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15 février 2007

Les douches collectives

Les douches étaient très collectives donc très stupides. Six pommes de douche s’alignaient le long d’un tuyau dans une vaste salle carrelée. Dans le but d’économiser la quincaillerie, on ne les avait équipées que de deux robinets, un pour l’eau chaude, l’autre pour l’eau froide. Ceux-ci étaient situés à l’autre bout de la pièce, ce qui, non seulement, nécessitait de nombreux aller-retour entre la douche la plus proche et les robinets afin de régler la température, mais, en outre, envoyait de l’eau dans les six pommes en même temps. Bien que seul, je consommais autant d’eau que six personnes.  Il me fallut un bon quart d’heure pour trouver le dosage idoine qui m’évitât d’être congelé ou ébouillanté. Je me savonnai ensuite à l’aide du rachitique savon collectif à l’odeur de camphre, situé, lui aussi, aux antipodes dans le voisinage d’un lavabo à l’émaille jaunie. Ce savon de forme ovale était maintenu captif au bout d’une tige terminée par un boulon aux proportions impressionnantes. Une fois mouillé, je dus frotter mes mains sur le savon, puis m’en enduire le corps tout en maintenant un œil fixé sur la porte sans trop savoir d’ailleurs ce que j’aurais bien pu faire d’autre que de continuer à me savonner si elle s’était ouverte pour livrer passage à un inconnu. Une fois accompli cet exercice rendu périlleux par le sol détrempé et par une visibilité que la vapeur d’eau réduisait de plus en plus, je restai un long moment sous la douche, essayant d’emmagasiner une propreté qui me serait sans doute refusée durant les dix jours à venir. On nous avait parlé de conditions de vie spartiates dans les Carpates. Si le Regina symbolisait le luxe, je n’imaginais que trop bien ce qui nous attendait. J’en étais là de mes pensées quand le flux se tarit brusquement. Je songeai à une minuterie, mais mes ablutions ne se comptaient déjà plus en minutes. Comme je me dirigeais à tâtons vers les robinets, je distinguai une forme qui tentait de ventiler l’espace en moulinant frénétiquement des bras. Un mètre de plus dans la bonne direction et je distinguai les contours accores d’une matrone de modèle réglementaire. La casquette, la veste d’uniforme pour le haut. Un pantalon à bande rouge enfoncé dans une paire de bottes en caoutchouc pour le bas. En guise d’arme, un trousseau de clés pendait de son baudrier. Sans me laisser le temps de me ressaisir, elle m’entraîna par le bras, nu comme un ver, jusqu’à la porte laissée ouverte. Elle se mit à hurler en me désignant une pancarte où s’alignaient des chiffres que j’avais omis de lire. Un horaire indubitablement. Les douches n’étaient accessibles que de cinq heures du matin (qui pouvait bien se doucher à cette heure ?) à huit heures et de dix huit à vingt et une heures. Et, quelle heure était-il, hein ? Elle pointa un index boudiné sur sa montre minuscule enchâssée dans les bourrelets de graisse de son avant bras. Presque minuit ! Evidemment, mais nous avions dîné très tard, j’aurais du demander un mot d’excuse à la réception…. Elle me montra ensuite le brouillard qui s’était formé dans la salle et  commençait à envahir les couloirs du Regina. En me secouant doucement, presque affectueusement, par le bras, elle me débita tout un laïus en roumain dont je ne compris que les lignes générales (après tout, c’est une langue latine). J’étais un social traître qui avait, à lui tout seul, épuisé le quota d’eau chaude alloué à la ville par le dixième plan quinquennal et qui empêchait les camarades clients de l’hôtel de se reposer en prenant, tout seul, d’interminables douches à des heures indues. Heureusement, c’était une  femme généreuse et elle ne me signalerait pas aux autorités. Comme elle avait la générosité bruyante, un petit attroupement de camarades insomniaques avait fini par se former dans le couloir et j’étais toujours aussi nu. Techniquement, j’étais encore un adolescent puisque je n’avais que dix-neuf ans et un adolescent, parait-il, c’est pudique. Mais la honte m’avait anesthésié. A ce stade, j’aurais, avec plaisir, accueilli un cataclysme. Un tremblement de terre ou éruption volcanique auraient parfaitement fait l’affaire. Je finis par récupérer ma serviette de bain, la serrai autour de ma taille en me demandant bien pourquoi, puisque tout le monde avait l’air de s’en foutre de ma nudité, puis, en essayant de prendre l’air désinvolte du petit jeune qui s’amuse de tout, je regagnai ma chambre suivi du cerbère qui ne me lâcha qu’après en avoir noté le numéro dans un petit carnet rouge. Une fois la porte refermée sur le tumulte extérieur, je dus contourner un monticule de vêtements, haut d’un mètre. Virgile avait fini par se déshabiller pour se glisser dans son lit. En fondant, il semblait avoir rajeuni et fixait toujours le plafond de ses yeux bleus grand ouverts. A la recherche d’un soutien moral, même symbolique, je lui dis…Je viens de me faire engueuler par le garde chiourme d’étage, c’est grave ?...Pas de réponse. Je crus un instant qu’il était mort. Non, il respirait régulièrement. Je lui passai la main devant les yeux. Pas de réaction. J’approchai mon visage du sien et fis d’horribles grimaces. Toujours rien. Arrivée à ce stade, ma honte s’était muée en une sorte d’euphorie suicidaire. Je grommelai, sont tous barjos ici, envoyai ma serviette valdinguer à l’autre bout de la pièce et me contorsionnai de manière lascive en chantonnant, à mi voix, je suis un bourgeois décadent, sur l’air de la cucaracha. Nitchevo ! S’il avait été conscient, il aurait du ébaucher, je dis bien ébaucher, un sourire, on ne pouvait quand même pas demander l’impossible à un dépressif. Mais non, je dus me rendre à l’évidence : Virgile dormait les yeux ouverts !

Commentaires

Eh ben dis-donc ! Ça promet pour la suite...Tu ne pourrais pas insérer une carte pour que l'on puisse situer cet endroit idyllique ? Histoire d'aller y faire un tour. Cela a peut-être changé depuis, sait-on jamais... Quoique j'en doute ! Au Vietnam nous sommes descendus dans un hôtel similaire et trente ans après rien n'avait dû changer depuis la construction ! Je te laisse imaginer l'état de la salle de bain !

Écrit par : tinou | 15 février 2007

Bistrita est située aux pieds des Carpates, dans le Nord du pays. La Roumanie offrait à l'époque des conditions d'hébergement tout à fait convenables, mais au bord de la mer Noire. Nous étions en dehors des circuits touristiques, ce qui explique la rusticité de l'accueil.
Toi au moins, tu avais une salle de bain individuelle au Vietnam!

Écrit par : manutara | 16 février 2007

Oui, d'accord, mais la douche ne fonctionnait pas ( pas d'arrivée d'eau) et le lavabo se vidait sur mes pieds. Merci pour le renseignement. Le fils de mon dentiste vient justement de s'installer dans les Carpates où il a ouvert une crêperie. Je trouve ça très original !

Écrit par : tinou | 17 février 2007

Une crêperie dans les Carpates??????????? Décidément, on ne respecte plus rien! Tout fout le camp!

Écrit par : manutara | 17 février 2007

Moi je trouve ça plutôt sympa ! Il devrait employer une Bigoudène pour faire couleur locale. Après tout, on a bien aussi en France des restos où l'on mange roumain ! C'est ça l'Europe, un mélange des cultures, non ?

Écrit par : tinou | 18 février 2007

Oui, mais à force de mélanger, brasser, malaxer, plus rien n'a de saveur!

Écrit par : manutara | 18 février 2007

Oui, c'est exact.

Écrit par : tinou | 18 février 2007

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