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14 février 2007

Le Regina

Bistrita, notre dernière étape avant les Carpates, était sinistre. Bangkok et Colombo ont laissé dans ma mémoire des traces indélébiles de splendides misères. Si je ferme les yeux, les ruelles crasseuses de l’une et les canaux tumultueux de l’autre déroulent leur cours sinueux dans je ne sais plus trop quel lobe de mon cerveau. Située à distance égale dans l’espace temps, trente trois ans (l’âge du Christ et la formule magique permettant à coup sûr la détection d’une faiblesse pulmonaire), Bistrita ne m’a laissé aucun souvenir visuel. Juste la sensation d’une pauvreté décente. Une odeur, peut-être. L’odeur de la soupe aux poireaux flottait sur la ville. L’hôtel « Splendid » était lugubre et s’appelait  « Regina ». J’ignore si les formalités auxquelles nous avions été soumis avant de partir avaient été  longues au point que l’hôtel avait eu le temps d’être détruit, puis reconstruit sous un autre nom, ou si le « Splendid » n’avait jamais existé que dans l’imagination romanesque de quelque employé du consulat, ou si, tout simplement, notre ordre de marche avait été modifié à la dernière minute. Virgile resta très vague sur les causes de cette brusque mutation. De son air las, ou déprimé, plutôt,  oui, oui, c’était cela, ce garçon était en pleine dépression, il ébaucha un vague mouvement de la main…Oh, vous savez, un jour c’est comme ci, le lendemain c’est comme ça…Il parlait avec un filet de voix comme si chacune de ses paroles devait être la dernière. Il s’exprimait en un français parfait, sans aucun accent, ni roumain, ni français d’ailleurs. Une voix d’outre tombe. Dans la voiture, après le passage de la frontière,  il avait tenté, sans aucune conviction, de nous intéresser aux réalisations titanesques de la lumière des Carpates, le Conducator, puis ayant été définitivement rassuré par notre absence totale d’intérêt pour l’internationale socialiste et devant son incapacité à donner une réponse satisfaisante sur le début du cycle de reproduction du grand cerf des Carpates, il se mura dans un profond silence qu’il ne brisa qu’une fois, pour demander, sans s’adresser à personne en particulier…Et les bas, pourquoi tous ces bas,le reste je comprends, mais les bas ?....Le bourgeois termina de négocier un virage à cent cinquante kilomètres à l’heure, puis se retournant à demi répondit…Mais pour les femmes voyons ! Nous savons que votre pays traverse des moments,comment dire, difficiles, alors des bas, hein, ça fait toujours plaisir….Virgile eut un haut le corps et secoua la tête…En hiver les femmes portent des collants et en été elles vont jambes nues. Les rasoirs, à la rigueur, mais les bas…Il se tut un instant puis reprit…A Bucarest, il y a quelques belles femmes, mais ici, à la campagne, ce sont des femmes que vous auriez du ramener, pas des bas… Je trouvai la sortie spirituelle, mais Virgil, lui, ne riait pas.

Le Regina était comme le reste de la ville. Pas de choc visuel, mais un choc olfactif. Une superpositions d’odeurs pour être précis : nourriture, toilettes, déodorant destiné à gommer les deux odeurs précédentes, mais qui ne faisait que mieux les mettre en relief.  Ma chambre me fit l’impression d’une petite bonne voulant se donner des airs de grande dame tout en ne parvenant, au mieux, qu’à avoir l’air d’une paysanne endimanchée. Tout y était : les chromos (l’un d’eux représentait le conducator revêtu d’une armure moyenâgeuse, entouré d’une auréole d’un jaune pisseux), les murs dont le papier peint s’ornait de petites fleurs d’une espèce inconnue, la moquette pelucheuse vert anglais, les lits en fer forgé qui ressemblaient à des instruments de torture, la table en contreplaqué à laquelle plusieurs couches de vernis donnaient de faux reflets d’acajou, la carafe au profil d’urinoir remplie d’une eau poussiéreuse, les deux verres en plastique et, enfin, deux chaises aux coussins plastifiés dont les dossiers étroits venaient douloureusement s’incruster dans la colonne vertébrale. Manquaient la salle de bain et, surtout, les toilettes. Un vent de panique me submergea. On m’avait parlé de l’Union Soviétique et de ses toilettes collectives où s’alignaient les usagers assis sur leur cuvette, lisant la Pravda,  Pouchkine, Dostoïevski, Gorki ou Tchékhov, dans l’attente d’un improbable transit intestinal. Il est vrai que nous étions en Roumanie. Je me précipitai dans le couloir. Les douches collectives des hommes ne laissaient rien  augurer de bon : un alignement d’antiques pommes de douche sans aucune cloison entre elles. Mon entrée brutale fit sursauter un petit homme velu recouvert de savon.  Je ressortis et poussai la porte suivante marquée du sigle mondialement reconnu comme étant celui de la dernière chance, quand tous les efforts en vue de retarder l’échéance se sont révélés vains. Dieu, merci ! Tout était en ordre. De solides portes verrouillaient chacun des trois compartiments dévolus à ces activités occultes dont personne ne parle jamais mais auxquelles tout le monde pense, même les rois, disait ma mère.

Dans la salle à manger nous étions les seuls clients. J’avais craint, un moment, y retrouver l’homme velu des douches. Mais il était déjà tard. Après une entrée composée d’un saucisson d’ours tout à fait raisonnable, on nous servit une bouillie où surnageaient quelques morceaux de viande de type indéterminé. Quand la serveuse, parfait sosie des trois sœurs, débarrassa les assiettes auxquelles nous avions à peine touché, le bourgeois, pour être aimable sans doute, crut bon de préciser…C’était absolument délicieux… Virgile traduisit en roumain. La matrone le regarda, puis regarda le bourgeois comme s’il avait perdu la raison. Elle disparut en secouant la tête. Le sauvage s’enquit ensuite des conditions de logement de Virgile. Ce dernier n’avait depuis le début du repas ouvert la bouche que pour les politesses d’usage et pour manger. Même cela il le faisait avec une expression douloureuse sur le visage comme si en lieu et place d’aliments, il s’était nourri de bouts de verres et de braises incandescentes. Il haussa les épaules, fit un geste désinvolte vers le hall…Je m’allongerai sur un canapé, j’ai l’habitude, ne vous inquiétez pas !...Mes deux frères partageaient la même chambre, j’étais seul dans la mienne, je sus immédiatement ce qui allait suivre. Le sauvage épousseta l’emplacement qu’il occupait à table d’un large geste du revers de la main, précipitant un demi kilo de miettes de pain sur le sol. Le sauvage faisait toujours cela avant de prendre une décision. Il époussetait ou il se mouchait dans un énorme mouchoir à carreaux bien que je ne l’eusse jamais vu enrhumé. Parfois il faisait les deux en même temps. Enfin, c’était l’aîné et il faisait ce qu’il voulait. En l’occurrence, il voulait que Virgile partageât ma chambre ce qui ne m’enchantait pas outre mesure mais ne me catastrophait pas non plus. Je trouvais Virgile antipathique c'est-à-dire intéressant.  Le sauvage se moucha bruyamment ce qui mit un point final à la discussion.

Virgile trouva la chambre somptueuse, mais il était difficile de savoir s’il était sérieux. Il se laissa ensuite tomber sur un des lits, fixa le plafond, puis se figea dans une immobilité parfaite et un silence sépulcral. Il avait conservé son incroyable assortiment vestimentaire sur les épaules. Je sentis qu’on allait s’amuser comme des petits fous avec Virgile !

 

Commentaires

Alors!!! Vous vous êtes amusés comment? La suite!!!

Écrit par : Olivier Bruley | 15 février 2007

Ah la, la, il m'est arrivé un truc EPOUVANTABLE ce soir là!
Retrospectivement c'est amusant, mais sur le moment....

Écrit par : manutara | 15 février 2007

Je vous approuve pour votre exercice. c'est un vrai travail d'écriture. Développez

Écrit par : serrurier paris 11 | 21 juillet 2014

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