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25 janvier 2007

Colombo express

L’été 1974, Jean et moi, nous avions tâté du Sud-est asiatique. Ceylan et la Thaïlande. A Ceylan, nous logions dans une maison particulière tenue d’une main de fer par une dame en sari, parfait sosie d’Indira Gandhi. C’était les années Banderanaique. Tout avait été nationalisé. Le rêve communiste. La bourgeoisie locale avait été ruinée. Ceux qui avaient encore la chance d’avoir une maison la transformaient en Lodge pour touristes. Le Lodge de madame Gandhi, situé à une dizaine de kilomètres de Colombo, était une belle maison de maître qui déroulait sur deux étages ses interminables couloirs bordés de chambres disparates dépourvues de numéro mais identifiées par les noms d’écrivains célèbres. Madame Gandhi  était belle, grande et grande était sa distinction. D’aspect sévère, elle traitait ses clients avec la bienveillance désinvolte d’une cousine lointaine. La même famille, mais pas le même monde.  Elle nous prit tout de suite en affection et nous assigna la « Robert Louis Stevenson », avec vue sur la plage de Mount Lavinia. Deux grands lits surmontés d’impressionnantes moustiquaires, un bureau en acajou, un monstrueux placard en tek, pansu comme une moine bénédictin, deux fauteuils au cuir craquelé par les ans contribuaient à rendre la « Robert Louis Stevenson » plus « empire des Indes » que nature. Au plafond, un brasseur d’air hors d’âge aux pâles gigantesques  recouvertes de poussière et de générations de moustiques  qui avaient terminé là leur misérable existence, achevait de donner à l’ensemble un air délicieusement décadent. Seule fausse note :  dans un coin de la pièce, un cagibi plastifié abritant une douche minuscule et des toilettes lilliputiennes qui mettaient une éternité à évacuer leur contenu après lui avoir fait faire le tour de la cuvette une centaine de fois.

Au dîner, pris dans un patio éclairé par des torches qui diffusaient plus de fumée que de lumière, madame Gandhi, nous demanda si nous ne verrions pas d’inconvénient à partager la table de monsieur Sbrnzirtzak ( ? ) un citoyen tchèque, si seul, le pauvre ! Oui, bien sûr !  Après tout, en ce temps là, les tchèques étaient plutôt rares en dehors de chez eux ! Franz était un bel homme dans la force de l’âge. Elégamment mis, il portait un collier de barbe soigneusement taillé. Au fond de ses yeux bleus, une lueur perpétuellement amusée nous rappelait à tout instant que l’humour restait l’arme ultime de tout homme, même au cœur des ténèbres. Franz semblait nous attendre comme on attend la pluie après plusieurs années de sècheresse. Tandis qu’il nous serrait la main, en la gardant juste un peu plus de temps que nécessaire au creux de la sienne, nous nous sentions déshabillés, palpés, mesurés, jaugés. Franz ne s’appelait pas Franz, mais son prénom étant imprononçable nous l’avions affublé de celui de l’écrivain qui avait donné son nom à sa chambre : Franz Kafka. L’allemand étant la langue que nous utilisions pour communiquer entre nous, Franz, faisait parfaitement l’affaire. Franz était photographe de métier, mais, étrangement, jamais nous ne le rencontrâmes en dehors des heures de repas. J’ignore ce qu’il faisait de ses journées ou ce qu’il faisait à Ceylan. Sûrement pas du tourisme. Ou alors du tourisme en chambre. Un agent du KGB ? De la CIA ? Parfois, en passant devant sa porte, nous y collions une oreille indiscrète dans l’espoir de surprendre les craquements délateurs d’une conversation radiophonique. Par contre, à table, il nous régalait de ses histoires tchèques jusqu’à une heure avancée de la nuit. Il nous raconta le printemps de Prague, l’arrivée des chars russes, la répression, les mille et une tracasseries qui transformaient l’accomplissement de la tâche la plus anodine en une aventure à l’issue incertaine. Tout cela était raconté de manière à nous faire hurler de rire.

Au bout de quelques jours, nous fûmes rejoint à notre table par une suissesse qui trafiquait dans l’émeraude et le saphir. Cette sexagénaire à la corpulence hors du commun et à la tignasse de fée Carabosse  voyageait avec un invraisemblable équipement destiné à tester les pierres, équipement qui avait été confisqué  à son arrivée au passage de la douane et qui lui valut de passer la totalité de son séjour en vaines tractations pour le récupérer. Elle déplorait également la perte d’une dizaine de postes de radio ainsi que celle d’un lot de sous-vêtements masculins « fantaisie » destinés à servir de monnaie d’échange. C’est avec avidité que nous attendions la suite du feuilleton chaque soir. Cette ancienne institutrice arrondissait sa retraite et, surtout, en trompait l’ennui en trafiquant un peu de tout ce qui était à la limite de la légalité.  Un après-midi, de retour d’une de nos expéditions vers quelque temple phallique, nous l’avions rencontrée sur la plage. Elle s’était jetée dans les rouleaux de l’océan indien en poussant un rugissement terrible et avait commencé à nager énergiquement en direction des Maldives.  Nous la suivîmes sans enthousiasme, incapables, toutefois, de franchir la barre dont les brisants nous rejetaient sans cesse sur la plage, remplissant nos maillots  de sable. Quand sa tête, coiffée d’un bonnet de bain vert fluo surmonté d’une sorte de nénuphar,  ne fut plus visible qu’à de brefs intervalles au sommet d’une vague, puis disparut tout à fait de notre champ de vision, je ressentis une curieuse impression au creux de l’estomac et Jean se frotta énergiquement l’entrejambe, ce qui était chez lui le signe d’un grand trouble. Nous avions l’impression d’être les témoins impuissants d’une tragédie maritime qui n’aurait certainement pas le pouvoir d’émouvoir qui que ce soit dans ce pays où le moindre incident provoquait la mort de milliers de personnes. Au moment où nous allions donner l’alerte (mais à qui ?), elle réapparut au sommet d’une déferlante qui la déposa sans ménagement sur le sable, telle une baleine épuisée, rejetée par les éléments. Nous nous saisîmes chacun d’un des poteaux télégraphiques qui lui servaient de jambe et la traînâmes péniblement sur la grève, soucieux de la mettre à l’abri du ressac. L’épisode la laissa à peine essoufflée et très amusée. D’une geste vif, elle se remit sur pieds, fouilla dans un énorme cabas que nous avions, à première vue, pris pour un filet de pêche rejeté par les flots. Elle en tira une toile soigneusement roulée que nous confondîmes d’abord avec une tente mais qui s’avéra être un poncho géant qu’elle enfila par la tête. A l’abri de ce paravent improvisé, elle se contorsionna pour retirer son maillot de la taille d’une mongolfière, tout en nous expliquant qu’il était très mauvais pour la santé de garder des vêtements mouillés. Tandis qu’elle remontait les bretelles de son nouveau maillot, un spinnaker de couleur rouge, elle gesticula en direction de nos slips de bain trempés qui nous parurent, brusquement, ridiculement petits. Ses paroles furent noyées dans le vacarme produit par une locomotrice poussive tirant une dizaine de wagons en bois datant de l’époque victorienne sur une voie ferrée bordant la plage, voie dont les rails tordus m’avaient d’abord fait penser qu’elle était désaffectée. La masse des passagers (une centaine de milliers pour le moins), agglutinés à l’intérieur, sur les toits et les marchepieds, suggérait les contours des wagons plutôt qu’elle ne les laissait voir. A chaque arrêt, c'est-à-dire tous les cents mètres, vingt mille personnes descendaient, ou tombaient d’un coté, tandis que vingt mille personnes montaient  ou étaient lancées de l’autre. Cela fit que, sans très bien savoir comment la chose s’était produite, nous fûmes environnés d’une marée humaine d’hommes en dhotîs et de femmes en sari. Nous profitâmes de la cohue pour nous éclipser discrètement, craignant que notre encombrante amie ne nous  proposât de nous changer à l’abri de sa cabine portative.

 

Commentaires

Comme tout est bien décrit ! On s'y croirait pour de bon. Tu sais que tu devrais écrire un livre ?

Écrit par : tinou | 27 janvier 2007

Esteban n'est pas encore assez vieux pour écrire ses mémoires, voyons! Vous allez nous le vexer! :-)

Écrit par : Olivier Bruley | 28 janvier 2007

Ben c'est ce que je fais: j'écris. Je ne vais quand même pas m'abaisser à essayer de me faire publier et risquer de me retrouver dans la vitrine d'un libraire à côté de Loana ou Steevie!

Écrit par : manutara | 28 janvier 2007

Il est mignon Steevie, pourtant, en plus il a la peau mate à cause des UV, t'aimes ça, les peaux mates, non?

Écrit par : Olivier Bruley | 28 janvier 2007

C'est qui ça, Steevie ? ...Ah oui, j'y suis ! Le chouchou de Ruquier qui ne sait pas aligner deux mots sans faute de syntaxe. Il écrit ? Je me demande bien quoi... Des histoires de trous sans doute. On peut dire que c'est un bel objet sexuel pour films sans paroles.

Écrit par : tinou | 31 janvier 2007

Oui, Steevie est très concerné par le trou dans la couche d'ozone, à moins qu'il ne s'agisse de ses trous...de mémoire...
En attendant, il joue les bouche-trou dans la campagne de Sarkozy.

Écrit par : manutara | 01 février 2007

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