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15 janvier 2007

Limon doux et petits thons

 L’année de mes dix ans, Jean devint mon ami. Ce n’était pas un camarade de classe, mais le petit frère d’un ami de mes grands frères. Au début, ces chiens s’en servirent comme d’une taupe infiltrée dans mon petit univers. Ils me le jetèrent littéralement dans les pattes, avec pour mission de m’être le plus désagréable possible. Il fallait vraiment avoir le cerveau ratatiné pour imaginer un truc pareil ! Mais Jean, lui, était intelligent, très intelligent. Lui et moi, nous devînmes rapidement inséparables. Petit à petit, il se substitua aux trois Laurence durant les vacances d’été puis, quand j’entrai au petit séminaire (le premier cercle de l’enfer),  Jean se mua en mon seul ami. A M*** (la maudite) il devint, les fins de semaine, un pensionnaire habituel de la grande maison.  A seize ans, on nous  envoya tous les deux au Sénégal. Rien que Jean et moi. Je ne sais plus pourquoi, ni comment destination aussi exotique vint briser le cours des migrations saisonnières : Gstaad en hiver, Ibiza à Pâques, le Léman en été. Ca ressemblait un peu à un exil à moins que cela n’eût été une récompense. Un test de maturité peut-être… Mon père, homme d’un conformisme absolu, souffrait ainsi de temps en temps d’une attaque d’originalité. En 1967 ( !) il emmena toute la famille passer les vacances de Pâques au Liban et ce faisant, nous fûmes sans doute parmi les derniers à avoir une vision pacifique de ce pays qu’on appelait alors la Suisse du Moyen-Orient.  Les ruines de Baalbek, Byblos, le pain sans levain, l’hôtel Saint Georges, une cafetière énorme laissant échapper un jet de café dans une tasse minuscule depuis une hauteur considérable. Ca reste assez flou dans ma mémoire. Par contre, je me souviens  bien d’une soirée passée à Beyrouth en compagnie du « Limon doux » et de sa famille : une opulente femme rousse couverte de bijoux, un adolescent grassouillet arborant un début de moustache filandreuse et une jolie fillette de mon âge. Elle avait de beaux yeux tristes. Mes parents étaient allés s’encanailler au casino du Liban avec mes deux frères, me laissant à la charge du « Limon doux ». A douze ans, j’étais trop jeune pour voir se trémousser des dames aux seins nus et aux fesses emplumées ! Je noyai ma frustration en engloutissant des pâtisseries scandaleusement sucrées dans un estaminet violemment éclairé situé au détour d’une venelle étroite sentant bon la vieille pierre. Après les pâtisseries, nous avions été voir un film en version originale anglaise, sous-titré en arabe que le « Limon doux », qui ne parlait pas anglais, tint à me traduire en français à (très) haute voix,  empêchant ainsi quiconque dans la petite salle de rien comprendre à l’intrigue, compliquée par le fait que des spectateurs n’arrêtaient pas d’entrer et de sortir, nous obligeant à nous lever à tout instant. Le « Limon doux » avait surgi avec deux voitures (deux grosses américaines) à l’aéroport de Beyrouth le jour de notre arrivée et ne nous lâcha plus jusqu’à notre départ, sans que nous, les enfants, ayons jamais su précisément qui il était et ce qu’il faisait dans la vie. Il semblait juste être tombé du ciel pour devancer et exaucer le moindre de nos désirs. Ce libanais, à la mine désagréable et renfrognée, était d’une gentillesse qui ne semblait connaître aucune limite. Nous le surnommâmes donc « Limon doux », du nom de ce fruit local à l’aspect de gros citron qui agace les dents quand on l’épluche et répand dans la bouche un doux parfum subtilement sucré  quand on le mange. J’ignore ce qu’il advint du « Limon doux » durant la guerre civile, mais j’ai encore en tête les images télévisées de l’hôtel Saint Georges en flammes.

Au Sénégal, ce fut une autre histoire. Nous étions deux gamins lâchés dans le vaste monde sans  garde-fou autre que notre bon sens, qui à seize ans, on le sait bien, ne s’embarrasse pas trop du sens des interdits. Il me fallut, aussi, pour la première fois, gérer un budget, matérialisé par une liasse de billets remise au moment du départ, rangée dans une enveloppe glissée dans mon slip, ce qui n’était ni hygiénique, ni pratique, mais avait l’avantage d’établir en permanence un contact rassurant entre ma peau et ce bout de papier dont dépendait notre futur immédiat. Mon premier contact avec l’argent !  Tandis que le 707 d’Air France survolait la Mauritanie, pays d’une désolation à nulle autre pareille, du moins des airs, Jean et moi perdions progressivement de notre superbe, nous imaginant couverts de chaînes, réduits en esclavage, attachés à la queue d’un dromadaire, arpentant le désert à moitié morts de soif, au gré des caprices d’un bédouin sanguinaire et amateur de jeunes garçons. A moins qu’ayant oublié de prendre notre comprimé quotidien de nivaquine au goût de bile, nous ne mourussions, victimes d’une attaque fulgurante de malaria ! En atterrissant dans les parages désolés de Yoff, nous n’étions pas loin de reprendre le même avion en sens inverse. Mais dès que nous fûmes sur le tarmac, nos craintes s’envolèrent avec les vents alizés. La nuit venait de tomber, la température était douce et l’air sentait bon la mer. La mer et autre chose que j’appris à identifier comme étant l’odeur de la savane. Je me souviens d’une nuit magique passée dans la réserve du Niokolo Koba. Je ne saurai aujourd’hui  dire en quoi résidait cette magie, mais c’est le premier mot qui me vient à l’esprit. Après des années de sècheresse, il ne restait plus grand monde dans la savane. Homme et animaux avaient fui les lieux, ne laissant dans leur sillage que  le souvenir de leur présence. Points d’eau asséchés, villages désertés. Mais la nuit, la savane se peuplait de leur absence. Ca craquait de partout. Ca chuchotait. On entendait à nouveau couler l’eau dans la rivière. Magique, quoi ! Il y eut aussi la riante Casamance et l’austère Saint- Louis du Sénégal, figée aux portes du désert. Mais il y eut surtout les pêches miraculeuses avec le capitaine Sambe, au large de la presqu’île du Cap Vert. Je ne dis pas miraculeuses par le nombre de prises, mais par le seul fait que nous nous en fussions tirés vivants. Le capitaine Sambe, revêtu d’une djellaba qui prenait l’eau,  devait avoir quatre-vingts ans et récitait en permanence des sourates du Coran. Il était secondé par un jeune homme trapu et musclé, uniquement vêtu d’un short déchiré qui laissait voir ses fesses coté pile et ses couilles côté face. Son rôle semblait se limiter à écoper les fonds au moyen d’une calebasse. Le bateau, le Mame Koumba (je crois) était aussi vieux que son propriétaire : une barcasse ronde comme une barrique de rhum, vaguement pontée, propulsée par deux moteurs hors-bord. Je dis deux, mais je ne les vis jamais fonctionner en même temps. Parfois, ils s’arrêtaient tous les deux. Nous tombions alors en travers de la houle et le Mame Koumba se mettait à rouler horriblement. Au raffut du moteur, succédait un silence de mauvais augure. Le capitaine se mettait alors à psalmodier plus fort et plus vite tout en jouant de la clé et du tournevis avec une lenteur désespérante, ses longs doigts aveugles tâtonnant dans l’enchevêtrement rouillé de pièces étranges, à la recherche de l’écrou à serrer, de la durite à colmater, de la bougie à nettoyer. Ca sentait l’essence et le poisson. Jean et moi, tout en nous penchant dangereusement par dessus bord, nous vomissions tripes et boyaux, souhaitant n’avoir jamais vu le jour. Si mes parents avaient pu nous voir, dérivant sur la longue houle, dans cette hourque pourrie aux mains d’un capitaine grabataire, je crois qu’ils m’auraient enfermé dans un asile psychiatrique pour le restant de mes jours !

 Parfois, nous ne ramenions rien. D’autres fois quelques bonites. Mais une fois, oh oui, une fois, nous ramenâmes une centaine de petits thons yellowfinns. Nous étions tombés sur un banc et à peine mouillées, les lignes devaient être remontées. Nous étions épuisés, les muscles tétanisés à force de mouliner. Nous en oubliâmes même d’être malades ! De retour dans la baie, nous étalâmes les prises sur la plage de N’gor et le capitaine organisa la vente. Des mamas fessues surgirent du village voisin, bassine sur la tête. Les rares touristes nous prirent en photo. Nous connûmes notre heure de gloire. Ce jour là, nous n’eûmes rien à payer au capitaine Sambe. A l’hôtel N’gor, vaste battisse semi-circulaire qui ressemblait à un lycée de la république, notre chambre située au dernier étage s’ouvrait sur l’Atlantique. Il n’y avait pas de climatisation, aussi laissions nous la baie vitrée grande ouverte. Le soir, épuisés par les aventures nautiques de la journée, nous nous endormions, bercés par le ressac et par le sifflement du vent égaré dans les recoins de notre refuge. Nous dormions nus, comme nous imaginions que devaient le faire des aventuriers, nous amusant des inesthétiques marques blanches laissées par nos maillots de bain. Un aventurier, ça ne dort pas saucissonné dans un pyjama à rayures ! Chaque matin, nous étions tirés de notre profond sommeil par l’appel du muezzin et je comparai la lancinante mélopée au son mièvre produit par la cloche asthmatique du petit séminaire. Je me prenais pour Henri de Monfreid et songeai à me convertir à l’Islam. La nuit  précédant notre retour en France, nous restâmes un long moment assis sur la terrasse, les yeux perdus dans les étoiles, à essayer de trouver un moyen de ne pas rentrer. Un moyen de revenir, au moins. La silhouette sinistre du petit séminaire se profilait à l’horizon. Si loin de la mer. Entouré de champs boueux et survolé par des bandes de curés en soutane qui croassaient en alsacien. Plus qu’un an à tirer avant le bac !

 Les deux garçons hâlés et légèrement amaigris qui reprirent l’avion pour la France noyée dans les brumes, n’étaient certes pas devenus des hommes pendant ce trop court séjour de deux semaines, mais ils laissaient définitivement derrière eux leur enfance. Ils ne rêvaient plus à haute voix, mais faisaient des projets…

Commentaires

Es- tu retourné au Sénégal par la suite?

Écrit par : tinou | 23 janvier 2007

Oui, à plusieurs reprises. Dans d'autres pays d'Afrique aussi, mais le Sénégal est toujours resté mon favori.

Écrit par : manutara | 24 janvier 2007

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