en boule, dans un coin de la pièce. Sans rien dire, je fis de même, tout en ayant la certitude que je poussais la sollicitude envers les camarades femmes de chambre au-delà de ce qui était normalement requis, même en terre communiste ! Enfin, elles pourraient toujours se dire que c’est ainsi qu’agissaient les français quand ils dormaient à l’hôtel Elles ne devaient pas en avoir vus tant que ça ! Tandis que nous parcourions les couloirs du Regina pour gagner la salle à manger où j’espérais prendre un petit déjeuner composé d’autre chose que de viande d’ours, Virgile se mit à siffler « la cucaracha ». Il se lâchait, le bougre ! Me retournant vers lui, je lançai perfidement…T’es vachement bruyant quand tu dors, en plus, tu fais de drôles de trucs !...Cela tua, dans l’œuf, ses velléités de rossignol des Carpates. Un partout !

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