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17 janvier 2007

Un hobby dangereux

Peter était un camarade d’université, mais ce n’est pas pour cela que nous devînmes amis. Fils d’une genevois et d’une américaine, il était doté d’un physique étrange. Selon l’éclairage, il pouvait être successivement très beau ou très laid. Je n’ai jamais réussi à déterminer s’il était d’une blonde rousseur ou d’une rousse blondeur. Une chose est certaine, sa voix était un cauchemar. Quelque chose entre la cornemuse et le violon désaccordé. Grand et puissamment  charpenté, il n’était pas dénué d’un certain charme. Je devrais dire que, dénudé, il avait un certain charme. Est-ce de ma faute s’il aimait à s’exhiber dans le plus simple appareil ? Mais la première vision que j’eus de lui, fut, à la rentrée d’octobre,  celle d’une espèce d’homme des bois revêtu d’une longue gabardine en peau d’ours. De l’ours synthétique, sans doute, car il avait des convictions écologiques. Il conservait ses mégots de cigarettes dans une petite boite métallique (tout le monde fumait à l’époque, pas la peine de râler, Olivier) et arrêtait le moteur de son scooter aux feux rouges. Les premiers mois, nous échangeâmes quelques paroles. Rien de plus. Puis, un jour, nous nous aperçûmes que nous avions une passion commune : la voile. On dit que les genevois et les américains sont riches. Je ne sais pas. En tout cas, ses parents ne l’étaient pas. Lui, devait donner des cours d’anglais à des fils de famille pour assurer ses fins de mois. La voile est une passion coûteuse. Inutile de dire qu’il ne l’assouvissait pas très souvent. A la fin de l’hiver, je l’invitai à la maison du lac pour venir tirer quelques bords sur mon petit catamaran, un Hobby Cat pour les connaisseurs. Cela tombait plutôt bien. Pour ce genre d’embarcation, très rapide, il valait mieux être deux : un à la barre et l’autre au trapèze. Peter était bon, même très bon. Meilleur que moi qui étais loin d’être mauvais à ce genre d’exercice. Je parle de voile, bien entendu. Comme mon copain Ludo venait de se carapater en emportant une partie de mes économies, je proposai à Peter de venir habiter à la maison. La place ne manquait pas. De toute façon, Ludo était un branleur qui ne valait rien sur un bateau et pas grand-chose ailleurs. Peter accepta comme si la chose allait de soi. Peter était à l’aise partout. Connaissait tout le monde. Il est vrai qu’il portait un très beau nom, respecté dans la région. Il est des milieux où le nom est plus important que la fortune.  Ce fut lui qui m’ouvrit les portes des riches demeures du bord du lac. Des maisons devant lesquelles je passai depuis des années, sans jamais avoir échangé ne serait-ce qu’un salut avec leurs occupants. Mais notre amitié fut scellée par un incident qui se produisit un dimanche d’avril. C’était une belle journée printanière presque tiède. L’eau, par contre, était encore glacée. Une légère brise soufflait sur le lac, idéale pour une sortie en Hobby. Pour la première fois de la saison, nous laissâmes les combinaisons au placard et appareillâmes uniquement vêtus de maillots de bain et de pulls marins. De toute façon, les pieds et les jambes étant continuellement balayés par les embruns, il ne servait à rien de s’encombrer d’un pantalon.et de bottes. Cela nous sauva probablement la vie. Le Hobby, c’est en combinaison intégrale ou à poil. Nous avions opté pour une solution médiane. Pas de gilet de sauvetage, évidemment. C’était pour les vaudois. Comme le vent était faible et régulier, je me mis au trapèze pour assurer l’équilibre et Peter, plus lourd, prit la barre. Pendant plusieurs heures, nous naviguâmes au près comme dans un rêve. Nous volions à la surface dans un silence à peine troublé par le chuintement des deux coques fendant l’eau. Suspendu au trapèze, je regardai l’eau défiler sous moi. Je crois que nous n’échangeâmes aucune parole inutile durant cette première partie du trajet. Nous tirâmes des bords jusqu’à la sortie du petit lac, cette partie du Léman délimitée par Genève, Nyon et Ivoire. Le grand lac s’ouvrait devant nous. La brume de beau temps noyait les rives lointaines de Lausanne et de Thonon, aussi avions nous l’impression d’aborder la pleine mer. Peter y engagea le Hobby. Le vent forcit  peu à peu  et se mua en une bise modérée (vent du Nord). La température fraîchit. Tout à notre navigation, grisés par la vitesse, nous ne vîmes pas la catastrophe arriver. Dans les rafales, nous accélérions à vingt nœuds. Je sentais bien que je commençais à être léger au trapèze. Il aurait fallu intervertir les rôles. Mais nous marchions si bien ! Nous commencions à avoir froid aussi. Plus d’une fois la coque au vent se souleva de manière exagérée et nous n’évitâmes le chavirage qu’en choquant l’écoute de grand voile. Il fallait faire vite alors. Le voilier n’étant plus soutenu par le vent,  je plongeais sur l’espèce de trampoline unissant les deux coques, pour éviter un contre chavirage. C’était très excitant ! Tout à notre passion, nous laissions la coque s’élever de plus en plus haut avant de choquer. Nous étions les meilleurs ! Il y eut la fois de trop. Le point de non retour. La coque se leva, se leva…Je vis dans un éclair Peter batailler avec l’écoute que le coinceur refusait de lâcher. Tout alla très vite Tout en faisant une belle hyperbole, je fus catapulté dans la voile et dans l’eau glacée. De manière étrange, j’eus l’impression de tomber dans une marmite d’eau bouillante. L’eau devait avoir une dizaine de degrés. J’eus le souffle coupé. Peter, lui, résista un instant à la chute, essaya de gagner le flotteur au vent, mais finit par glisser en douceur dans l’eau. Qui a déjà fait du dériveur monocoque, sait bien que le redresser après un chavirage est un jeu d’enfant. On s’accroche à la dérive et hop…Pour un cata, c’est plus difficile. Il faut surtout éviter qu’il ne fasse un tour complet, sinon c’est impossible de le redresser sans aide extérieure. Or, nous étions à des kilomètres de la côte et le lac était désert.   Pour l’instant, la voile offrait une résistance telle à la surface de l’eau qu’elle empêchait le Hobby de faire un tour complet. Mais j’étais dans la voile, empêtré dans mon harnais. Je paniquai, me débattis stupidement, commençai à boire de l’eau. D’après Peter je hurlais comme un forcené. Il prétendit m’avoir asséné  une paire de claques magistrales. Je ne sentis rien. Par contre, je me souviens d’avoir été tiré de ma fâcheuse position par deux bras puissants. Le temps de me détacher du trapèze, il me propulsa dans l’eau et me guida à l’abri de la coque sous le vent où je pus m’agripper et retrouver un peu mes esprits. Lourdement vêtu, j’aurais coulé à pic. Pendant ce temps, Peter réussit à passer un filin autour de la coque au vent, celle qui était en l’air. Il revint vers moi et me poussa-tira jusqu’au filin en me criant dessus…Nage, bouge, fais quelque chose…Je ne sentais plus mon corps. Je réussis toutefois à faire quelques mouvements pour le soulager et parvins finalement à m’agripper au filin. Je compris (ce qui compte tenu de mon état relevait du miracle) ce qu’il attendait de moi. Je saisis le filin et nous hâlâmes dessus, le corps à moitié sorti de l’eau, comme si notre vie en dépendait. C’était le cas. Cette fois, nous hurlions tous les deux. Je crois que tout notre répertoire d’injures les plus ordurières y passa. Petit à petit, le mât sortit de l’eau et après un moment d’incertitude qui nous sembla interminable, la coque bascula vers nous et le voilier se redressa. La grand voile claquait furieusement et le cata se mit à dériver en travers du vent. La bise soufflait maintenant grand frais soulevant un petit clapot vicieux. Nous eûmes les pires difficultés à nous hisser sur le trampoline. Je voyais le moment où l’écoute allait se coincer, le vent s’engouffrer dans la voile et le voilier chavirer à nouveau. Nous avions l’impression de nous mouvoir au ralenti. Un vrai cauchemar. Plus de force dans les bras, ni dans les jambes.  Ne pas lâcher le bout. Finalement, après plusieurs efforts infructueux, nous nous effondrâmes sur le trampoline en pleurant de soulagement et d’épuisement. Il fallut ensuite affaler la voile de nos doigts gourds, histoire de remettre de l’ordre dans cet entrelacs de cordages entortillés autour du mât. Je me jetai sur la toile, afin d’éviter qu’elle ne se regonfle,  une seule idée en tête : ne plus bouger… Fouetté par le vent glacé, nous grelottions sans pouvoir contrôler notre respiration. J’entendis Peter hurler, entre deux claquements de dents…On va crever…Il parvint à s’accroupir, oscillant comme un ivrogne, à retirer son pull pour le tordre. Je le regardai faire comme en rêve. Sa peau était blanche avec des nuances de bleu. On aurait dit un schtroumpf malade. Il vint vers moi et me força à faire de même. Au point où nous en étions ! La suite fut plus imprévue. Il se mit à me frictionner comme un forcené avec son pull humide. Au début, je ne sentis rien. Le froid m’avait totalement anesthésié. Mon corps était comme un bloc de pierre !  Petit à petit je sentis un léger picotement me gagner, une légère chaleur m’envahir. Mes dents s’entrechoquaient toujours, mais au moins je sentais la vie revenir dans mon corps. Je me mis à genoux en titubant sous l’effet des embardées du Hobby et du froid, pris mon pull et commençai à  frictionner Peter à mon tour. L’étoffe mouillée faisait, scritch, scritch, sur sa peau de schtroumpf qui vira au mauve. Je parvins à bredouiller…t’aime ça, hein ?…ce qui nous fit rire. Un drôle de rire. Plutôt un hoquet. Frotter l’autre réchauffait autant que d’être frotté. Nous nous frottâmes donc jusqu’à l’épuisement, tombant à tout instant l’un sur l’autre.    Nous enfilâmes ensuite nos pulls trempés pour nous protéger du vent et commençâmes à remettre de l’ordre dans les manœuvres courantes. Le retour, vent arrière, fut loin d’être une partie de plaisir. Le chiche soleil d’avril disparut derrière les montagnes, rendant le froid plus mordant, mais au moins nous allions vite et chaque seconde nous rapprochait du but. Il nous fallut deux heures de navigation pour regagner la maison du lac, deux heures durant lesquelles nous nous relayions à la barre, serrés l’un contre l’autre, dans l’espoir de nous tenir chaud, tout en nous surveillant mutuellement afin d’éviter que l’un de nous ne s’endorme. Evidemment, nous aurions pu aborder à Ivoire, plus  proche, mais il aurait alors fallu se lancer dans de longues explications, nous aurions été traînés à moitié nus dans les ruelles du village par les gendarmes…Oyez braves gens, regardez ces impudents jeunes gens qui se crurent  plus forts que la bise, ils ont l’air malin maintenant, ils ne font plus les braves…Les parents prévenus. Les leçons de morale. La honte… Non, nous ramènerions le bateau à bon port ! Nous avions été déjà bien assez punis comme ça ! A peine le Hobby tiré sur la plage, que nous nous précipitions vers la maison. Là, je remplis la baignoire d’une eau brûlante dans laquelle nous plongeâmes tous deux sans même nous concerter. Rien de sensuel dans ce bain commun ! A cet instant, nous devions avoir la libido d’une sole congelée ! De manière étrange nous manquâmes trépasser de noyade et d’hypothermie mais n’attrapâmes pas même un rhume !

Commentaires

Oh mais je n'ai rien contre les fumeurs, j'en suis un ancien moi-même. Seulement, la cigarette est mauvaise pour tes artères et pour mes finances! Avec ta libido, indubitablement décongelée depuis cet incident du lac, je suis sûr que tu ne voudrais pas devenir impuissant ;-)

Écrit par : Olivier Bruley | 18 janvier 2007

Oh, mais je suis un tout petit fumeur! Je ne fume qu'en de rares occasions, jamais dans les lieux publics ni quand je suis accompagné. Un plaisir solitaire en quelque sorte!

Écrit par : manutara | 19 janvier 2007

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