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06 janvier 2007

Les trois Laurence

J’ai entrepris la lecture de « La mauvaise vie » écrit par Frédéric Mitterrand. Olivier m’avait signalé que certains passages lui rappelaient des épisodes de mon enfance et de ma jeunesse, évoqués dans mon blog ou lors de conversations que nous avons pu avoir sur les routes d’Europe. Quand je conduis, il faut que je parle ou qu’on me parle, sinon je m’endors, tant est grande ma passion pour la conduite automobile.

La lecture du premier chapitre m’inquiéta. Mais il est vrai qu’il traite du présent de l’auteur et non de son passé. Suivent les chapitres consacrés à son enfance. Plus que des points de similitude, y foisonnent les points de divergence. Mais je comprends ce qu’Olivier voulait me dire. Comme Frédéric, je suis né dans un milieu aisé. Comme lui, je passais mes vacances d’été au bord du lac Léman. Comme lui, j’ai connu les Baléares franquistes et sauvages. Comme lui, j’ai  voyagé dans de « gros » avions à hélice et suis capable de donner un sens à ce mot barbare, « Chris Craft », terme utilisé à l’époque pour désigner tout canot à moteur, un peu comme on dit Frigidaire en lieu et place de réfrigérateur. Comme lui, j’étais un petit garçon gentil, bien élevé, sage, que sa nurse présentait, le soir, aux parents et à leurs amis réunis dans le fumoir pour les hommes, dans le boudoir pour les femmes, frotté, lavé, récuré, exhalant une douce odeur de savon cadum, vêtu d’un pyjama à rayures et d’une robe de chambre à carreaux, les cheveux encore humides séparés en deux parties égales par une impeccable raie. Comme pour Frederic, le personnel de maison joua un rôle très important dans mon enfance. Comme lui, je m’attachai à ma nurse (une autrichienne aux formes généreuses se prénommant Zita) dont je ne connus qu’une unique version, gentille, de ma naissance à mes dix ans, âge auquel je fus confié aux bons soins des curés.  Il existe encore trois photos de cette époque.  Zita au zoo me poussant dans un landau gigantesque. Zita, toujours au zoo, accompagnant mes premiers pas maladroits. Enfin, la même Zita dans le même zoo, accompagnée d’un garçon de huit ou neuf ans revêtu d’une culotte courte à bretelles en cuir et coiffé d’un chapeau tyrolien. Le garçon semble attendre que la terre s’ouvre pour engloutir ce putain de zoo dont chacun des animaux, chacune des plantes est devenu un ennemi mortel. Ceci dit, Frédéric et moi, nous avons sans doute joué notre enfance dans le même décor mais pas dans la même pièce.

D’abord, dans ma famille, pas de divorces, de remariages, de beaux pères. Politiquement, la famille de Frédéric appartenait à ce que l’on appela, plus tard, la gauche caviar. Mon père, lui, considérait Giscard comme un dangereux gauchiste et mourut quelques mois après l’élection de François Mitterrand, officiellement d’un cancer, mais en réalité, j’en suis certain,  de désespoir ! Je n’étais pas là le soir des élections (je naviguais dans les Caraïbes), mais on me raconta la scène. Mes parents avaient invité quelques amis et fixaient l’écran de télévision d’un œil morne, résignés à la victoire du Dangereux Gauchiste, mais entre deux maux, il valait mieux choisir le moindre. Tout sauf M. le maudit ! Quand le visage grimaçant de M. s’afficha sur l’écran, mon père, incrédule, ouvrit la bouche et pâlit affreusement. Un de ses amis de toujours, un industriel, s’effondra dans son fauteuil,  victime d’un infarctus. Il ne dut la vie sauve qu’à l’intervention  rapide d’un autre convive, médecin de son état ! Ambiance, ambiance….

Frédéric, lui, détestait ce Léman qui avait ravi à son affection son petit rouquin favori. Moi, au contraire, je l’adorais. Le lac. Pas le rouquin. Ce fut ma première mer, celle où je pus répéter, sans jamais perdre la côte de vue, tous ces mouvements, acquérir tous ces savoirs, qui me permirent, plus tard, d’aborder d’autres rivages, dont je ne pouvais pressentir l’existence que sous la forme de contours torturés sur mes cartes marines. Mes compagnons, durant ces longues (trop courtes à mon goût) vacances d’été, furent, jusqu’à l’adolescence, toujours des compagnes. Trois Laurence d’un âge sensiblement identique au mien, trois Laurence qui, à un moment ou un autre, à tour de rôle, faisaient leur apparition avec leurs parents respectifs et respectueux durant l’été. Ensemble, nous hurlions de terreur lorsque le trente mètres suédois (un jauge internationale qui n’en faisait que treize en réalité) prenait une gîte déraisonnable, crevant la surface de son étrave effilée, mouillant le génois et immergeant son pont. Je voyais alors mon père s’arc-bouter sur la barre pour éviter un départ au lof tandis que le matelot lémanique lâchait un laconique…il y a de beaux airs…ou …ça jorasse, on va avoir un bonard coup de tabac !... Il y avait Laurence la vietnamienne qui voulait absolument m’embrasser sur la bouche et avec qui je fumai ma première cigarette, une « Virginie » dérobée au stock paternel. On nous découvrit dans un coin de la propriété, cachés derrière une haie, agonisant à coté d’une montagne de mégots. Nous devions avoir sept ou huit ans. Il y avait Laurence la vilaine. Je dis vilaine, parce qu’elle n’avait peur de rien et s’amusait de ma lâcheté. Lorsque le Riva bondissait d’une vague à l’autre en émettant le bruit sourd d’un bélier cognant contre un mur, elle gueulait…plus vite, plus fort, je veux que ça tape…La salope ! Mon père abaissait alors les deux manettes de gaz, déchaînant, dans un rugissement d’apocalypse, sa cavalerie aux six cents chevaux. La vilaine exultait. Hystérique, je me tordais sur mon siège en émettant des vagissements de nouveau-né ! Mais je hurlais encore beaucoup plus fort quand mon père commettait le crime de ne point m’emmener. Bien plus tard, après la mort de mon père, ma mère prétendit que la vilaine était ma demi-sœur et que mon père l’avait richement dotée à son mariage. Mais ma mère avait une imagination débordante. Vers la fin de sa vie, elle accusa sa dame de compagnie (une calviniste sexagénaire des plus rigoureuses) de faire le trottoir devant son immeuble en tentant d’affrioler les éventuels clients par le port de dessous en cuir ! Enfin, il y eut Laurence la gentille. Elle ressemblait à un petit singe, ne parlait pas beaucoup, mais pleurait de mes larmes et riait de mes amusements.

Je n’en ai jamais revue aucune.

Commentaires

Est-ce que tu te rends compte qu'un jour, lorsque tu raconteras nos conversations dans ce blogue, tu ne pourras plus dire "sur les routes d'Europe", mais "sur les routes de Tenerife ou de Lanzarote"? On n'aura pas le temps de parler de grand-chose... Il y avait longtemps que tu n'avais plus écrit ici, continue. Tes histoires de familles et tes souvenirs de jeunesse me passionnent. Je suis toujours fasciné de voir qu'un homme bien d'aujourd'hui ait pu vivre dans un monde absolument révolu.

Écrit par : Olivier Bruley | 07 janvier 2007

Bonjour manutara, c'est avec plaisir que je constate que tu écris( enfin) de nouveau. C'est un vrai bonheur tes histoires de famille. Bien que n'ayant pas étét élevée dans le même milieu que toi, bien souvent il y a des points communs dans l'éducation que nous avons reçue. L'élection de Mitterrand, je m'en souviens comme si c'était hier. Mon père avait failli en avaler sa pipe ! Et le bordel dans les rues juste après les résultats. Pire qu'à la finale de la coupe du monde de la baballe ronde...

Écrit par : tinou | 23 janvier 2007

Je suis flatté qu'à peine rentrée de ton lointain périple tu te farcisses mon indigeste littérature!

Écrit par : manutara | 24 janvier 2007

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