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28 janvier 2007

Vikram

Parmi les vingt millions de cinghalais qui se partageaient cet espace grand comme la Suisse, nous  n’en connûmes réellement qu’un seul. Vikram était un jeune homme d’une vingtaine d’années, qu’un jour, en revenant de nous baigner, nous trouvâmes sur la plage, assis à côté de nos effets. Après nous avoir posé les questions d’usage (where are you from…) il se mura dans un profond silence et ne nous quitta plus d’une semelle pendant le reste de notre séjour. Il était doté d’un beau visage  dans l’obscurité duquel ses yeux rieurs s’agitaient comme deux lucioles. De petite taille, il n’était revêtu que d’un dhotî. Ses cheveux gominés soigneusement séparés par une raie médiane et son torse lubrifié à l’huile de palme lui conféraient un peu l’air d’un gigolo des tropiques. Il avait, en outre, une sainte trouille de l’eau qu’il accusait d’être mauvaise pour son karma. Mais il était bien élevé, sentait bon, s’exprimait  en un anglais riche en rrrr et semblait ne rien attendre d’autre de nous que notre compagnie. Ses rêves étaient aussi simples que son existence. Il ne voulait  émigrer ni en Europe ni aux USA pour travailler et devenir pauvre parmi les riches. Il avait déjà réussi à l’être honorablement (pauvre)  ici, sans trop avoir à se fatiguer d’ailleurs. Alors, à quoi bon traverser les océans ? Il vivait avec ses parents et ses quinze frères et sœurs dans une petite maison située, quelque part, là-bas, au milieu de toute cette tôle ondulée. Il ne mourrait pas de faim. Pour l’argent, il se débrouillait : il se trouvait toujours un master étranger pour lui glisser la pièce moyennant quelque menu service. Il ne précisa pas quels étaient les services au menu, les laissant à notre libre appréciation  A ma grande déception, il ne nous appela pas sahib, comme dans Tintin, mais master, ce qui était peut-être  pire. De toute façon, il retint rapidement nos prénoms et prit l’habitude de venir nous attendre au Lodge, accroupi de l’autre côté d’une frontière invisible mais, néanmoins, infranchissable. A peine avions nous franchi cette frontière qu’il se levait précipitamment et nous saluait cérémonieusement, les deux mains jointes. Il nous emboîtait ensuite le pas comme si nous étions de vieux amis. Il eut juste un moment d’hésitation à l’instant de monter dans un taxi pour la première fois de sa vie. Il resta  sur le bord de la route, guettant de ma part une invite.  Il s’assit ensuite à la fenêtre sans vitre et demeura silencieusement occupé à regarder défiler le paysage pendant la demie heure que dura le trajet jusqu’à la capitale. Il aurait pu nous servir de guide, si l’inextricable entrelacs des rues de Colombo ne l’avait  plongé dans le même abîme de perplexité que nous. Mais j’appréciai sa compagnie, son élégance dans le dénuement, sa capacité à s’émerveiller de tout. J’aimais aussi sa manière de dire oui en hochant la tête de droite à gauche. Jean, moins sensible à ses charmes, l’avait surnommé « baby oil ». Prêt à l’emploi, ajoutait-il, d’un air mauvais. Vickram aimait bien m’accompagner dans l’unique officine de change accréditée de la ville. Par accréditée, il fallait comprendre, autorisée à voler. En effet, en ce lieu, la seule chose qui suspendait  son vol était bien le temps qui ne s’écoulait qu’avec une infinie parcimonie. Le cours officiel de la roupie étant scandaleusement élevé, j’y changeai des montants dérisoires de dollars, histoire de donner le change justement, préférant changer le reste au noir. Dans cet endroit poussiéreux et vaste, peuplé d’une armée de fonctionnaires adipeux et moustachus, la valse des billets était rythmée par les coups de tampons divers en formes et tailles selon le stade atteint par mes dollars dans la hiérarchie des moustachus adipeux. Toute cette paperasserie convergeait vers un bureau occupant une position centrale et légèrement surélevée, puis redescendait, par paliers successifs, pour éviter tout risque d’embolie bureaucratique, vers un  caissier au teint olivâtre qui me tendait, comme à regret, une poignée de roupies graisseuses. Vikram se saisissait alors de cette monnaie dévaluée, la comptait et la recomptait avant de me la tendre d’un air ravi.

J’essayai, une fois, de lui en donner une partie, un peu comme on partage une tablette de chocolat avec un ami. Il prit un air offensé et repoussa ma main.

Vikram repérait de loin ces jeunes gens porteurs de sacs de jute grossière et tentait alors de nous soustraire au danger.  Eux aussi nous avaient vus. Difficile de leur échapper dans les rues encombrées d’hommes, d’animaux, de voitures, de déchets. Immanquablement nous nous retrouvions face à face pour un west side story local. Si nous tentions de nous échapper vers la gauche, ils nous barraient la route. Si nous reculions, ils avançaient. Il ne manquait que des grilles que nous aurions pu tenter d’escalader, à la recherche d’un hypothétique salut. En général, ils nous coinçaient contre un mur et vidaient leurs sacs à nos pieds. Des cobras à moitié endormis et, certainement, édentés, se répandaient mollement sur la chaussée. Inoffensives ou à moitié mortes, les pauvres bêtes. Mais qui avait envie de vérifier ? Ils étaient gros comme le bras, ce qui méritait réflexion ! Vikram et les voyous s’insultaient alors en urdu. Mais c’était pour la galerie, nous en l’occurrence. On finissait toujours par trouver un terrain d’entente : tant de roupies pour remettre les bestioles dans leur sac.

Un jour, alors que nous visitions un temple hindou, j’observai une sorte de petit monolithe en pierre érigé au milieu d’une crypte étouffante où un épais tapis de fleurs de frangipanier émettait une odeur doucereuse et un peu écoeurante. Un intarissable flux de fidèles s’écoulait en direction du curieux objet dans le but d’y déverser encore plus de fleurs, de le caresser et de l’oindre d’huiles étranges. Quand mon tour vint, je feignis la plus grande vénération en le palpant avec une certaine appréhension, il faut bien le dire. Le contact de ces milliers de paumes de mains ferventes y avait laissé une certaine tiédeur. Une tiédeur visqueuse. Alors que nous quittions les lieux en suivant un labyrinthe dont les murs étaient recouverts de fresques suggestives, je demandai à Vikram ce que représentait l’étrange objet que nous venions de voir…It’s a lingam…A what ?....A lingam…Des deux mains, il se massa l’entrejambe  en prenant une pose lascive…Something to do with fertility, you know. If you touch it…Ok, I know…J’étais un peu vexé. Vikram était bouddhiste et méprisait un peu les hindouistes. Il ne parlait d’ailleurs jamais de Buddha mais de Lord Buddha. Jean et moi avions, au début, cru qu’il parlait d’un homme politique local particulièrement obèse.

Deux ans plus tard,  alors que j’inaugurai mes galons d’aspirant en Allemagne, je devais me souvenir de cette crypte. Vers vingt-deux heures,  les cinq officiers et les vingt sous- officiers composant l’encadrement de l’escadron de cavalerie dans lequel j’avais été muté se réunirent dans une salle dont la porte fut verrouillée et les rideaux tirés. Au programme, l’élection du sous-officier le plus giron de l’escadron. Giron était le terme officiel. Le capitaine se leva et ordonna d’une voix solennelle…Amenez le lingam… Un adjudant ouvrit un placard et en tira une grosse bite en bois amoureusement sculptée. L’artiste n’avait pas oublié de faire figurer à sa base une paire de boules striées comme des grenades à fragmentation.  Haute d’un bon mètre, elle était de couleur brunâtre, à l’exception du gland d’un rose obscène. L’objet fut placé sur la table autour de laquelle nous étions réunis comme des conspirateurs. Puis le vote commença. Chacun écrivit sur un bout de papier le nom du sous-officier que, en son âme et conscience, il trouvait le plus giron. Mon choix se porta sur un petit maréchal des logis débarqué à l’escadron en même temps que moi. Je regrettai qu’il n’eût point été muté dans mon peloton où, sous mes ordres, je l’aurais affecté à l’équipage de mon char. Il avait un côté petite salope très excitant. Le premier vote dut être invalidé. A ma grande horreur, je me retrouvai à égalité avec la petite salope. Nous obtînmes chacun dix voix, le reste se répartissant entre un chef moustachu et l’adjudant d’escadron quadragénaire. Le capitaine dut rappeler que, de manière très normalement anti-démocratique, les officiers étaient exclus du choix et que même si les aspirants n’étaient pas vraiment  des officiers d’active, ils n’étaient pas non plus des sous-officiers. Au tour suivant, la petite salope obtint une écrasante majorité. Sous les acclamations, il prit tout son temps pour se déshabiller. Pas de doute, il était vraiment giron ! Puis, bondissant avec la souplesse d’un fauve sur la table, il alla s’empaler sur le lingam. Je dis empaler, mais  la taille de l’instrument était telle qu’il ne fit que s’y asseoir. Là, il se trémoussa en gloussant pendant de longues minutes tout en entreprenant un mouvement rotatif sur son axe afin que tout un chacun pût l’admirer tout à loisir. Une vieille tradition, m’expliqua le capitaine en levant la séance. Devant mon air dubitatif, il ajouta…Cela favorise l’esprit de corps...

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