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31 janvier 2007

La maharané et son téléphone

 

 

 

Le voyage à Bangkok fut plus le fruit du hasard que celui d’une décision mûrement réfléchie. Notre séjour d’un mois à Ceylan s’achevait, trop vite, comme d’habitude. Trois jours avant la date fatidique, la mort dans l’âme, j’allai reconfirmer nos billets de retour en priant le ciel qu’un évènement imprévu en rendît l’exécution impossible, dans l’immédiat du moins. Mon souhait fut partiellement exaucé. L’agence de voyage décrépie offrait aux rares clients des séjours linguistiques en Union Soviétique, à moins que ceux-ci ne préférassent prendre les eaux dans le Gange, morts ou vifs, la publicité aux couleurs passées ne le précisait pas. Evidemment, les ordinateurs restaient à inventer, du moins dans leur version miniaturisée. La maîtresse des lieux, une maharané qui avait connu des jours meilleurs, jeta un œil dégoutté sur nos billets et décrocha un téléphone activé par une manivelle. S’en suivit une longue conversation en un sabir urdu-anglais dont la conclusion fut que la compagnie qui devait nous ramener en terre chrétienne n’existait tout simplement pas. Il y a un mois, peut-être, bien qu’une hallucination collective ne fût point à écarter, mais là, au jour d’aujourd’hui (comme on aime à dire au vingt et unième siècle), niet. Pendant un court instant, un vent de panique me submergea. J’imaginai que la fréquentation assidue de tous ces étranges temples indous et bouddhistes avait fini par me conférer des pouvoirs occultes, au point qu’une simple pensée, un simple souhait, fussent capables de venir à bout d’une compagnie aérienne. A cet instant même, des dizaines d’avions chargés de centaines de passagers avaient, peut-être, brutalement et simultanément disparu des écrans radars. Certes, la Balair était une filiale charter de la vénérable Swissair qui ne pouvait décidemment s’encanailler en proposant des destinations étranges à bas prix, mais, tout de même, la croix helvétique, gage de sécurité et de longévité,  était apposée sur l’empennage de ses appareils, des DC8 un peu usés il faut bien le dire, dans lesquels des suissesses allemandes aux uniformes austères veillaient au bien être des passagers par une débauche de buntner Fleich, Bircher  et chocolat au lait. Une telle compagnie ne pouvait tout simplement pas disparaître ainsi, au jour d’aujourd’hui ou d’un autre jour. La maharané inconsciente de la tempête déclanchée sous mon jeune crâne par son affirmation péremptoire, attendait avec impatience que nous et notre compagnie bidon prissions le large afin qu’elle pût tremper ses lèvres adipeuses dans son thé au lait qui achevait de refroidir dans un verre posé sur son desk poussiéreux. Jean, qui en avait par dessus la tête des temples, de la foule, des cobras, des moustiques, des mangoustes, des éléphants, des bouddhas allongés, assis, couchés, des torses d’éphèbes huileux, du thé de Ceylan épais comme du goudron, Jean, donc, se leva, pâle comme un prêtre indou à la vision d’un lingam avachi sur son lit de fleurs…But it’s not possible !...La maharané prit son temps, eut un petit sourire cruel et répondit…Yes, it is !... J’insistai, jetant dans la balance le nom de la Swissair. Une lueur d’intérêt s’alluma au fond de ses yeux. Ah, la Suisse, ce beau pays où elle aurait du planquer son fric avant que ces maudits communistes ne le lui prennent ! Il y eut une nouvelle activation de la manivelle et un nouvel échange téléphonique. Je me demandai qui pouvait bien être son mystérieux  interlocuteur. Son bookmaker ? Un devin ? Cette fois,  elle donna nos noms, ce qui nous laissa un certain espoir. En reposant l’appareil sur sa fourche elle nous regarda longuement. L’expression de son visage s’était adoucie. La Balair était toujours de ce monde, mais c’était la destination qui avait disparu. Allons, bon ! Genève rayée de la carte ! Elle s’expliqua. La ligne Genève-Colombo existait bien et était effectivement desservie par la Balair. Par contre, la ligne Colombo-Genève, n’existait plus. Pourquoi ? Au cours du mois passé, la compagnie avait changé de stratégie commerciale. Après avoir déchargé une partie de  sa cargaison à Colombo, l’avion continuait  son périple vers Bangkok. Là, le numéro de vol changeait et l’avion regagnait directement la Suisse via Dubaï. J’allai crier au scandale en supputant déjà les bénéfices que je pourrais tirer de la situation, une ou deux semaines de plus à Ceylan, aux frais de la compagnie bien entendu, quand elle nous confirma que nos places étaient bien réservées vers la Thaïlande, puis, de là, le même jour, vers la Suisse. Maudits suisses, toujours si prévoyants, si sérieux ! N’auraient pas pu nous abandonner à notre sort comme le faisait alors toute compagnie charter qui se respectait ? J’entrevis toutefois une nouvelle opportunité. Jean et moi nous nous regardâmes. Je fis un rapide calcul. Notre séjour cingalais m’avait laissé avec une certaine quantité de dollars. La chambre à dix dollars, les repas à cinquante cents, la location, moyennant cent dollars, d’une voiture (une vieille Austin qui avait du véhiculer Lord Mountbatten) avec chauffeur pour faire, pendant une semaine, le tour des curiosités de l’île, tout cela n’avait fait qu’écorner modestement mon budget. Je demandai donc à la maharané s’il lui serait possible de nous faire rester une semaine en Thaïlande, sans perdre notre billet de retour, bien entendu. Pensant en avoir fini avec nous, elle me regarda en roulant des yeux exorbités, sembla étouffer, s’envoya une longue rasade de thé au lait, l’avala de travers, se mit à tousser, me repoussa avec véhémence quand je voulus lui taper sur le dos, ce qui est notoirement inutile, mais je ne pouvais quand même pas lui comprimer le plexus en la secouant ce qui est, tout le monde le sait, la bonne méthode. Entre deux râles, elle réussit finalement à articuler…You boys, are causing a lot of troubles !...

 

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28 janvier 2007

Vikram

Parmi les vingt millions de cinghalais qui se partageaient cet espace grand comme la Suisse, nous  n’en connûmes réellement qu’un seul. Vikram était un jeune homme d’une vingtaine d’années, qu’un jour, en revenant de nous baigner, nous trouvâmes sur la plage, assis à côté de nos effets. Après nous avoir posé les questions d’usage (where are you from…) il se mura dans un profond silence et ne nous quitta plus d’une semelle pendant le reste de notre séjour. Il était doté d’un beau visage  dans l’obscurité duquel ses yeux rieurs s’agitaient comme deux lucioles. De petite taille, il n’était revêtu que d’un dhotî. Ses cheveux gominés soigneusement séparés par une raie médiane et son torse lubrifié à l’huile de palme lui conféraient un peu l’air d’un gigolo des tropiques. Il avait, en outre, une sainte trouille de l’eau qu’il accusait d’être mauvaise pour son karma. Mais il était bien élevé, sentait bon, s’exprimait  en un anglais riche en rrrr et semblait ne rien attendre d’autre de nous que notre compagnie. Ses rêves étaient aussi simples que son existence. Il ne voulait  émigrer ni en Europe ni aux USA pour travailler et devenir pauvre parmi les riches. Il avait déjà réussi à l’être honorablement (pauvre)  ici, sans trop avoir à se fatiguer d’ailleurs. Alors, à quoi bon traverser les océans ? Il vivait avec ses parents et ses quinze frères et sœurs dans une petite maison située, quelque part, là-bas, au milieu de toute cette tôle ondulée. Il ne mourrait pas de faim. Pour l’argent, il se débrouillait : il se trouvait toujours un master étranger pour lui glisser la pièce moyennant quelque menu service. Il ne précisa pas quels étaient les services au menu, les laissant à notre libre appréciation  A ma grande déception, il ne nous appela pas sahib, comme dans Tintin, mais master, ce qui était peut-être  pire. De toute façon, il retint rapidement nos prénoms et prit l’habitude de venir nous attendre au Lodge, accroupi de l’autre côté d’une frontière invisible mais, néanmoins, infranchissable. A peine avions nous franchi cette frontière qu’il se levait précipitamment et nous saluait cérémonieusement, les deux mains jointes. Il nous emboîtait ensuite le pas comme si nous étions de vieux amis. Il eut juste un moment d’hésitation à l’instant de monter dans un taxi pour la première fois de sa vie. Il resta  sur le bord de la route, guettant de ma part une invite.  Il s’assit ensuite à la fenêtre sans vitre et demeura silencieusement occupé à regarder défiler le paysage pendant la demie heure que dura le trajet jusqu’à la capitale. Il aurait pu nous servir de guide, si l’inextricable entrelacs des rues de Colombo ne l’avait  plongé dans le même abîme de perplexité que nous. Mais j’appréciai sa compagnie, son élégance dans le dénuement, sa capacité à s’émerveiller de tout. J’aimais aussi sa manière de dire oui en hochant la tête de droite à gauche. Jean, moins sensible à ses charmes, l’avait surnommé « baby oil ». Prêt à l’emploi, ajoutait-il, d’un air mauvais. Vickram aimait bien m’accompagner dans l’unique officine de change accréditée de la ville. Par accréditée, il fallait comprendre, autorisée à voler. En effet, en ce lieu, la seule chose qui suspendait  son vol était bien le temps qui ne s’écoulait qu’avec une infinie parcimonie. Le cours officiel de la roupie étant scandaleusement élevé, j’y changeai des montants dérisoires de dollars, histoire de donner le change justement, préférant changer le reste au noir. Dans cet endroit poussiéreux et vaste, peuplé d’une armée de fonctionnaires adipeux et moustachus, la valse des billets était rythmée par les coups de tampons divers en formes et tailles selon le stade atteint par mes dollars dans la hiérarchie des moustachus adipeux. Toute cette paperasserie convergeait vers un bureau occupant une position centrale et légèrement surélevée, puis redescendait, par paliers successifs, pour éviter tout risque d’embolie bureaucratique, vers un  caissier au teint olivâtre qui me tendait, comme à regret, une poignée de roupies graisseuses. Vikram se saisissait alors de cette monnaie dévaluée, la comptait et la recomptait avant de me la tendre d’un air ravi.

J’essayai, une fois, de lui en donner une partie, un peu comme on partage une tablette de chocolat avec un ami. Il prit un air offensé et repoussa ma main.

Vikram repérait de loin ces jeunes gens porteurs de sacs de jute grossière et tentait alors de nous soustraire au danger.  Eux aussi nous avaient vus. Difficile de leur échapper dans les rues encombrées d’hommes, d’animaux, de voitures, de déchets. Immanquablement nous nous retrouvions face à face pour un west side story local. Si nous tentions de nous échapper vers la gauche, ils nous barraient la route. Si nous reculions, ils avançaient. Il ne manquait que des grilles que nous aurions pu tenter d’escalader, à la recherche d’un hypothétique salut. En général, ils nous coinçaient contre un mur et vidaient leurs sacs à nos pieds. Des cobras à moitié endormis et, certainement, édentés, se répandaient mollement sur la chaussée. Inoffensives ou à moitié mortes, les pauvres bêtes. Mais qui avait envie de vérifier ? Ils étaient gros comme le bras, ce qui méritait réflexion ! Vikram et les voyous s’insultaient alors en urdu. Mais c’était pour la galerie, nous en l’occurrence. On finissait toujours par trouver un terrain d’entente : tant de roupies pour remettre les bestioles dans leur sac.

Un jour, alors que nous visitions un temple hindou, j’observai une sorte de petit monolithe en pierre érigé au milieu d’une crypte étouffante où un épais tapis de fleurs de frangipanier émettait une odeur doucereuse et un peu écoeurante. Un intarissable flux de fidèles s’écoulait en direction du curieux objet dans le but d’y déverser encore plus de fleurs, de le caresser et de l’oindre d’huiles étranges. Quand mon tour vint, je feignis la plus grande vénération en le palpant avec une certaine appréhension, il faut bien le dire. Le contact de ces milliers de paumes de mains ferventes y avait laissé une certaine tiédeur. Une tiédeur visqueuse. Alors que nous quittions les lieux en suivant un labyrinthe dont les murs étaient recouverts de fresques suggestives, je demandai à Vikram ce que représentait l’étrange objet que nous venions de voir…It’s a lingam…A what ?....A lingam…Des deux mains, il se massa l’entrejambe  en prenant une pose lascive…Something to do with fertility, you know. If you touch it…Ok, I know…J’étais un peu vexé. Vikram était bouddhiste et méprisait un peu les hindouistes. Il ne parlait d’ailleurs jamais de Buddha mais de Lord Buddha. Jean et moi avions, au début, cru qu’il parlait d’un homme politique local particulièrement obèse.

Deux ans plus tard,  alors que j’inaugurai mes galons d’aspirant en Allemagne, je devais me souvenir de cette crypte. Vers vingt-deux heures,  les cinq officiers et les vingt sous- officiers composant l’encadrement de l’escadron de cavalerie dans lequel j’avais été muté se réunirent dans une salle dont la porte fut verrouillée et les rideaux tirés. Au programme, l’élection du sous-officier le plus giron de l’escadron. Giron était le terme officiel. Le capitaine se leva et ordonna d’une voix solennelle…Amenez le lingam… Un adjudant ouvrit un placard et en tira une grosse bite en bois amoureusement sculptée. L’artiste n’avait pas oublié de faire figurer à sa base une paire de boules striées comme des grenades à fragmentation.  Haute d’un bon mètre, elle était de couleur brunâtre, à l’exception du gland d’un rose obscène. L’objet fut placé sur la table autour de laquelle nous étions réunis comme des conspirateurs. Puis le vote commença. Chacun écrivit sur un bout de papier le nom du sous-officier que, en son âme et conscience, il trouvait le plus giron. Mon choix se porta sur un petit maréchal des logis débarqué à l’escadron en même temps que moi. Je regrettai qu’il n’eût point été muté dans mon peloton où, sous mes ordres, je l’aurais affecté à l’équipage de mon char. Il avait un côté petite salope très excitant. Le premier vote dut être invalidé. A ma grande horreur, je me retrouvai à égalité avec la petite salope. Nous obtînmes chacun dix voix, le reste se répartissant entre un chef moustachu et l’adjudant d’escadron quadragénaire. Le capitaine dut rappeler que, de manière très normalement anti-démocratique, les officiers étaient exclus du choix et que même si les aspirants n’étaient pas vraiment  des officiers d’active, ils n’étaient pas non plus des sous-officiers. Au tour suivant, la petite salope obtint une écrasante majorité. Sous les acclamations, il prit tout son temps pour se déshabiller. Pas de doute, il était vraiment giron ! Puis, bondissant avec la souplesse d’un fauve sur la table, il alla s’empaler sur le lingam. Je dis empaler, mais  la taille de l’instrument était telle qu’il ne fit que s’y asseoir. Là, il se trémoussa en gloussant pendant de longues minutes tout en entreprenant un mouvement rotatif sur son axe afin que tout un chacun pût l’admirer tout à loisir. Une vieille tradition, m’expliqua le capitaine en levant la séance. Devant mon air dubitatif, il ajouta…Cela favorise l’esprit de corps...

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25 janvier 2007

Colombo express

L’été 1974, Jean et moi, nous avions tâté du Sud-est asiatique. Ceylan et la Thaïlande. A Ceylan, nous logions dans une maison particulière tenue d’une main de fer par une dame en sari, parfait sosie d’Indira Gandhi. C’était les années Banderanaique. Tout avait été nationalisé. Le rêve communiste. La bourgeoisie locale avait été ruinée. Ceux qui avaient encore la chance d’avoir une maison la transformaient en Lodge pour touristes. Le Lodge de madame Gandhi, situé à une dizaine de kilomètres de Colombo, était une belle maison de maître qui déroulait sur deux étages ses interminables couloirs bordés de chambres disparates dépourvues de numéro mais identifiées par les noms d’écrivains célèbres. Madame Gandhi  était belle, grande et grande était sa distinction. D’aspect sévère, elle traitait ses clients avec la bienveillance désinvolte d’une cousine lointaine. La même famille, mais pas le même monde.  Elle nous prit tout de suite en affection et nous assigna la « Robert Louis Stevenson », avec vue sur la plage de Mount Lavinia. Deux grands lits surmontés d’impressionnantes moustiquaires, un bureau en acajou, un monstrueux placard en tek, pansu comme une moine bénédictin, deux fauteuils au cuir craquelé par les ans contribuaient à rendre la « Robert Louis Stevenson » plus « empire des Indes » que nature. Au plafond, un brasseur d’air hors d’âge aux pâles gigantesques  recouvertes de poussière et de générations de moustiques  qui avaient terminé là leur misérable existence, achevait de donner à l’ensemble un air délicieusement décadent. Seule fausse note :  dans un coin de la pièce, un cagibi plastifié abritant une douche minuscule et des toilettes lilliputiennes qui mettaient une éternité à évacuer leur contenu après lui avoir fait faire le tour de la cuvette une centaine de fois.

Au dîner, pris dans un patio éclairé par des torches qui diffusaient plus de fumée que de lumière, madame Gandhi, nous demanda si nous ne verrions pas d’inconvénient à partager la table de monsieur Sbrnzirtzak ( ? ) un citoyen tchèque, si seul, le pauvre ! Oui, bien sûr !  Après tout, en ce temps là, les tchèques étaient plutôt rares en dehors de chez eux ! Franz était un bel homme dans la force de l’âge. Elégamment mis, il portait un collier de barbe soigneusement taillé. Au fond de ses yeux bleus, une lueur perpétuellement amusée nous rappelait à tout instant que l’humour restait l’arme ultime de tout homme, même au cœur des ténèbres. Franz semblait nous attendre comme on attend la pluie après plusieurs années de sècheresse. Tandis qu’il nous serrait la main, en la gardant juste un peu plus de temps que nécessaire au creux de la sienne, nous nous sentions déshabillés, palpés, mesurés, jaugés. Franz ne s’appelait pas Franz, mais son prénom étant imprononçable nous l’avions affublé de celui de l’écrivain qui avait donné son nom à sa chambre : Franz Kafka. L’allemand étant la langue que nous utilisions pour communiquer entre nous, Franz, faisait parfaitement l’affaire. Franz était photographe de métier, mais, étrangement, jamais nous ne le rencontrâmes en dehors des heures de repas. J’ignore ce qu’il faisait de ses journées ou ce qu’il faisait à Ceylan. Sûrement pas du tourisme. Ou alors du tourisme en chambre. Un agent du KGB ? De la CIA ? Parfois, en passant devant sa porte, nous y collions une oreille indiscrète dans l’espoir de surprendre les craquements délateurs d’une conversation radiophonique. Par contre, à table, il nous régalait de ses histoires tchèques jusqu’à une heure avancée de la nuit. Il nous raconta le printemps de Prague, l’arrivée des chars russes, la répression, les mille et une tracasseries qui transformaient l’accomplissement de la tâche la plus anodine en une aventure à l’issue incertaine. Tout cela était raconté de manière à nous faire hurler de rire.

Au bout de quelques jours, nous fûmes rejoint à notre table par une suissesse qui trafiquait dans l’émeraude et le saphir. Cette sexagénaire à la corpulence hors du commun et à la tignasse de fée Carabosse  voyageait avec un invraisemblable équipement destiné à tester les pierres, équipement qui avait été confisqué  à son arrivée au passage de la douane et qui lui valut de passer la totalité de son séjour en vaines tractations pour le récupérer. Elle déplorait également la perte d’une dizaine de postes de radio ainsi que celle d’un lot de sous-vêtements masculins « fantaisie » destinés à servir de monnaie d’échange. C’est avec avidité que nous attendions la suite du feuilleton chaque soir. Cette ancienne institutrice arrondissait sa retraite et, surtout, en trompait l’ennui en trafiquant un peu de tout ce qui était à la limite de la légalité.  Un après-midi, de retour d’une de nos expéditions vers quelque temple phallique, nous l’avions rencontrée sur la plage. Elle s’était jetée dans les rouleaux de l’océan indien en poussant un rugissement terrible et avait commencé à nager énergiquement en direction des Maldives.  Nous la suivîmes sans enthousiasme, incapables, toutefois, de franchir la barre dont les brisants nous rejetaient sans cesse sur la plage, remplissant nos maillots  de sable. Quand sa tête, coiffée d’un bonnet de bain vert fluo surmonté d’une sorte de nénuphar,  ne fut plus visible qu’à de brefs intervalles au sommet d’une vague, puis disparut tout à fait de notre champ de vision, je ressentis une curieuse impression au creux de l’estomac et Jean se frotta énergiquement l’entrejambe, ce qui était chez lui le signe d’un grand trouble. Nous avions l’impression d’être les témoins impuissants d’une tragédie maritime qui n’aurait certainement pas le pouvoir d’émouvoir qui que ce soit dans ce pays où le moindre incident provoquait la mort de milliers de personnes. Au moment où nous allions donner l’alerte (mais à qui ?), elle réapparut au sommet d’une déferlante qui la déposa sans ménagement sur le sable, telle une baleine épuisée, rejetée par les éléments. Nous nous saisîmes chacun d’un des poteaux télégraphiques qui lui servaient de jambe et la traînâmes péniblement sur la grève, soucieux de la mettre à l’abri du ressac. L’épisode la laissa à peine essoufflée et très amusée. D’une geste vif, elle se remit sur pieds, fouilla dans un énorme cabas que nous avions, à première vue, pris pour un filet de pêche rejeté par les flots. Elle en tira une toile soigneusement roulée que nous confondîmes d’abord avec une tente mais qui s’avéra être un poncho géant qu’elle enfila par la tête. A l’abri de ce paravent improvisé, elle se contorsionna pour retirer son maillot de la taille d’une mongolfière, tout en nous expliquant qu’il était très mauvais pour la santé de garder des vêtements mouillés. Tandis qu’elle remontait les bretelles de son nouveau maillot, un spinnaker de couleur rouge, elle gesticula en direction de nos slips de bain trempés qui nous parurent, brusquement, ridiculement petits. Ses paroles furent noyées dans le vacarme produit par une locomotrice poussive tirant une dizaine de wagons en bois datant de l’époque victorienne sur une voie ferrée bordant la plage, voie dont les rails tordus m’avaient d’abord fait penser qu’elle était désaffectée. La masse des passagers (une centaine de milliers pour le moins), agglutinés à l’intérieur, sur les toits et les marchepieds, suggérait les contours des wagons plutôt qu’elle ne les laissait voir. A chaque arrêt, c'est-à-dire tous les cents mètres, vingt mille personnes descendaient, ou tombaient d’un coté, tandis que vingt mille personnes montaient  ou étaient lancées de l’autre. Cela fit que, sans très bien savoir comment la chose s’était produite, nous fûmes environnés d’une marée humaine d’hommes en dhotîs et de femmes en sari. Nous profitâmes de la cohue pour nous éclipser discrètement, craignant que notre encombrante amie ne nous  proposât de nous changer à l’abri de sa cabine portative.

 

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17 janvier 2007

Un hobby dangereux

Peter était un camarade d’université, mais ce n’est pas pour cela que nous devînmes amis. Fils d’une genevois et d’une américaine, il était doté d’un physique étrange. Selon l’éclairage, il pouvait être successivement très beau ou très laid. Je n’ai jamais réussi à déterminer s’il était d’une blonde rousseur ou d’une rousse blondeur. Une chose est certaine, sa voix était un cauchemar. Quelque chose entre la cornemuse et le violon désaccordé. Grand et puissamment  charpenté, il n’était pas dénué d’un certain charme. Je devrais dire que, dénudé, il avait un certain charme. Est-ce de ma faute s’il aimait à s’exhiber dans le plus simple appareil ? Mais la première vision que j’eus de lui, fut, à la rentrée d’octobre,  celle d’une espèce d’homme des bois revêtu d’une longue gabardine en peau d’ours. De l’ours synthétique, sans doute, car il avait des convictions écologiques. Il conservait ses mégots de cigarettes dans une petite boite métallique (tout le monde fumait à l’époque, pas la peine de râler, Olivier) et arrêtait le moteur de son scooter aux feux rouges. Les premiers mois, nous échangeâmes quelques paroles. Rien de plus. Puis, un jour, nous nous aperçûmes que nous avions une passion commune : la voile. On dit que les genevois et les américains sont riches. Je ne sais pas. En tout cas, ses parents ne l’étaient pas. Lui, devait donner des cours d’anglais à des fils de famille pour assurer ses fins de mois. La voile est une passion coûteuse. Inutile de dire qu’il ne l’assouvissait pas très souvent. A la fin de l’hiver, je l’invitai à la maison du lac pour venir tirer quelques bords sur mon petit catamaran, un Hobby Cat pour les connaisseurs. Cela tombait plutôt bien. Pour ce genre d’embarcation, très rapide, il valait mieux être deux : un à la barre et l’autre au trapèze. Peter était bon, même très bon. Meilleur que moi qui étais loin d’être mauvais à ce genre d’exercice. Je parle de voile, bien entendu. Comme mon copain Ludo venait de se carapater en emportant une partie de mes économies, je proposai à Peter de venir habiter à la maison. La place ne manquait pas. De toute façon, Ludo était un branleur qui ne valait rien sur un bateau et pas grand-chose ailleurs. Peter accepta comme si la chose allait de soi. Peter était à l’aise partout. Connaissait tout le monde. Il est vrai qu’il portait un très beau nom, respecté dans la région. Il est des milieux où le nom est plus important que la fortune.  Ce fut lui qui m’ouvrit les portes des riches demeures du bord du lac. Des maisons devant lesquelles je passai depuis des années, sans jamais avoir échangé ne serait-ce qu’un salut avec leurs occupants. Mais notre amitié fut scellée par un incident qui se produisit un dimanche d’avril. C’était une belle journée printanière presque tiède. L’eau, par contre, était encore glacée. Une légère brise soufflait sur le lac, idéale pour une sortie en Hobby. Pour la première fois de la saison, nous laissâmes les combinaisons au placard et appareillâmes uniquement vêtus de maillots de bain et de pulls marins. De toute façon, les pieds et les jambes étant continuellement balayés par les embruns, il ne servait à rien de s’encombrer d’un pantalon.et de bottes. Cela nous sauva probablement la vie. Le Hobby, c’est en combinaison intégrale ou à poil. Nous avions opté pour une solution médiane. Pas de gilet de sauvetage, évidemment. C’était pour les vaudois. Comme le vent était faible et régulier, je me mis au trapèze pour assurer l’équilibre et Peter, plus lourd, prit la barre. Pendant plusieurs heures, nous naviguâmes au près comme dans un rêve. Nous volions à la surface dans un silence à peine troublé par le chuintement des deux coques fendant l’eau. Suspendu au trapèze, je regardai l’eau défiler sous moi. Je crois que nous n’échangeâmes aucune parole inutile durant cette première partie du trajet. Nous tirâmes des bords jusqu’à la sortie du petit lac, cette partie du Léman délimitée par Genève, Nyon et Ivoire. Le grand lac s’ouvrait devant nous. La brume de beau temps noyait les rives lointaines de Lausanne et de Thonon, aussi avions nous l’impression d’aborder la pleine mer. Peter y engagea le Hobby. Le vent forcit  peu à peu  et se mua en une bise modérée (vent du Nord). La température fraîchit. Tout à notre navigation, grisés par la vitesse, nous ne vîmes pas la catastrophe arriver. Dans les rafales, nous accélérions à vingt nœuds. Je sentais bien que je commençais à être léger au trapèze. Il aurait fallu intervertir les rôles. Mais nous marchions si bien ! Nous commencions à avoir froid aussi. Plus d’une fois la coque au vent se souleva de manière exagérée et nous n’évitâmes le chavirage qu’en choquant l’écoute de grand voile. Il fallait faire vite alors. Le voilier n’étant plus soutenu par le vent,  je plongeais sur l’espèce de trampoline unissant les deux coques, pour éviter un contre chavirage. C’était très excitant ! Tout à notre passion, nous laissions la coque s’élever de plus en plus haut avant de choquer. Nous étions les meilleurs ! Il y eut la fois de trop. Le point de non retour. La coque se leva, se leva…Je vis dans un éclair Peter batailler avec l’écoute que le coinceur refusait de lâcher. Tout alla très vite Tout en faisant une belle hyperbole, je fus catapulté dans la voile et dans l’eau glacée. De manière étrange, j’eus l’impression de tomber dans une marmite d’eau bouillante. L’eau devait avoir une dizaine de degrés. J’eus le souffle coupé. Peter, lui, résista un instant à la chute, essaya de gagner le flotteur au vent, mais finit par glisser en douceur dans l’eau. Qui a déjà fait du dériveur monocoque, sait bien que le redresser après un chavirage est un jeu d’enfant. On s’accroche à la dérive et hop…Pour un cata, c’est plus difficile. Il faut surtout éviter qu’il ne fasse un tour complet, sinon c’est impossible de le redresser sans aide extérieure. Or, nous étions à des kilomètres de la côte et le lac était désert.   Pour l’instant, la voile offrait une résistance telle à la surface de l’eau qu’elle empêchait le Hobby de faire un tour complet. Mais j’étais dans la voile, empêtré dans mon harnais. Je paniquai, me débattis stupidement, commençai à boire de l’eau. D’après Peter je hurlais comme un forcené. Il prétendit m’avoir asséné  une paire de claques magistrales. Je ne sentis rien. Par contre, je me souviens d’avoir été tiré de ma fâcheuse position par deux bras puissants. Le temps de me détacher du trapèze, il me propulsa dans l’eau et me guida à l’abri de la coque sous le vent où je pus m’agripper et retrouver un peu mes esprits. Lourdement vêtu, j’aurais coulé à pic. Pendant ce temps, Peter réussit à passer un filin autour de la coque au vent, celle qui était en l’air. Il revint vers moi et me poussa-tira jusqu’au filin en me criant dessus…Nage, bouge, fais quelque chose…Je ne sentais plus mon corps. Je réussis toutefois à faire quelques mouvements pour le soulager et parvins finalement à m’agripper au filin. Je compris (ce qui compte tenu de mon état relevait du miracle) ce qu’il attendait de moi. Je saisis le filin et nous hâlâmes dessus, le corps à moitié sorti de l’eau, comme si notre vie en dépendait. C’était le cas. Cette fois, nous hurlions tous les deux. Je crois que tout notre répertoire d’injures les plus ordurières y passa. Petit à petit, le mât sortit de l’eau et après un moment d’incertitude qui nous sembla interminable, la coque bascula vers nous et le voilier se redressa. La grand voile claquait furieusement et le cata se mit à dériver en travers du vent. La bise soufflait maintenant grand frais soulevant un petit clapot vicieux. Nous eûmes les pires difficultés à nous hisser sur le trampoline. Je voyais le moment où l’écoute allait se coincer, le vent s’engouffrer dans la voile et le voilier chavirer à nouveau. Nous avions l’impression de nous mouvoir au ralenti. Un vrai cauchemar. Plus de force dans les bras, ni dans les jambes.  Ne pas lâcher le bout. Finalement, après plusieurs efforts infructueux, nous nous effondrâmes sur le trampoline en pleurant de soulagement et d’épuisement. Il fallut ensuite affaler la voile de nos doigts gourds, histoire de remettre de l’ordre dans cet entrelacs de cordages entortillés autour du mât. Je me jetai sur la toile, afin d’éviter qu’elle ne se regonfle,  une seule idée en tête : ne plus bouger… Fouetté par le vent glacé, nous grelottions sans pouvoir contrôler notre respiration. J’entendis Peter hurler, entre deux claquements de dents…On va crever…Il parvint à s’accroupir, oscillant comme un ivrogne, à retirer son pull pour le tordre. Je le regardai faire comme en rêve. Sa peau était blanche avec des nuances de bleu. On aurait dit un schtroumpf malade. Il vint vers moi et me força à faire de même. Au point où nous en étions ! La suite fut plus imprévue. Il se mit à me frictionner comme un forcené avec son pull humide. Au début, je ne sentis rien. Le froid m’avait totalement anesthésié. Mon corps était comme un bloc de pierre !  Petit à petit je sentis un léger picotement me gagner, une légère chaleur m’envahir. Mes dents s’entrechoquaient toujours, mais au moins je sentais la vie revenir dans mon corps. Je me mis à genoux en titubant sous l’effet des embardées du Hobby et du froid, pris mon pull et commençai à  frictionner Peter à mon tour. L’étoffe mouillée faisait, scritch, scritch, sur sa peau de schtroumpf qui vira au mauve. Je parvins à bredouiller…t’aime ça, hein ?…ce qui nous fit rire. Un drôle de rire. Plutôt un hoquet. Frotter l’autre réchauffait autant que d’être frotté. Nous nous frottâmes donc jusqu’à l’épuisement, tombant à tout instant l’un sur l’autre.    Nous enfilâmes ensuite nos pulls trempés pour nous protéger du vent et commençâmes à remettre de l’ordre dans les manœuvres courantes. Le retour, vent arrière, fut loin d’être une partie de plaisir. Le chiche soleil d’avril disparut derrière les montagnes, rendant le froid plus mordant, mais au moins nous allions vite et chaque seconde nous rapprochait du but. Il nous fallut deux heures de navigation pour regagner la maison du lac, deux heures durant lesquelles nous nous relayions à la barre, serrés l’un contre l’autre, dans l’espoir de nous tenir chaud, tout en nous surveillant mutuellement afin d’éviter que l’un de nous ne s’endorme. Evidemment, nous aurions pu aborder à Ivoire, plus  proche, mais il aurait alors fallu se lancer dans de longues explications, nous aurions été traînés à moitié nus dans les ruelles du village par les gendarmes…Oyez braves gens, regardez ces impudents jeunes gens qui se crurent  plus forts que la bise, ils ont l’air malin maintenant, ils ne font plus les braves…Les parents prévenus. Les leçons de morale. La honte… Non, nous ramènerions le bateau à bon port ! Nous avions été déjà bien assez punis comme ça ! A peine le Hobby tiré sur la plage, que nous nous précipitions vers la maison. Là, je remplis la baignoire d’une eau brûlante dans laquelle nous plongeâmes tous deux sans même nous concerter. Rien de sensuel dans ce bain commun ! A cet instant, nous devions avoir la libido d’une sole congelée ! De manière étrange nous manquâmes trépasser de noyade et d’hypothermie mais n’attrapâmes pas même un rhume !

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15 janvier 2007

Limon doux et petits thons

 L’année de mes dix ans, Jean devint mon ami. Ce n’était pas un camarade de classe, mais le petit frère d’un ami de mes grands frères. Au début, ces chiens s’en servirent comme d’une taupe infiltrée dans mon petit univers. Ils me le jetèrent littéralement dans les pattes, avec pour mission de m’être le plus désagréable possible. Il fallait vraiment avoir le cerveau ratatiné pour imaginer un truc pareil ! Mais Jean, lui, était intelligent, très intelligent. Lui et moi, nous devînmes rapidement inséparables. Petit à petit, il se substitua aux trois Laurence durant les vacances d’été puis, quand j’entrai au petit séminaire (le premier cercle de l’enfer),  Jean se mua en mon seul ami. A M*** (la maudite) il devint, les fins de semaine, un pensionnaire habituel de la grande maison.  A seize ans, on nous  envoya tous les deux au Sénégal. Rien que Jean et moi. Je ne sais plus pourquoi, ni comment destination aussi exotique vint briser le cours des migrations saisonnières : Gstaad en hiver, Ibiza à Pâques, le Léman en été. Ca ressemblait un peu à un exil à moins que cela n’eût été une récompense. Un test de maturité peut-être… Mon père, homme d’un conformisme absolu, souffrait ainsi de temps en temps d’une attaque d’originalité. En 1967 ( !) il emmena toute la famille passer les vacances de Pâques au Liban et ce faisant, nous fûmes sans doute parmi les derniers à avoir une vision pacifique de ce pays qu’on appelait alors la Suisse du Moyen-Orient.  Les ruines de Baalbek, Byblos, le pain sans levain, l’hôtel Saint Georges, une cafetière énorme laissant échapper un jet de café dans une tasse minuscule depuis une hauteur considérable. Ca reste assez flou dans ma mémoire. Par contre, je me souviens  bien d’une soirée passée à Beyrouth en compagnie du « Limon doux » et de sa famille : une opulente femme rousse couverte de bijoux, un adolescent grassouillet arborant un début de moustache filandreuse et une jolie fillette de mon âge. Elle avait de beaux yeux tristes. Mes parents étaient allés s’encanailler au casino du Liban avec mes deux frères, me laissant à la charge du « Limon doux ». A douze ans, j’étais trop jeune pour voir se trémousser des dames aux seins nus et aux fesses emplumées ! Je noyai ma frustration en engloutissant des pâtisseries scandaleusement sucrées dans un estaminet violemment éclairé situé au détour d’une venelle étroite sentant bon la vieille pierre. Après les pâtisseries, nous avions été voir un film en version originale anglaise, sous-titré en arabe que le « Limon doux », qui ne parlait pas anglais, tint à me traduire en français à (très) haute voix,  empêchant ainsi quiconque dans la petite salle de rien comprendre à l’intrigue, compliquée par le fait que des spectateurs n’arrêtaient pas d’entrer et de sortir, nous obligeant à nous lever à tout instant. Le « Limon doux » avait surgi avec deux voitures (deux grosses américaines) à l’aéroport de Beyrouth le jour de notre arrivée et ne nous lâcha plus jusqu’à notre départ, sans que nous, les enfants, ayons jamais su précisément qui il était et ce qu’il faisait dans la vie. Il semblait juste être tombé du ciel pour devancer et exaucer le moindre de nos désirs. Ce libanais, à la mine désagréable et renfrognée, était d’une gentillesse qui ne semblait connaître aucune limite. Nous le surnommâmes donc « Limon doux », du nom de ce fruit local à l’aspect de gros citron qui agace les dents quand on l’épluche et répand dans la bouche un doux parfum subtilement sucré  quand on le mange. J’ignore ce qu’il advint du « Limon doux » durant la guerre civile, mais j’ai encore en tête les images télévisées de l’hôtel Saint Georges en flammes.

Au Sénégal, ce fut une autre histoire. Nous étions deux gamins lâchés dans le vaste monde sans  garde-fou autre que notre bon sens, qui à seize ans, on le sait bien, ne s’embarrasse pas trop du sens des interdits. Il me fallut, aussi, pour la première fois, gérer un budget, matérialisé par une liasse de billets remise au moment du départ, rangée dans une enveloppe glissée dans mon slip, ce qui n’était ni hygiénique, ni pratique, mais avait l’avantage d’établir en permanence un contact rassurant entre ma peau et ce bout de papier dont dépendait notre futur immédiat. Mon premier contact avec l’argent !  Tandis que le 707 d’Air France survolait la Mauritanie, pays d’une désolation à nulle autre pareille, du moins des airs, Jean et moi perdions progressivement de notre superbe, nous imaginant couverts de chaînes, réduits en esclavage, attachés à la queue d’un dromadaire, arpentant le désert à moitié morts de soif, au gré des caprices d’un bédouin sanguinaire et amateur de jeunes garçons. A moins qu’ayant oublié de prendre notre comprimé quotidien de nivaquine au goût de bile, nous ne mourussions, victimes d’une attaque fulgurante de malaria ! En atterrissant dans les parages désolés de Yoff, nous n’étions pas loin de reprendre le même avion en sens inverse. Mais dès que nous fûmes sur le tarmac, nos craintes s’envolèrent avec les vents alizés. La nuit venait de tomber, la température était douce et l’air sentait bon la mer. La mer et autre chose que j’appris à identifier comme étant l’odeur de la savane. Je me souviens d’une nuit magique passée dans la réserve du Niokolo Koba. Je ne saurai aujourd’hui  dire en quoi résidait cette magie, mais c’est le premier mot qui me vient à l’esprit. Après des années de sècheresse, il ne restait plus grand monde dans la savane. Homme et animaux avaient fui les lieux, ne laissant dans leur sillage que  le souvenir de leur présence. Points d’eau asséchés, villages désertés. Mais la nuit, la savane se peuplait de leur absence. Ca craquait de partout. Ca chuchotait. On entendait à nouveau couler l’eau dans la rivière. Magique, quoi ! Il y eut aussi la riante Casamance et l’austère Saint- Louis du Sénégal, figée aux portes du désert. Mais il y eut surtout les pêches miraculeuses avec le capitaine Sambe, au large de la presqu’île du Cap Vert. Je ne dis pas miraculeuses par le nombre de prises, mais par le seul fait que nous nous en fussions tirés vivants. Le capitaine Sambe, revêtu d’une djellaba qui prenait l’eau,  devait avoir quatre-vingts ans et récitait en permanence des sourates du Coran. Il était secondé par un jeune homme trapu et musclé, uniquement vêtu d’un short déchiré qui laissait voir ses fesses coté pile et ses couilles côté face. Son rôle semblait se limiter à écoper les fonds au moyen d’une calebasse. Le bateau, le Mame Koumba (je crois) était aussi vieux que son propriétaire : une barcasse ronde comme une barrique de rhum, vaguement pontée, propulsée par deux moteurs hors-bord. Je dis deux, mais je ne les vis jamais fonctionner en même temps. Parfois, ils s’arrêtaient tous les deux. Nous tombions alors en travers de la houle et le Mame Koumba se mettait à rouler horriblement. Au raffut du moteur, succédait un silence de mauvais augure. Le capitaine se mettait alors à psalmodier plus fort et plus vite tout en jouant de la clé et du tournevis avec une lenteur désespérante, ses longs doigts aveugles tâtonnant dans l’enchevêtrement rouillé de pièces étranges, à la recherche de l’écrou à serrer, de la durite à colmater, de la bougie à nettoyer. Ca sentait l’essence et le poisson. Jean et moi, tout en nous penchant dangereusement par dessus bord, nous vomissions tripes et boyaux, souhaitant n’avoir jamais vu le jour. Si mes parents avaient pu nous voir, dérivant sur la longue houle, dans cette hourque pourrie aux mains d’un capitaine grabataire, je crois qu’ils m’auraient enfermé dans un asile psychiatrique pour le restant de mes jours !

 Parfois, nous ne ramenions rien. D’autres fois quelques bonites. Mais une fois, oh oui, une fois, nous ramenâmes une centaine de petits thons yellowfinns. Nous étions tombés sur un banc et à peine mouillées, les lignes devaient être remontées. Nous étions épuisés, les muscles tétanisés à force de mouliner. Nous en oubliâmes même d’être malades ! De retour dans la baie, nous étalâmes les prises sur la plage de N’gor et le capitaine organisa la vente. Des mamas fessues surgirent du village voisin, bassine sur la tête. Les rares touristes nous prirent en photo. Nous connûmes notre heure de gloire. Ce jour là, nous n’eûmes rien à payer au capitaine Sambe. A l’hôtel N’gor, vaste battisse semi-circulaire qui ressemblait à un lycée de la république, notre chambre située au dernier étage s’ouvrait sur l’Atlantique. Il n’y avait pas de climatisation, aussi laissions nous la baie vitrée grande ouverte. Le soir, épuisés par les aventures nautiques de la journée, nous nous endormions, bercés par le ressac et par le sifflement du vent égaré dans les recoins de notre refuge. Nous dormions nus, comme nous imaginions que devaient le faire des aventuriers, nous amusant des inesthétiques marques blanches laissées par nos maillots de bain. Un aventurier, ça ne dort pas saucissonné dans un pyjama à rayures ! Chaque matin, nous étions tirés de notre profond sommeil par l’appel du muezzin et je comparai la lancinante mélopée au son mièvre produit par la cloche asthmatique du petit séminaire. Je me prenais pour Henri de Monfreid et songeai à me convertir à l’Islam. La nuit  précédant notre retour en France, nous restâmes un long moment assis sur la terrasse, les yeux perdus dans les étoiles, à essayer de trouver un moyen de ne pas rentrer. Un moyen de revenir, au moins. La silhouette sinistre du petit séminaire se profilait à l’horizon. Si loin de la mer. Entouré de champs boueux et survolé par des bandes de curés en soutane qui croassaient en alsacien. Plus qu’un an à tirer avant le bac !

 Les deux garçons hâlés et légèrement amaigris qui reprirent l’avion pour la France noyée dans les brumes, n’étaient certes pas devenus des hommes pendant ce trop court séjour de deux semaines, mais ils laissaient définitivement derrière eux leur enfance. Ils ne rêvaient plus à haute voix, mais faisaient des projets…

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08 janvier 2007

Bob Morane

« On se raconte des histoires de Bob Morane, on s’en invente d’autres ; avec ce lac qui est grand comme la mer et la frontière au milieu, il y a de quoi imaginer des scénarios : tempêtes naufrages, contrebandiers, villas mystérieuses, avec lui c’est aussi bien que d’habitude, il y en a toujours un pour sauver l’autre. On aime aussi beaucoup les couvertures des livres, Bob Morane est très beau, il ressemble au prince Eric en plus moderne. »

La mauvaise vie. Frédéric Mitterrand.

 

Apparemment, le même Bob Morane nous laissa, Frédéric et moi, aux portes de l’adolescence. Bob Morane, Bill Balantine, l’ignoble monsieur Ming alias l’ombre jaune et ses sinistres dacoits hurleurs. Sans Tatiana Orlov, la belle eurasienne, nièce du méchant, le texte n’aurait pas acquis ce zeste de sensualité féminine grâce auquel le couple Bob et Bill évitait de se transformer en une paire de grosses tarlouzes musclées adeptes du sadomaso. Bob Morane était une série littéraire destinée à la jeunesse prépubère, aussi, toutes les dix ou vingt pages, pour ne pas lasser les jeunes lecteurs par un texte trop dense, y avait-il des gravures. En général elles montraient Bob et Bill, torse nu, les muscles saillants, en train d’affronter de redoutables adversaires, à moins qu’ils ne fussent enfermés dans une cage ou suspendus à une poutre en train de se faire fouetter. Je crois avoir, à l’époque, acquis toute la collection des Bob Morane publiée chez Marabout. Il y en avait une bonne centaine. Ca valait largement Harry Potter ! Bob Morane était un aventurier dilettante qui, ayant hérité d’une confortable fortune le dispensant de tout travail rémunéré, parcourait le monde sans rime ni raison autres que son bon plaisir,  accompagné de son copain Bill, écossais et gros picoleur. Tu parles d’un exemple pour la jeunesse ! Oui, mais quelle manière passionnante d’apprendre la géographie ! Je crois que je sus où se trouvaient Kuala lumpur ou Caracas avant même que de pouvoir imaginer l’existence de Vesoul ou de Charleville-mézières. Enfant, j’avais décidé que je vivrais comme Bob Morane une fois devenu adulte ! Je n’y suis pas si mal arrivé que ça. Malheureusement, la série a été interrompue et je n’ai jamais su comment Bob et Bill avaient vieilli.

On mesure mal, aujourd’hui, l’importance que revêtait la lecture pour les enfants des années soixante. Auparavant, la France était un pays rural. Les gamins aidaient leurs parents à nourrir les bêtes avant de partir à l’école et en rentrant, ils les aidaient aux champs. Pas le temps de lire.

Dans les années soixante, la France était devenu un pays moderne, industrialisé, avec une population en majorité citadine. On entrait de plein pied dans la civilisation des loisirs, à ceci près que les loisirs restaient à inventer, surtout pour les enfants. Pas ou peu de télé, encore moins de vidéos, game boy, play station, ordinateurs ou internet. Nous occupions notre temps libre à nous tendre des embuscades et à nous poursuivre en hurlant…Pan, pan tu es mort !....Pour le reste, il y avait les livres. Vers six ans, en entrant en dixième (le CP) dans ce que nous appelions alors le petit lycée, nous savions tous lire, écrire et compter. Pas très bien. Disons comme un bachelier du début du vingt-et-unième siècle. A la fin de l’année, sous la férule de madame Grosjean qui portait un chapeau cloche et souffrait d’épouvantables rages de dents qui la laissaient sans voix pendant le longues minutes, nous étions capable de nous immerger dans les aventures « du club des cinq » et celles du « clan des sept » éditées dans la bibliothèque rose. L’année suivante, nous pûmes aborder la bibliothèque verte avec la série des « Michel ». L’écriture y était moins aérée, plus élaborée et les intrigues plus compliquées. Je me rappelle encore de mon premier livre « sans images ».  « Le club des cinq en Bretagne ». Je me souviens surtout de son odeur. Une odeur délicieusement acidulée. Je pris dès lors l’habitude de flairer tous les livres qui passèrent entre mes mains et d’effectuer un premier tri olfactif. Enfin, en septième, ce fut le grand bond en avant avec Bob Morane. Une couverture souple comme celle des livres de grands. Un texte dense et nerveux qui nous plongeait, non plus dans les aventures de gamins de notre âge, mais dans celles d’adultes. Ces lectures inspiraient évidemment nos jeux. Le jeudi, j’avais pris l’habitude d’inviter mes copains (une petite dizaine) à la maison, où, après un léger temps d’acclimatation, ils finissaient par se sentir très à l’aise. Tous issus de milieux modestes, ce n’était pas dans un esprit de partage démocratique que je les invitais, mais tout simplement parce que je les aimais bien. En outre, si j’avais du compter sur les gamins de mon milieu pour me distraire, je me serais retrouvé tout seul dans l’énorme manoir aux trente pièces ou dans l’immense parc de plusieurs hectares. Dans ma classe, j’étais le seul gosse de riche. Un choix de mon père, qui, après avoir échoué dans l’éducation (collèges helvétiques chics pour fils à papa) de mes deux frères que dix années séparaient de moi, décida de confier la mienne au bon sens populaire des instituteurs de la communale puis à celui des bons pères du petit séminaire de Z***, antre alsacien de l’ultra-conservatisme judéo chrétien, réputé pour n’accueillir que des fils de paysans du Sundgau grossiers et sales. La communale, ce fut le paradis. Le petit séminaire, l’enfer !

 Le jeudi  était donc ma journée. Cris et chuchotements dans les interminables couloirs, poursuivis par le cuisinier sénégalais, (les africains étaient à l’époque inconnus du petit peuple) rebaptisé « l’ombre noire », qui vitupérait, faussement menaçant, « mais je vais instamment vous bouffer, petits culs blancs ! », courses de karting  dans le parc avec ravage de quelque champ de tulipe (normal, les carts étaient des Spitfire et les tulipes des allemands), ski et luge en hiver, ingestion de groseilles ou de cerises lorsque la saison le permettait, bain de vapeur dans la serre au milieu des plantes tropicales, déjeuner pantagruélique servi dans une pièce expressément interdite aux adultes, à l’exception du majordome en gants blancs, vomissements pour ces estomacs peu habitués à pareilles agapes, projection privée de dessins animés et de westerns, goûter autour d’une  table croulant sous le poids des glaces, sorbets et gâteaux. C’est ce que ma mère appelait faire simple. Evidemment, le deus ex machina de mes jeudis, c’était elle. Tapie dans l’ombre, c'est-à-dire très voyante, elle était prête à intervenir (Zita en tenue d’infirmière sur ses talons) à la première bosse, à la moindre écorchure. Le soir, le chauffeur ramenait en Bentley tout ce petit monde dans les banlieues ouvrières…La maison retrouvait alors son calme et sa sérénité…jusqu’au jeudi suivant. Je n’ai oublié aucun de ces amis du jeudi. Je me souviens de leur visage, de leur prénom, de leur nom, même du timbre de leur voix.

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06 janvier 2007

Les trois Laurence

J’ai entrepris la lecture de « La mauvaise vie » écrit par Frédéric Mitterrand. Olivier m’avait signalé que certains passages lui rappelaient des épisodes de mon enfance et de ma jeunesse, évoqués dans mon blog ou lors de conversations que nous avons pu avoir sur les routes d’Europe. Quand je conduis, il faut que je parle ou qu’on me parle, sinon je m’endors, tant est grande ma passion pour la conduite automobile.

La lecture du premier chapitre m’inquiéta. Mais il est vrai qu’il traite du présent de l’auteur et non de son passé. Suivent les chapitres consacrés à son enfance. Plus que des points de similitude, y foisonnent les points de divergence. Mais je comprends ce qu’Olivier voulait me dire. Comme Frédéric, je suis né dans un milieu aisé. Comme lui, je passais mes vacances d’été au bord du lac Léman. Comme lui, j’ai connu les Baléares franquistes et sauvages. Comme lui, j’ai  voyagé dans de « gros » avions à hélice et suis capable de donner un sens à ce mot barbare, « Chris Craft », terme utilisé à l’époque pour désigner tout canot à moteur, un peu comme on dit Frigidaire en lieu et place de réfrigérateur. Comme lui, j’étais un petit garçon gentil, bien élevé, sage, que sa nurse présentait, le soir, aux parents et à leurs amis réunis dans le fumoir pour les hommes, dans le boudoir pour les femmes, frotté, lavé, récuré, exhalant une douce odeur de savon cadum, vêtu d’un pyjama à rayures et d’une robe de chambre à carreaux, les cheveux encore humides séparés en deux parties égales par une impeccable raie. Comme pour Frederic, le personnel de maison joua un rôle très important dans mon enfance. Comme lui, je m’attachai à ma nurse (une autrichienne aux formes généreuses se prénommant Zita) dont je ne connus qu’une unique version, gentille, de ma naissance à mes dix ans, âge auquel je fus confié aux bons soins des curés.  Il existe encore trois photos de cette époque.  Zita au zoo me poussant dans un landau gigantesque. Zita, toujours au zoo, accompagnant mes premiers pas maladroits. Enfin, la même Zita dans le même zoo, accompagnée d’un garçon de huit ou neuf ans revêtu d’une culotte courte à bretelles en cuir et coiffé d’un chapeau tyrolien. Le garçon semble attendre que la terre s’ouvre pour engloutir ce putain de zoo dont chacun des animaux, chacune des plantes est devenu un ennemi mortel. Ceci dit, Frédéric et moi, nous avons sans doute joué notre enfance dans le même décor mais pas dans la même pièce.

D’abord, dans ma famille, pas de divorces, de remariages, de beaux pères. Politiquement, la famille de Frédéric appartenait à ce que l’on appela, plus tard, la gauche caviar. Mon père, lui, considérait Giscard comme un dangereux gauchiste et mourut quelques mois après l’élection de François Mitterrand, officiellement d’un cancer, mais en réalité, j’en suis certain,  de désespoir ! Je n’étais pas là le soir des élections (je naviguais dans les Caraïbes), mais on me raconta la scène. Mes parents avaient invité quelques amis et fixaient l’écran de télévision d’un œil morne, résignés à la victoire du Dangereux Gauchiste, mais entre deux maux, il valait mieux choisir le moindre. Tout sauf M. le maudit ! Quand le visage grimaçant de M. s’afficha sur l’écran, mon père, incrédule, ouvrit la bouche et pâlit affreusement. Un de ses amis de toujours, un industriel, s’effondra dans son fauteuil,  victime d’un infarctus. Il ne dut la vie sauve qu’à l’intervention  rapide d’un autre convive, médecin de son état ! Ambiance, ambiance….

Frédéric, lui, détestait ce Léman qui avait ravi à son affection son petit rouquin favori. Moi, au contraire, je l’adorais. Le lac. Pas le rouquin. Ce fut ma première mer, celle où je pus répéter, sans jamais perdre la côte de vue, tous ces mouvements, acquérir tous ces savoirs, qui me permirent, plus tard, d’aborder d’autres rivages, dont je ne pouvais pressentir l’existence que sous la forme de contours torturés sur mes cartes marines. Mes compagnons, durant ces longues (trop courtes à mon goût) vacances d’été, furent, jusqu’à l’adolescence, toujours des compagnes. Trois Laurence d’un âge sensiblement identique au mien, trois Laurence qui, à un moment ou un autre, à tour de rôle, faisaient leur apparition avec leurs parents respectifs et respectueux durant l’été. Ensemble, nous hurlions de terreur lorsque le trente mètres suédois (un jauge internationale qui n’en faisait que treize en réalité) prenait une gîte déraisonnable, crevant la surface de son étrave effilée, mouillant le génois et immergeant son pont. Je voyais alors mon père s’arc-bouter sur la barre pour éviter un départ au lof tandis que le matelot lémanique lâchait un laconique…il y a de beaux airs…ou …ça jorasse, on va avoir un bonard coup de tabac !... Il y avait Laurence la vietnamienne qui voulait absolument m’embrasser sur la bouche et avec qui je fumai ma première cigarette, une « Virginie » dérobée au stock paternel. On nous découvrit dans un coin de la propriété, cachés derrière une haie, agonisant à coté d’une montagne de mégots. Nous devions avoir sept ou huit ans. Il y avait Laurence la vilaine. Je dis vilaine, parce qu’elle n’avait peur de rien et s’amusait de ma lâcheté. Lorsque le Riva bondissait d’une vague à l’autre en émettant le bruit sourd d’un bélier cognant contre un mur, elle gueulait…plus vite, plus fort, je veux que ça tape…La salope ! Mon père abaissait alors les deux manettes de gaz, déchaînant, dans un rugissement d’apocalypse, sa cavalerie aux six cents chevaux. La vilaine exultait. Hystérique, je me tordais sur mon siège en émettant des vagissements de nouveau-né ! Mais je hurlais encore beaucoup plus fort quand mon père commettait le crime de ne point m’emmener. Bien plus tard, après la mort de mon père, ma mère prétendit que la vilaine était ma demi-sœur et que mon père l’avait richement dotée à son mariage. Mais ma mère avait une imagination débordante. Vers la fin de sa vie, elle accusa sa dame de compagnie (une calviniste sexagénaire des plus rigoureuses) de faire le trottoir devant son immeuble en tentant d’affrioler les éventuels clients par le port de dessous en cuir ! Enfin, il y eut Laurence la gentille. Elle ressemblait à un petit singe, ne parlait pas beaucoup, mais pleurait de mes larmes et riait de mes amusements.

Je n’en ai jamais revue aucune.

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