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11 février 2007

Les trois soeurs

Par la lunette arrière, je regardai l’Autriche disparaître, tandis que la barrière reprenait sa position horizontale. Le bourgeois soupira d’aise. Trop absorbés par les armes et les munitions encombrant le coffre, les gardes-frontière hongrois ne s’étaient que médiocrement intéressés au contenu de la galerie recouverte d’une bâche. C’est que là se trouvait, outre nos effets personnels (presque rien pour le sauvage, une malle cabine Vuitton pour le bourgeois, un sac à dos pour moi), ce que le sauvage qualifiait de verroteries destinées à amadouer les indigènes. Une centaine de paires de bas de soie, autant de briquets, de stylos Bic, de rasoirs, de montres Kelton (ancêtres de la Swatch), tous jetables (c’était l’époque du tout jetable) mais qui ne seraient jamais jetés, ainsi que des milliers de cigarettes américaines. Quelques bouteilles de Johnny Walker, pour le gros poisson, complétaient le stock de notre comptoir ambulant.  Dans ces pays où l’argent n’achetait rien puisqu’il n’y avait rien à acheter, il valait mieux se munir de ce que l’occident décadent produisait de plus inutile donc de plus désirable afin de nous attirer les bonnes grâces d’une population que nous imaginions démunie de tout.  La traversée de la Hongrie me plongea dans un profond sommeil dont je n’émergeai qu’à notre arrivée à la frontière roumaine avec deux heures d’avance sur l’horaire prévu. Les hongrois, prévenus de notre passage, se contentèrent de vérifier les scellés apposés sur les armes et les munitions. Finalement, voyager, à l’époque, derrière le rideau de fer avec des armes était moins difficile que de prendre  l’avion, de nos jours, avec une bouteille d’eau minérale dans son bagage à main. Je dis cela pour que mes éventuels jeunes lecteurs (je doute en avoir) puissent se rendre compte de l’incroyable liberté dont nous jouissions dans les années soixante-dix. Le passage de la frontière roumaine fut moins consensuel. Le contingent de gardes-frontière était constitué de trois dames d’âge mur dont la féminité était exacerbée par le port de vareuses vert de gris comprimant à grand peine des poitrines en déroute ainsi que par des jupes filandreuses comme des asperges qui s’ouvraient sur des jambes velues comme le casque d’un horse-guard. Tout cela était saucissonné dans un baudrier aux multiples bretelles auxquelles pendaient un pistolet automatique minuscule et une matraque énorme. Une casquette en feutre, informe, venait compléter le tableau. Elles se ressemblaient tellement que je me demandai si ce n’était pas des sœurs, à moins que les femmes gardes-frontière ne fussent recrutée à l’aide d’un gabarit en bois dans lequel l’agent recruteur les faisait passer et dont les mesures devaient être les suivantes : un mètre cinquante de haut pour deux mètres de large. En voyant la Mercedes s’arrêter devant la modeste barrière  (mais faisions nous autre chose que de passer de Charybde en Scylla ?), les trois agentes sortirent de leur baraquement avec la grâce que donnent ces mouvement si particuliers du bras et des hanches qu’ont les femmes quand elles se décoincent leur robe des fesses. Les scellés intacts, les papiers couverts de tampons, les passeports français, tout cela parut laisser les matrones sur leur faim. Leurs petits yeux porcins s’agitaient dans la graisse du visage, semblant nous dire…oui, et ?... Ne pouvant utiliser aucun langage connu avec elles et soucieux de lever toute ambiguïté quant à nos intentions, le sauvage se mit à gambader autour de la voiture, les mains ouvertes au-dessus la tête symbolisant les bois d’un cerf, puis il devint chasseur, visa la bête avec un fusil imaginaire et fit feu.  Mimant le cerf blessé à mort, il émit un dernier brame déchirant et s’effondra sur la chaussé en agitant frénétiquement les jambes. Imperturbables, les matrones contemplaient le spectacle, les pouces passés dans leurs baudriers. De toute façon, la mort du cerf n’eut pas l’effet escompté. Une demi-heure plus tard, s’alignaient sur la chaussée, dans un ordre tout stalinien, les armes, les munitions, les chemises, les pantalons, les caleçons, les chaussettes et, bien entendu, le contenu de la caisse de verroterie. Par les portières ouvertes de la Mercedes on pouvait voir s’agiter les imposants postérieurs des amazones roumaines, tandis qu’elles soulevaient les tapis, fouillaient sous les sièges et reniflaient le contenu de la boite à gant. Venu des entrailles de la voiture, il y eut un cri de triomphe qui me fit penser au croissement d’une corneille. La face turgescente en sueur, les cheveux graisseux s’échappant de sa casquette, l’une des matrones s’extirpa à grand peine de la voiture en exhibant…une cartouche calibre 7, 62. Nous ignorant le sauvage et moi, elle se dirigea vers le bourgeois, sans doute indisposée par son apparence lisse et prospère. Elle croassa…Que est-ce ça être ?…Tiens, elle parlait le français ou du moins un dialecte qui y ressemblait !...Une balle, madame…Madame lui colla la balle sous le nez…Moi pas stupide, petit moussié…Elle lui secoua ensuite toute la paperasserie tamponnée devant la figure…Pas ballon mais catroutche.  Ici disent deux cents catroutches et moi compter deux cents et UNE  catroutches…Je décidai de venir au secours du bourgeois…C’est que voyez-vous, madame, en français cartouche est un terme générique alors que balle désigne précisément le type de munition que l’on met dans une carabine…La matrone fit un brusque volte-face et vint se planter devant moi…Que est-ce qu’il vouloir le petit garçon ? Laisser grandes personnes parler ! Lui vouloir que moi le mettez toute nu pour fouiller lui si pas cacher autre ballon ?...L’idée dut l’amuser, car elle traduisit sa sortie à ses petites copines. Elles hochèrent la tête en me jetant des regards salaces. Le sauvage et le bourgeois éclatèrent de rire. Les crapules ! J’essayai de me faire oublier quand une voiture, une Aro, venant de la direction opposée, s’arrêta devant la barrière. En descendit un géant d’une trentaine d’années. Il avait l’aspect las de celui qui a fait, sans aucun plaisir, un long voyage. En ce chaud après-midi de début septembre, il portait un lourd caban par l’ouverture duquel on pouvait distinguer une succession de pulls multicolores enfilés l’un sur l’autre. Un pantalon de velours côtelé brun et de gros godillots complétaient sa tenue. Pour tout bagage, un petit sac de sport. Il franchit la barrière et se présenta aux gardes frontières. Il exhiba une carte tout en nous désignant du menton. Il parlait à mi-voix, de manière presque inaudible, forçant les agentes attroupées autour de lui à se dresser sur la pointe des pieds comme autant d’oies bien grasses auxquelles une main complaisante viendrait donner à manger.   Pour la première fois depuis le début de notre rencontre les matrones nous souriaient d’un air bienveillant. L’homme nous tendit ensuite sa large main et nous salua l’un après l’autre en commençant pas le bourgeois…Je m’appelle Virgile, je viens de Bucarest et je suis votre guide…

Commentaires

Ouf! a t-on envie de dire car l'arrivée du guide vous sort quand même d'un mauvais pas. Moi j'ai failli être retenue en Allemagne de l'est au retour car le garde frontière trouvait que la photo de mon passeport n'était pas assez ressemblante ... On a dû poireauter quelques heures dans la cabane qui servait de point de contrôle, ma mère n'arrivant plus à contrôler son émoi et prise subitement d'un accès de fou-rire devant le facies émacié et lardé de balafres du garde et sous les regards suppliants de mon père qui voyait que les choses allaient s'envenimer pas tard !

Écrit par : tinou | 11 février 2007

Oui, on se demande bien où ils allaient les chercher leurs gardes-frontière. Les camarades hôtesses de l'aéroflot valaient, elles aussi, le déplacement!

Écrit par : manutara | 12 février 2007

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