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16 novembre 2006

Baignade interdite

En attendant de pouvoir me lancer au Chili (dans le vide en l’occurrence), j’avais acheté une petite parcelle d’un hectare, au bord d’un lac aux eaux glaciales et perpétuellement agitées d’un ressac vicieux. Sur la petite plage de sable blanc, perdue entre les chacais (des épineux), une plaque de bronze scellée à un rocher rappelait aux rares passants qu’une demoiselle Iris était morte, là, noyée un jour de février 1964. Elle avait vingt ans. Sans doute venait-elle passer là ses vacances en famille, à moins que, jeune mariée, elle n’eût été en voyage de noce. Mais pourquoi venir mourir là, justement, au milieu de nulle part ? Dans les années soixante, toute cette région ne devait être qu’une pampa désolée. Pas de route. Juste une mauvaise piste qui serpentait le long du lac. Un suicide peut-être. Trompée par son tout jeune mari qui, à l’issu de la cérémonie à l’Eglise, s’était enfui avec la première demoiselle d’honneur, à moins que ce ne fût avec la premier venu,  elle avait marché pendant des heures sur la grève puis s’était immergée dans les flots déchaînés, portant encore sa robe blanche de mariée. A moins que la nuit de noce n’eût été le théâtre d’une de ces tragédies dont les auteurs sud-américains savent si bien se faire les hérauts : l’asunto du mari était resté désespérément pendiente, à moins qu’il ne se fût agi d’un asunto dérisoire, sans importance ou, au contraire d’un asunto, d’une dimension telle, que la jeune fille préféra, plutôt que d’y faire face, se lancer dans les eaux glacées du lac Llanquihue. Ou, de manière moins tragique, était-elle simplement morte d’hydrocution. Février, c’est l’été austral. Une barque de pêcheur les avait déposés sur ce rivage inhospitalier. Mais la vue était si belle ! Il y avait le père, un quinquagénaire velu, court sur pattes qui avait fait fortune dans la crotte de mouette, la mère, une petite femme insignifiante dont la lèvre supérieure s’ornait d’un fin duvet, la mère qui  dut être jolie dans sa jeunesse mais qui avait fini, comme toutes les jeunes filles, par ressembler à sa propre mère au point de ne plus très bien savoir qui elle était. Et puis, il y avait la fille qui, fort heureusement pour elle, ne ressemblait à aucun de ses géniteurs. De manière étrange, je ne réussis jamais à imaginer précisément son visage. Il s’articulait, un peu à la manière d’une toile de Dali, autour des chiffres composant l’année de sa naissance et de sa mort : 1944-1964 : les deux 9 pour l’ovale du visage et les yeux, les 1 pour le nez et la bouche, le 6 pour les cheveux… Je ne suis pas Dali, mais le résultat était assez étrange. Chiffres étrange, eux aussi, si on y pense. Le total de ceux composant l’année 1964 donne vingt, l’âge de la mort de la jeune fille. Si on additionne ceux de l’année de sa naissance on obtient 18, ce qui ne signifie absolument rien du tout. Etrange. On avait donc déballé les victuailles, bu, mangé, dans un silence sépulcral, une vie passée dans la merde d’oiseaux ne prédisposant pas spécialement aux grands épanchements. Puis, la jeune fille s’était élancée dans l’eau glacée. On connaît la suite.  Les parents avaient assisté impuissants au drame. On avait bien essayé d’envoyer au secours de la jeune fille, Lucho, le fidèle factotum qui suit immanquablement toute famille chilienne de la bourgeoisie dans  ses déplacements. Hélas, le malheureux, un simple d’esprit souffrant d’une malformation congénitale qui l’empêchait d’uriner debout, entré au service de la famille l’année de la grande grève (j’ignore laquelle, mais les chiliens ont tous une grande grève dans leur généalogie un peu à la manière des français qui ont tous un arrière grand-père qui a fait Verdun), le malheureux donc, poussé dans les flots par les parents hystériques, ne put faire mieux que de mourir noyé aux côtés de sa jeune maîtresse, la nature, décidément bien pingre dans son cas, ne l’ayant pas doté d’une vessie natatoire.  Lorsque j’étais enfant, au bord d’un autre lac, ma mère n’arrêtait pas de me le répéter : pas de bains dans les deux heures qui suivent un repas. Mais on sait comment fonctionnent les jeunes ! A peine échappés à l’étreinte parentale, ils n’ont d’autre hâte que de transgresser les interdits. Aujourd’hui les drogues, la délinquance. Autrefois, ces maudites deux heures où je devais contempler les gamins du voisinage bondir dans l’eau tandis que je m’écoutais digérer !

 

Evidemment le cénotaphe ne mentionnait rien de tel. Pas d’allusion à une noce tragique ou à une digestion écourtée. Il n’en demeurait pas moins qu’une jeune fille prénommée Iris était morte, quelque part, dans ces eaux tumultueuses à un âge où, d’habitude, on envisage tout juste l’éventualité de pouvoir commencer à vivre.

 

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04 novembre 2006

Los asuntos pendientes

Les asuntos pendientes ! Un truc typiquement hispanique, au point que je ne trouve pas d’expression équivalente en français. Les affaires en cours, peut-être, si ce n’est que ce ne sont vraiment pas des affaires ou alors de mauvaises affaires et qu’elles ne suivent justement pas leur cours. Un asunto pourrait être une question, un problème, mais alors une question à laquelle il n’y aurait pas de réponse, un problème sans solution. Mais tout cela serait sans importance, si ces fichus asuntos n’étaient pas pendientes. En suspens. En souffrance. Une affaire suspendue dans le temps, souffrant mille morts, tandis qu’animée d’un mouvement de balancier, elle va de l’avant pour aussitôt revenir à son point de départ.  Imaginons un téléphérique qui s’arrêterait à mi-chemin, entre deux pylônes. A nos pieds, un gouffre de plusieurs centaines de mètres. C’est cela, un asunto pendiente.  C’est au Chili, aux portes de la Patagonie,  que j’avais découvert, il y a quelques années déjà, l’asunto pendiente. J’avais fait une demande de permis de travail (le vilain mot) afin de mettre en pratique un sens inné des affaires, hérité de plusieurs générations de capitaines d’industrie. Je me rendais toutes les semaines à la capitale dans le bureau idoine. Là, un fonctionnaire affable me recevait en s’exclamant invariablement, ahi tenemos a nuestro frances ! Je traduisais, naïvement, voilà notre français ! J’aurais du faire du mot à mot. On ne fait jamais assez de mot à mot, tant pis pour les faux amis. J’aurais du comprendre, nous tenons notre français ! J’aurais pu ajouter, par les couilles. Ils adorent ça, les couilles, les sud-américains ! C’était un petit homme tout en rondeur, au visage poupin surmonté d’une énorme paire de lunettes. Un hibou. Il faisait virevolter ses petites mains grassouillettes, m’assurant que tout allait pour le mieux, que las diligencias étaient en route, que tout n’était qu’une question de jours, de semaines, tout au plus, que bientôt j’aurai entre les mains le document tant convoité, celui qui m’ouvrirait les portes de l’eldorado patagon. Juste encore quelques…asuntos pendientes. Quelques années plus tard, alors que las diligencias s’étaient égarées, quelque part, dans les neiges éternelles andines et que los asuntos étaient plus pendientes que jamais, je réalisai, au vu de l’importance de la crise argentine, à quel désastre j’avais échappé. Si j’avais été autorisé à me livrer à une quelconque activité, c’eût été dans le secteur du tourisme que je l’eusse exercée et les seuls touristes qui fréquentaient cette partie du monde étaient justement… les argentins dont les économies avaient été confisquées et retenues prisonnières dans ce que, non sans un certain humour chargé d’autodérision, ils qualifiaient de coralito (un enclos où, d’habitude, on enferme les chevaux).

 

13:24 | Lien permanent | Commentaires (0)

03 novembre 2006

Puiqu'il nous faut tous mourir un jour....

A Barcelone, les vieux travaillent encore, les bougres, dans de petits commerces, les musées, les kiosques à journaux et… à la plazza de toros monumental, où, une fois par semaine, ils endossent leurs uniformes élimés et, une lueur amusée dans les yeux, sous leurs casquettes trop grandes, s’occupent de vérifier les billets et de placer les aficionados en les interpellant joyeusement. Je suppose que la mort doit les saisir d’un coup, dans la rue ou, mieux encore, sur le sable de l’arène. Tandis que l’attelage composé de deux rosses fourbues les emporte, amarrés par les pieds, pour un dernier tour d’honneur, la foule, debout, les salue d’un « olé » retentissant.  Un espagnol me disait un jour…peu importe la manière dont tu as vécu, c’est la manière de mourir qui seule importe…

 

Quand, enfant, j’avais été envoyé à l’enterrement de l’oncle Luis, à Madrid, j’avais pensé que les policiers, placés à chaque croisement, saluaient le corbillard  parce que l’oncle Luis avait été un homme important. Durant l’almuerzo qui suivit l’enterrement, don Ramon, un ami du défunt qui ressemblait au général Alcazar de Tintin, me détrompa d’une voix éraillée, en un castillan grasseyant…no shaludan al hombrrrre que ha shido, shino al muerrrrte en que she ha buelto…(ils ne saluent  pas l’homme qu’il a été, mais le mort qu’il est devenu). Et le général Alcazar semblait réellement heureux pour mon oncle, car non seulement il était mort, mais bien mort. C'est-à-dire qu’une minute avant de mourir, il était encore vivant, mais vraiment vivant et non pas un mort en vie comme ces vieillards que l’on enterre de leur vivant, ou ces morts à crédit qui meurent un peu tous les jours, de maladie ou d’ennui, dans l’attente d’une peine capitale sans grand intérêt. Mon oncle Louis, lui, était mort en bonne santé, tué par son médecin. C’était à mourir de rire et je crus bien que le général Alcazar allait y passer…C’est que les vieux savent encore s’amuser, en Espagne ! Espagne où je compte donc bien m’installer dès que j’aurai réglé « uno o dos asuntos pendientes ».

 

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