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16 septembre 2006

Olivier in extenso 4

Comme Olivier a déjà rédigé, souvent en ma compagnie, le journal de notre équipée catalane, ne voulant point redire la même chose que lui, j’ai eu l’idée de reprendre (avec son accord), in extenso, son texte entre guillemets et y glisser des commentaires sous forme de parenthèses.
Mardi 29 août 2006

            « J’allais dire qu’étant retournés à la Casa Milà à un moment où la queue à l’entrée était, par chance, plus courte qu’avant-hier, nous l’avions enfin visitée ; mais la vérité est qu’il n’y a presque rien à visiter, qu’un petit appartement dans l’un des derniers étages de l’immeuble, les combles et la terrasse sur le toit. Esteban s’est acheté plusieurs livres en langue espagnole, pour laquelle il a une passion si exclusive que, même les livres d’auteurs anglais, américains ou allemands, il les lit dans cette langue. Il n’y a pas de livres sur son île exotique et les commander sur Internet coûterait une fortune. Il profite donc de son séjour ici pour en faire provision. Comme il n’a plus les mêmes moyens qu’autrefois, je voulais payer de ma poche l’édition de Catulle et sa traduction en espagnol que je désirais acquérir, mais j’ai eu beau insister : Esteban préférait se priver d’un livre supplémentaire plutôt que de me voir débourser le moindre euro. »

( A une époque où opulence rimait avec indécence, j’ai été élevé dans l’idée qu’étant un privilégié, je devais partager avec les autres ce qui m’était échu du seul fait de ma naissance. Cette époque est depuis longtemps révolue, mais je continue, dès que l’occasion s’en présente, à vouloir faire profiter les autres de mes maigres possessions.  Nul mérite à cela, je suis un partageur compulsif, maladif. L’idée de voyager ou de prendre un repas seul, m’est tout simplement insupportable. De la même manière, je ne peux entrer accompagné dans un magasin sans faire un cadeau, même si pour cela je dois me passer de l’objet que j’étais venu acheter. En prenant du recul, je dirai que cela dénote un grand manque de sûreté en moi, puisque, inconsciemment (ou consciemment, puisque j’en parle) je ne me sens exister pour l’autre que si je peux matériellement prouver mon affection pour lui. C’est minable. Je le sais. Mais je ne me soigne pas.

Quant au Castillan, je me suis trouvé une passion pour cette langue sur le tard, il y a une dizaine d’années, lorsque je me suis installé dans le Sud du Chili en un lugar donde los vientos y la lluvia te hablan en un idioma que solo los viejos lobos de mar pueden entender.

Je vais faire hurler mon ami Olivier qui finira bien par décrocher le Goncourt un de ces jours, mais, pour moi, le castillan est au français ce que le noble est au roturier, c'est-à-dire pas grand-chose de plus, mais un petit quelque chose tout de même. Ainsi en France j’étais Esteban alors qu’au Chili, je devenais DON Esteban. Jouez guitares, résonnez castagnettes !)

 « Nous sommes tombés d’accord sur un point, ce soir, pendant la conversation du dîner : mon coiffeur avait raison de dire, l’autre jour, que la différence d’âges ne facilitait pas nos rapports. Mais Esteban ajoute qu’il s’agirait plutôt d’une différence de générations. De son temps, me dit-il, les différentes générations avaient en commun de nombreuses valeurs, qui étaient celles de la civilisation, mais que les générations les plus récentes, dont la mienne, ne partageraient plus du tout. Et toutes ces nouvelles valeurs que je déteste tellement chez mes contemporains sont précisément celles auxquelles Esteban déteste tant me voir adhérer. Alors que je me sens si souvent étranger dans mon époque, j’en ai presque entièrement épousé les formes, aux yeux d’Esteban. Et de fait, lors de nos petits voyages, c’est à lui que je me sens étranger bien plus qu’à mon époque ! « Mais c’est encore pire que cela, ai-je répondu. Car cette différence de générations que tu dis vient s’ajouter à la différence d’âges dont parlait mon coiffeur. C’est un véritable abîme qu’il y a entre nous ! » De son temps, poursuivit-il, il pouvait attendre énormément de choses d’un ami parce que cet ami attendait les mêmes choses en retour. L’amitié était vraiment une âme à l’intérieur de deux corps. Alors qu’aujourd’hui, selon lui (à moins que ce ne soit moi qui aie lancé cette idée), elle ne serait plus qu’un corps vide, sans plus d’âme. Et si, en effet, je sais pouvoir compter entièrement sur Esteban, il est aussi certain que lui ne peut aucunement se fier à moi. D’ailleurs, moi non plus, je n’ai pas la moindre confiance dans les amis de mon âge, si du moins j’ai bien des amis… Ainsi, il a fallu que j’envoie un courriel à Laurence et Myriam, hier soir, pour vérifier qu’elles se rappelaient bien que nous devons nous voir jeudi, à Bordeaux, pour que je leur présente Esteban. Je m’attendais presque à ce qu’elles l’eussent oublié. »

( Je m’aperçois que ce mardi, nous n’avons pas fait grand-chose d’autre que d’essayer de donner raison à un coiffeur que je ne connais pas et qui, si j’en juge par la coupe de cheveux qu’arborait Olivier, aurait mieux fait de se concentrer sur son art plutôt que de sombrer dans des considérations philosophiques de bas étage ! Je suppose qu’il doit être jeune (ce seul terme provoque en moi des remontées de sucs gastriques) de cette jeunesse qui se prétend éternelle et qui ne supporte pas de voir l’un des siens s’acoquiner avec plus âgé que lui. Personnellement je souhaite à ce Figaro de pacotille une vieillesse misérable, pleine de petits enfants délinquants, agrémentée d’une retraite de famine indexée sur le taux de fécondité des femmes de plus de cinquante ans !

Quand je lis le blog de Tinou et que je vois tout ce qu’elle a réussi à visiter en quelques jours dans cette ville que Enrique Vila-Matas qualifie, à juste titre, de ciudad nerviosa, alors que nous restions enfermés dans quelque bodega fumeuse à essayer, réciproquement, de nous convaincre de l’impossibilité de notre relation (impossibilité par ailleurs démentie par notre présence en ces lieux), le rouge de la honte me monte au visage !)

Commentaires

Tu n'as pas à avoir honte à ne pas avoir visité plein de lieux. Une bodega enfumée n'est-elle pas le reflet et l'âme d'un pays ? cela est tout aussi enrichissant que de parcourir un parc GÜell envahi de touristes qui te font louper la plupart des photos. J'en suis ressortie frustrée et de fort mauvaise humeur !

Ecrit par : tinou | 18 septembre 2006

Enfin, ce jour là, nous avons quand même visité le Corte Ingles de la plaza cataluna, mais je ne sais pas si ça compte...

Ecrit par : manutara | 18 septembre 2006

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