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03 décembre 2006

Les mouches

J’avais parcouru des milliers de kilomètres dans la région des lacs, visité des centaines de parcellas, englouti des almuerzos, des onces, des cenas, en compagnie de propriétaires, qui, bien souvent, avaient oublié où se trouvaient leurs parcellas, mais, jamais, n’hésitaient au moment de m’en donner le prix. Astronomique en général. Toujours en devises, souvent en dollars, parfois en Deutschemark (Beaucoup d’allemands dans la région. Non ! Pas ceux-là ! D’autres. Arrivés à la fin du dix-neuvième siècle). J’avais fini par atterrir aux confins du lac Llanquihue, au pied du volcan Osorno. Mon corredor de propiedades m’avait parlé de parcellas à vendre au bord du lac. Tout le pays semblait à vendre d’ailleurs ! Je m’arrêtai dans un « hostal » dont le patron me confirma l’existence d’une « pampita » située, « mas alla ». Il fit un mouvement désinvolte de la main vers l’est. Il s’excusa de ne pouvoir m’accompagner, des clients devaient arriver, des argentins, vous savez comment sont ces gens là, aucune notion de l’heure, si ça se trouve ils n’arriveront que demain, ou jamais, allez savoir avec les argentins ! Mais si je voulais bien revenir, il se ferait un plaisir de me montrer des terrains qu’il avait hérités de sa pauvre mère, que en paz descanse, et qui, eux, ne lui laisseraient aucun repos tant qu’ils ne les auraient pas vendus. Il avait un gros nez rouge (indicateur fiable d’une addiction certaine au Pisco sauer), qui vira au bleu lorsqu’il huma dans l’air limpide de cette fin d’après midi estivale l’odeur des dollars qui semblait se répandre dans mon sillage. Je continuai ma route, guidé par la silhouette imposante du volcan Osorno, éteint tout ce qu’il y a d’éteint, on vous le jure que jamais, en toda la vida, vous ne trouverez de volcan aussi éteint ! Les autres, là-bas, loin, loin, oui. Si que no. Ah, pour sûr. Ils sont en activité. Mais qui irait acheter une pampa dans ces coins désolés ? Je vous le demande don Esteban. Pour un caballero comme vous, c’est le long du lac et nulle part ailleurs. D’ailleurs, tenez, Michael Douglas a acheté un fundo dans le coin. Trente mille hectares. Trois millions de dollars. Isidoro Hartman, mon corredor de propiedades, aimait bien les chiffres ronds. Ce qu’il n’aimait pas c’était se déplacer dans le campo. A cause des tabanos, ces grosses mouches multicolores qui, en été, descendaient de la cordillère et fonçaient sur leurs victimes à sang chaud dans un bourdonnement furieux, avec une prédilection certaine pour les chevelures abondantes. Là, bien à l’abri, elles ouvraient grandes leurs bouches minuscules, plantaient leurs dents acérées dans le cuir chevelu  et suçaient goulûment le sang de leur hôte. C’était un peu douloureux, mais surtout très désagréable de sentir cette vie bourdonnante sur sa tête. Je finis par m’habituer à voir les gens marcher le long des routes, entourés d’un nuage de mouches dont ils essayaient de se défaire au moyen de branches arrachées aux genêts en fleur. Le patron de l’hostal au nez bicolore m’avait parlé d’une petite piste qu’il me faudrait prendre en quittant la route principale, piste au bout de laquelle je tomberais sur une propriété où l’on ne manquerait pas de me renseigner. Propriété était un bien grand mot pour désigner cet amas de cabanes délabrées qui constituaient le fundo « luna de miel » comme me l’annonçait un panneau cloué de guingois sur un portique rongé par la vermine. « Vacaciones de ensueno. Inolvidables ! Tarifas rebajadas ! » (Vacances de rêve. Inoubliables. Reductions). Les ruines semblaient désertes. Je descendis en direction de la plage où il me semblait déceler des signes de vie. Un jeune homme se baignait en compagnie de son chien. Le bête, un magnifique berger allemand, remarquant ma présence, nagea en direction du bord, puis, tout en s’ébrouant, se mit à courir dans ma direction. Pour une raison que j’ignore, les chiens inconnus me font toujours la fête. Celui-ci ne dérogea pas à la règle et ses pattes laissèrent de longues marques sablonneuses sur ma chemise et mon pantalon. Le maître, un superbe berger chilien, me fit signe tandis qu’il regagnait le bord. Comme il prenait pied sur le rivage, ma première impression se confirma, il était très beau. D’une beauté naturelle. Inconsciente. Très beau et… très nu. Je fis celui qui en a vu d’autres et le saluai courtoisement en évitant de le regarder ailleurs que dans les yeux. Les mouches suceuses, qui, jusqu’ici, m’avaient accompagnées depuis que j’avais quitté l’abri de la voiture, m’abandonnèrent un instant pour s’immerger dans les parties velues de mon interlocuteur, c'est-à-dire ses cheveux et ….cet autre endroit où tous les poils qui avaient refusé de pousser sur son torse semblaient s’être réfugiés. Tandis qu’il essayait  de protéger son entrejambe des deux mains en poussant des jurons douloureux, d’un geste implorant du menton, il m’indiqua « un jean » élimé qui pendait à quelques pas de là, accroché aux branches d’un chacai. Tout en installant, en quelques secousses nerveuses,  ses attributs à même la toile rugueuse, sans même songer à se retourner, il m’expliqua qu’il s’appelait Roberto, qu’il était le cuidador (gardien) du fundo à la dérive, que l’établissement était fermé depuis des années, au point qu’on ne se souvenait pas l’avoir jamais vu ouvert, qu’il n’était plus payé depuis des mois, que le tout était à vendre, si le cœur m’en disait. Non ? Tant mieux ! Parce qu’à la première grosse pluie, tout le terrain était envahi par les eaux. Oui, il connaissait la pampita à vendre qui m’intéressait.

Commentaires

Moi j'aurais regardé et j'aurais fait celle qui ne comprend pas ce qu'il veut !!! Mais c'est normal, je suis voyeuse et méchante, bref... je suis une femme !

Écrit par : tinou | 04 décembre 2006

Mais c'est sûrement ce qu'a fait Manutara. Seulement, il n'ose pas le dire!

Écrit par : Olivier Bruley | 05 décembre 2006

Tinou, je suis certain qu'en plus tu l'aurais pris en photo, comme ton malheureux vis à vis de Barcelone!
Olivier, tu sais bien que je me mets en quatre pour aider les gens!

Écrit par : manutara | 06 décembre 2006

Tinou, je suis certain qu'en plus tu l'aurais pris en photo, comme ton malheureux vis à vis de Barcelone!
Olivier, tu sais bien que je me mets en quatre pour aider les gens!

Écrit par : manutara | 06 décembre 2006

Eviter de regarder ? Mais quelle mouche t'a piqué (hu hu).

Écrit par : Léo | 10 décembre 2006

Les commentaires sont fermés.