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31 janvier 2007

La maharané et son téléphone

 

 

 

Le voyage à Bangkok fut plus le fruit du hasard que celui d’une décision mûrement réfléchie. Notre séjour d’un mois à Ceylan s’achevait, trop vite, comme d’habitude. Trois jours avant la date fatidique, la mort dans l’âme, j’allai reconfirmer nos billets de retour en priant le ciel qu’un évènement imprévu en rendît l’exécution impossible, dans l’immédiat du moins. Mon souhait fut partiellement exaucé. L’agence de voyage décrépie offrait aux rares clients des séjours linguistiques en Union Soviétique, à moins que ceux-ci ne préférassent prendre les eaux dans le Gange, morts ou vifs, la publicité aux couleurs passées ne le précisait pas. Evidemment, les ordinateurs restaient à inventer, du moins dans leur version miniaturisée. La maîtresse des lieux, une maharané qui avait connu des jours meilleurs, jeta un œil dégoutté sur nos billets et décrocha un téléphone activé par une manivelle. S’en suivit une longue conversation en un sabir urdu-anglais dont la conclusion fut que la compagnie qui devait nous ramener en terre chrétienne n’existait tout simplement pas. Il y a un mois, peut-être, bien qu’une hallucination collective ne fût point à écarter, mais là, au jour d’aujourd’hui (comme on aime à dire au vingt et unième siècle), niet. Pendant un court instant, un vent de panique me submergea. J’imaginai que la fréquentation assidue de tous ces étranges temples indous et bouddhistes avait fini par me conférer des pouvoirs occultes, au point qu’une simple pensée, un simple souhait, fussent capables de venir à bout d’une compagnie aérienne. A cet instant même, des dizaines d’avions chargés de centaines de passagers avaient, peut-être, brutalement et simultanément disparu des écrans radars. Certes, la Balair était une filiale charter de la vénérable Swissair qui ne pouvait décidemment s’encanailler en proposant des destinations étranges à bas prix, mais, tout de même, la croix helvétique, gage de sécurité et de longévité,  était apposée sur l’empennage de ses appareils, des DC8 un peu usés il faut bien le dire, dans lesquels des suissesses allemandes aux uniformes austères veillaient au bien être des passagers par une débauche de buntner Fleich, Bircher  et chocolat au lait. Une telle compagnie ne pouvait tout simplement pas disparaître ainsi, au jour d’aujourd’hui ou d’un autre jour. La maharané inconsciente de la tempête déclanchée sous mon jeune crâne par son affirmation péremptoire, attendait avec impatience que nous et notre compagnie bidon prissions le large afin qu’elle pût tremper ses lèvres adipeuses dans son thé au lait qui achevait de refroidir dans un verre posé sur son desk poussiéreux. Jean, qui en avait par dessus la tête des temples, de la foule, des cobras, des moustiques, des mangoustes, des éléphants, des bouddhas allongés, assis, couchés, des torses d’éphèbes huileux, du thé de Ceylan épais comme du goudron, Jean, donc, se leva, pâle comme un prêtre indou à la vision d’un lingam avachi sur son lit de fleurs…But it’s not possible !...La maharané prit son temps, eut un petit sourire cruel et répondit…Yes, it is !... J’insistai, jetant dans la balance le nom de la Swissair. Une lueur d’intérêt s’alluma au fond de ses yeux. Ah, la Suisse, ce beau pays où elle aurait du planquer son fric avant que ces maudits communistes ne le lui prennent ! Il y eut une nouvelle activation de la manivelle et un nouvel échange téléphonique. Je me demandai qui pouvait bien être son mystérieux  interlocuteur. Son bookmaker ? Un devin ? Cette fois,  elle donna nos noms, ce qui nous laissa un certain espoir. En reposant l’appareil sur sa fourche elle nous regarda longuement. L’expression de son visage s’était adoucie. La Balair était toujours de ce monde, mais c’était la destination qui avait disparu. Allons, bon ! Genève rayée de la carte ! Elle s’expliqua. La ligne Genève-Colombo existait bien et était effectivement desservie par la Balair. Par contre, la ligne Colombo-Genève, n’existait plus. Pourquoi ? Au cours du mois passé, la compagnie avait changé de stratégie commerciale. Après avoir déchargé une partie de  sa cargaison à Colombo, l’avion continuait  son périple vers Bangkok. Là, le numéro de vol changeait et l’avion regagnait directement la Suisse via Dubaï. J’allai crier au scandale en supputant déjà les bénéfices que je pourrais tirer de la situation, une ou deux semaines de plus à Ceylan, aux frais de la compagnie bien entendu, quand elle nous confirma que nos places étaient bien réservées vers la Thaïlande, puis, de là, le même jour, vers la Suisse. Maudits suisses, toujours si prévoyants, si sérieux ! N’auraient pas pu nous abandonner à notre sort comme le faisait alors toute compagnie charter qui se respectait ? J’entrevis toutefois une nouvelle opportunité. Jean et moi nous nous regardâmes. Je fis un rapide calcul. Notre séjour cingalais m’avait laissé avec une certaine quantité de dollars. La chambre à dix dollars, les repas à cinquante cents, la location, moyennant cent dollars, d’une voiture (une vieille Austin qui avait du véhiculer Lord Mountbatten) avec chauffeur pour faire, pendant une semaine, le tour des curiosités de l’île, tout cela n’avait fait qu’écorner modestement mon budget. Je demandai donc à la maharané s’il lui serait possible de nous faire rester une semaine en Thaïlande, sans perdre notre billet de retour, bien entendu. Pensant en avoir fini avec nous, elle me regarda en roulant des yeux exorbités, sembla étouffer, s’envoya une longue rasade de thé au lait, l’avala de travers, se mit à tousser, me repoussa avec véhémence quand je voulus lui taper sur le dos, ce qui est notoirement inutile, mais je ne pouvais quand même pas lui comprimer le plexus en la secouant ce qui est, tout le monde le sait, la bonne méthode. Entre deux râles, elle réussit finalement à articuler…You boys, are causing a lot of troubles !...

 

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