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12 décembre 2006

L'automne du patriarche

C’est avec étonnement que j’ai appris, l’autre soir, en regardant la télévision, le décès du dictateur le plus sanguinaire du vingtième siècle (pour reprendre l’expression d’un journaliste aux oreilles décollées), le général Augusto Pinochet.  Mon étonnement n’eut pas pour objet, bien évidemment, le décès de l’ancien dictateur (cela fait dix ans qu’il est moribond et vingt ans qu’il est « gaga total », pour reprendre l’expression des chiliens.), mais son accession à la plus haute marche du podium despotique.  Celui que ses concitoyens appelaient Pin 8 (pinocho) aurait donc été l’être le plus vil et le plus cruel que la planète ait enfanté ces cent dernières années ? A la trappe Hitler, la shoah, la deuxième guerre mondiale et ses quarante millions de morts ? Stalin, Mao, Pol Pot ? Relégués au rang de gentils organisateurs de colonies de vacances ? Les centaines des milliers de morts provoquées au Guatemala et au San Salvador par le très religieux Rios Montt et le sinistre d’Aubuisson ? Un point de détail de l’histoire ?

 

Il faut quand même savoir que le bombardement à l’arme chimique que Saddam Hussein a ordonné sur les populations kurdes a fait plus de victimes en quelques secondes que dix sept années de dictature militaire au Chili. Je sais. Il est difficile de noyer la douleur de femmes et d’hommes torturés et assassinés dans des statistiques. Mais les faits sont là. La dictature de Pinochet , selon des études menées par des juristes chiliens ces dernières années, a produit un solde macabre de trois mille morts et disparus. Dans le même temps, la dictature des généraux Videla et Galtieri a provoqué la mort et la disparition de trente mille argentins, avec, en point d’orgue, la guerre des Malouines qui a laissé le pays exsangue, au point que, vingt cinq ans plus tard, il ne s’en est pas encore remis.

 

Si on me demande aujourd’hui qui de Salvador Allende ou d’Augusto Pinochet je préfère, mon choix se portera, sans hésiter, sur le premier. C’était un homme intelligent, cultivé, généreux, à l’écoute de la détresse matérielle de ses concitoyens et par-dessus tout, un démocrate. Même les pinochetistes les plus extrémistes lui reconnurent un courage physique hors du commun. Il est mort en homme, con las botas puestas, ont-ils coutume de dire ! Malheureusement c’était un piètre homme d’Etat qui ne sut jamais contrôler la gauche de sa gauche, au point de finir par se faire contrôler par elle.  Il faut se rappeler que le 11 septembre 1973, le pays était dans un chaos indescriptible, au bord de la guerre civile, guerre qui aurait certainement fait des centaines de milliers de mort si elle s’était déclenchée. Pinochet jouissait du soutien des trois armes (ce qui en Amérique latine est exceptionnel tant la rivalité entre l’armée de terre, l’aviation et la marine est grande dans ces pays). Une grande partie de la population (pas seulement l’oligarchie) souhaitait le départ d’Allende. La question n’était donc pas de savoir si coup d’Etat il allait y avoir, ni même quand, mais comment les choses allaient se passer dans un des rares pays d’Amérique latine à avoir une longue tradition démocratique. Et c’est là que les choses dérapèrent. Si le coup d’Etat ne surprit personne, sa violence prit tout le monde au dépourvu. Fort d’un inébranlable soutien militaire et de celui d’une large partie de la population, la démonstration de force à laquelle devait se livrer la junte pendant les mois qui suivirent le 11 septembre paraît aujourd’hui inexplicable. Car c’est pendant ce court lapse de temps, dans le sillage de que ce qu’on a appelé plus tard « la caravana de la muerte », que toutes les personnes qui, de près ou de loin, avaient gravité dans l’entourage d’Allende furent arrêtées et exécutées dans des conditions atroces. Tout le monde se souvient de la fin du chanteur Victor Jara dont l’exécution fut précédée par l’amputation des mains. N’alla-t-on pas jusqu’à fusiller le chauffeur d’Allende. J’imagine que le même sort a été réservé à son majordome et à sa femme de ménage ! Plusieurs de ses collaborateurs les plus proches préférèrent le suicide à l’arrestation. Une fois cette période de folie sanguinaire passée, il y eut une certaine normalisation et de l’avis des chiliens avec qui j’ai parlé, à condition de ne pas se mêler de politique, la vie, au Chili, n’était pas plus terrible qu’ailleurs. Meilleure sans doute que dans le reste de l’Amérique latine.

 

  Chaque fois qu’à Santiago je suis passé devant le palais présidentiel, je me suis toujours posé cette question. Pourquoi tant de violence de la part de la junte (il ne faut pas oublier qu’au début Pinochet n’était pas tout seul) alors que le pouvoir lui était offert sur un plateau ? Il lui aurait suffi, comme elle le fit par la suite, d’exiler les principaux acteurs du gouvernement Allende, de faire preuve de la mansuétude des vainqueurs et aujourd’hui, peut-être, Pinochet jouirait-il de l’image positive qu’on réserve à un Castro ou à un Peron.

 

Je me suis aussi demandé souvent, en le regardant radoter à la télévision alors que la transition vers la démocratie s’était déroulée sans effusions de sang, pourquoi un homme aussi insignifiant que Pinochet, à la voix haut perchée de femelle hystérique, pouvait, à l’étranger (pas au Chili), déclancher une telle onde de haine. Ce fut un ami universitaire qui me donna des éléments de réponse alors que le vieux dictateur était retenu en Angleterre et que, selon un sondage, un chilien sur deux trouvait cette arrestation scandaleuse.

 

Ce que les gauches du monde entier reprochent au dictateur, m’expliqua mon ami, ce ne sont pas les morts, il a plutôt moins tué que d’autres, mais ce que les gauches ne peuvent lui pardonner c’est qu’il leur ait cassé leur jouet ce 11 septembre 1973. En effet, le Chili était devenu un laboratoire grandeur nature dans lequel toutes les utopies (étrangères pour la plupart) se devaient d’être expérimentées. Le jour du coup d’Etat, ce grand laboratoire fut fermé.

 

Si ce coup d’Etat en avait généré un autre, si, au moins, des partis d’opposition avaient organisé une lutte armée révolutionnaire, populaire, prolétarienne, comme cela se fait partout ailleurs, dans les dictatures politiquement correctes du moins,  on aurait fini par lui pardonner, au vieux général. Mais non. Tout semblait lui réussir. Le Chili devint le « dragon » de l’Amérique du Sud et une classe moyenne (nausée) commença à poindre. Comble de l’horreur, le vieux dictateur choisit d’organiser sa chute par voie…référendaire ! Or une transition dans le calme, sans ruisseaux de sang et montagnes de cadavres est une chose contre nature pour un gauchiste bien de gauche. D’ailleurs depuis, cette démocratie chilienne a toujours semblé émettre une odeur suspecte aux nez délicats de notre gauche caviar occidentale. Oui bien sûr, Alwin, Frei, Lagos, des démocrates oui…mais quand même… Il a fallu qu’une femme, socialiste, soit élue à la tête du pays, pour qu’enfin on se décide, dans nos médias, à montrer d’autres images du Chili que celles d’un avion bombardant le palais présidentiel un certain 11 septembre 1973.

 

Commentaires

A mon avis, tout peut s'expliquer par les uniformes. Ceux des militaires chiliens sont vraiment magnifiques, bien coupés, etc. Et Pinochet, malgré sa voix de femelle, avait vraiment beaucoup d'allure dans ses uniformes. Porter un uniforme chilien, c'est être tout de suite très habillé. On a, ainsi vêtu, l'air d'un homme du monde, autant dire d'un homme de droite, donc d'un immonde oppresseur. Alors que dans un uniforme cubain, par exemple, on ne ressemble littéralement à rien. Un homme aussi mal habillé que Castro, doit-on penser inconsciemment, ne peut pas être foncièrement mauvais! L'immense majorité de nos contemporains, j'imagine, trouve une espèce de ressemblance entre le négligé de sa propre tenue et celui de l'uniforme cubain. Un général chilien, c'est beaucoup trop ''fresa'', comme je crois qu'on dit au moins au Mexique, c'est-à-dire beaucoup trop collet monté!

Écrit par : Olivier Bruley | 13 décembre 2006

Vous pouvez rendre un dernier hommage au sauveur du Chili sur ce registre de condoléances :

http://ilikeyourstyle.net/index.php/registre-des-condoleances-a-la-famille-pinochet/

Écrit par : D.R. | 13 décembre 2006

Sans conteste, les uniformes chiliens sont très beaux. Paradoxalement, Pinochet souffrait d'une mauvaise image sur le plan physique, et les superbes uniformes qu'il portait, ne faisaient que mettre en relief sa petite taille, son aspect rondouillard et son visage inexpressif. Physiquement, il me faisait un peu penser à l'un de nos anciens premiers ministres!Castro est grand.
Le Che était beau. Le cas de cette icone est intéressant. Voilà un homme qui ne fit rien d'autre que de se complaire dans une dialectique sanguinaire et indigeste au point d'être abandonné par ceux-mêmes qu'il était censé sauver et pourtant, après coca-cola, le Che Guevara est probablement la marque la plus populaire au monde!. Imaginons un instant qu'au lieu de ce physique avantageux, il ait eu les traits de Pinochet. Même avec le bérêt à étoile et la barbe, il est douteux qu'il soit passé à la postérité!

Écrit par : manutara | 13 décembre 2006

Je ne suis pas d'accord. Pinochet était un très beau vieillard. Plus jeune, je ne dis pas... Mais vraiment, il s'est beaucoup amélioré avec l'âge, il me semble, non?

Écrit par : Olivier Bruley | 13 décembre 2006

La popularité de Guevara tient aussi au fait qu'il est mort jeune ! C'est devenu en quelque sorte un martyr de la Révolution.Il est probable que s'il n'avait pas été assassiné, il n'aurait pas atteint ce degré de notoriété mondiale. Ça me fait toujours marrer de voir aujourd'hui des gamins arborer son tee-shirt sans rien connaître de l'histoire de la révolution cubaine.

Écrit par : tinou | 13 décembre 2006

C'est tout à fait exact: l'image du Che véhicule le double fantasme du martyr et de la jeunesse éternelle.
Cela a d'ailleurs été, de la part des services secrets américains, une des plus grandes erreurs en matière de marketing politique que d'ordonner aux soldats boliviens qui l'avaient capturé de l'exécuter.

Écrit par : manutara | 14 décembre 2006

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