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02 juillet 2006

Tricot noir et bas rouges

Alors que nous faisions voile en direction de l’inlet présumé, nous croisâmes le vapeur. Il s’agissait d’une réplique aux couleurs criardes d’un de ces bateaux à roues qui remontaient le Mississipi cent ans plus tôt. Le « Daisy Belle ».  Sur les ponts, une centaine de passagers nous mitraillaient de leurs appareils photo ou agitaient les bras à notre intention. Nos répondîmes à ces saluts avec un rien de condescendance, de celle que les marins hauturiers réservent à ceux qui ne connaissent de la mer que ce qu’ils ont entrevu, un jour de beau temps, depuis la jetée d’une station balnéaire et qui n’ont jamais navigué que sur le zinc d’un bar. Après tout, ce n’était jamais qu’un promène couillons.

Dans le sillage du vapeur nous avions deviné une déchirure de la côte. Avec l’impression de regarder par le trou d’une serrure, nous aperçûmes des immeubles et une intense activité nautique derrière la langue de sable baignée par l’océan. West Palm Beach. Je crois que nous ressentîmes tous trois la même émotion au moment d’embouquer le chenal. Amérique nous voilà ! Nous étions vent de travers et la brise avait un peu forci en cette fin d’après-midi ensoleillée. Une entrée sous voiles, voilà ce qu’il nous fallait. Tout dessus. Je mis la machine en route, au cas ou la brise nous ferait défaut, une fois la passe franchie. Je gueulai quelques ordres, Raspoutine jusqu’au bout des ongles ! Le drapeau américain ainsi que le Q flag (pavillon jaune demandant la libre pratique) furent hissés au niveau de la barre de hune. C’était l’occasion d’étrenner les T shirts que j’avais fait faire à Santa Cruz de Tenerife, aux Canaries. Bleus marine, avec la silhouette du voilier sur le dos et une ancre marine entrelacée avec les caractères du nom, « île de feu », sur le devant. J’en avais fait faire une centaine. Avec nos bermudas blancs, nous avions beaucoup d’allure !

Ca y est nous y étions. Je pouvais voir les balises rouges et noires du chenal dérouler leur cours sinueux devant moi. Pas mal de courant dans la passe. Sortant. Marée descendante.  Franchir une passe, ce lieu où la mer pénètre dans la terre, est toujours un moment magique. Surtout à la voile. On entend alors le long du rivage ce chuintement que produit l’eau, entrante ou sortante, au gré des marées.  Sur les rives sablonneuses, de part et d’autre du chenal, des pêcheurs nous firent des signes amicaux auxquels nous répondîmes avec la hauteur de la queen Elisabeth saluant son bon peuple de l’arrière de la Rolls royale. Première balise, une bouée rouge cylindrique, située au milieu du chenal.  Rolland, s’était assis sur la rambarde du bout dehors tandis que Stan était resté avec moi dans la timonerie. Pour lui expliquer les subtilités du balisage, je lui récitai le petit adage : un tricot noir, deux bas si rouges. Ce qui en langage clair signifiait que tout ce qui portait un numéro impair, était noir et conique devait se laisser à tribord en abordant un chenal, alors que tout ce qui portait un numéro pair, était rouge et cylindrique devait se laisser à bâbord. Partout dans le monde ? Oui. Partout. C’était comme ça ! La preuve. Je laissais cette balise rouge sur bâbord. Du coin de l’œil, je remarquai que les pêcheurs nous saluaient avec plus de véhémence. Certains se mirent même à trépigner, submergé par un enthousiasme bien compréhensible : après tout la vision d’un ketch classique sous voile était une bien belle chose ! Pour contrecarrer les effets du courant sortant qui nous ralentissait et, aussi, un peu, pour accroître l’impression de puissance que mon beau voilier ne devait pas manquer de dégager, je mis la machine en avant toute, à fond.

 Il y eut d’abord un bruit étrange. Scrontch ! Une décélération brutale ensuite. Comme dans un rêve, un cauchemar plutôt, je vis Rolland passer par-dessus bord de la manière la plus grotesque qui fût : cul par-dessus tête. Seul un lambeau de tissu blanc resté accroché au bastingage attestait de son passage sur cette terre. Quant à Stan et moi, nous allâmes nous écraser contre la pare brise de la timonerie. Reprenant mon aplomb tout en laissant échapper un chapelet d’injures ordurières, je coupai les gaz, mit la machine au point mort, puis me précipitai vers l’avant du navire. Je poussai un soupir de soulagement. Rolland barbotait le long de la coque en toussant et crachant, sa coiffure afro lamentablement aplatie. Je lui lançai un bout (prononcer boute) et l’aidai à remonter à bord. Je ne pus retenir un éclat de rire en constatant que son fond de culotte absent laissait entrevoir des fesses frémissantes d’indignation. Mais pas de temps à perdre. Le vent continuait à gonfler les voiles et la marée à descendre, nous enchâssant chaque seconde un peu plus dans la vase. Tout le monde à border la toile ! Mes équipiers, s’attendant à ce que je leur ordonnasse d’affaler, me regardèrent avec la commisération que l’on réserve aux déments. Je leur expliquai…Le voilier flotte encore un peu. Si on borde, il va s’orienter dans le vent et prendre de la gîte. Ca va diminuer son tirant d’eau. En faisant machine arrière à fond et avec l’aide du courant sortant, c’est jouable…Ainsi fut fait. L’ « île de feu » prit quelques degrés de gîte, tandis que je faisais rugir le Perkins, arrière toute, en soulevant d’épaisses volutes de vase. Nous bougeâmes un  peu, nous traînant vers les eaux profondes sur quelques mètres, puis « l’île de feu » immobilisa ses vingt tonnes d’acier dans son lit de vase. Cette fois c’était fichu. Il faudrait attendre le milieu de la nuit pour déséchouer le voilier à la faveur de la prochaine marée haute ! Aucune inquiétude pour la coque. L’ « île de feu » était construit comme un char d’assaut et ce fond sablonneux avait à peine du érafler son antifouling (peinture anti-algues). C’était mon amour propre qui en avait pris un sacré coup ! Pendant que mes équipiers affalaient et ferlaient la toile, je gonflai le Zodiac, puis allai mouiller à quarante mètres sur l’arrière du voilier une ancre Danforth capelée à cinq mètres de chaîne de dix et à une cinquantaine de mètres d’aussière monofilament et, ce, afin d’éviter que la prochaine marée montante nous pousse d’avantage sur les hauts fonds et surtout, quand le moment serait venu, pouvoir, se déhaler au guindeau (treuil). Oui, oui. Je sais. Je sens poindre l’objection. Certains de mes lecteurs auraient sans doute utilisé une ancre CQR et une plus grande longueur de chaîne. Cela fait longtemps que la bataille fait rage.  Le débat Danforth contre CQR a, en effet, rempli des rayonnages entiers de bibliothèques. Quant à moi, je suis catégorique. Sur fond de sable la Danforth est nettement supérieure à la CQR. Quant à la chaîne, souveraine pour un mouillage classique, je lui préfère une bonne longueur d’aussière lorsqu’il s’agit d’un déséchouage. En attendant, l’ « île de feu » prenait de plus en plus de gîte au fur et à mesure que la marée descendait. Au coucher du soleil, mon pauvre voilier avait l’air d’une baleine échouée sur la grève. Mais nous n’étions pas au bout de nos humiliations. Le pire restait à venir. Et le pire s’appelait le « Daisy Belle ». Il était allé faire quelques ronds dans l’eau pour donner à ses passagers l’impression qu’une fois dans leur vie au moins, ils s’étaient frottés au vaste océan. En rentrant au port, évidement il passa à peu de distance de notre lieu d’échouage, mais du bon côté de la balise. Ce fut déjà assez pénible de l’entendre donner de la corne de brume à notre intention, assez humiliant de voir tous ces touristes nous désigner à la dérision générale en nous photographiant. Mais le capitaine avait-il vraiment besoin de stopper les machines pour permettre à ses passagers de se repaître à leur aise de ce triste spectacle ? Surtout, fallait-il vraiment, qu’au moyen d’un micro et de hauts parleurs disséminés aux quatre coins du navire, après avoir interrompu la musique de flipper le dauphin, il informe la populace que fréquemment, des plaisanciers INEXPERIMENTES et IGNORANTS du système de balisage, venaient s’échouer dans ces « shallow waters » ? Chacun de ces adjectifs claqua tel un coup de knout appliqué à mon ego meurtri !

Oh, bien sûr, vers deux heures du matin, l’opération de déséchouage, menée de main de maître, fut un succès total. Un cas d’école. Mais il n’y eut personne pour l’admirer…

Pire que cela. Il n’y eut plus jamais dans les yeux de mes équipiers, quand ils me regardaient,  la  lueur que j’y décelais auparavant, attestant de cette confiance sans borne, de cette soumission absolue, qui sont le lot de ceux qui remettent leur vie entre les mains de leur capitaine. Désormais, entre eux et moi, il y aurait toujours cette maudite bouée rouge.

Il y aurait toujours ce petit passage des instructions nautiques que j’avais omis de lire et qui disait, en caractères gras, que le système de balisage américain était inversé par rapport à celui qui était en vigueur dans le reste du monde.

Commentaires

Ah, ces cons d'Américains, ils ne peuvent jamais faire comme tout le monde... C'est pour éviter une éventuelle invasion par la mer sans doute ?

Écrit par : tinou | 03 juillet 2006

Hé, hé. Je dois dire que l'Amérique de Carter était un endroit beaucoup plus agréable à vivre que l'Amérique de Bush.

Écrit par : manutara | 04 juillet 2006

Oh, Manutara, je viens de réaliser que je t'ai promu ange gardien sans t'avoir demandé ton avis ! Ma Claudine se déclarait déjà mon ange gardien de son vivant, mais toi, après tout, tu n'y es pour rien !
J'en suis désolée, j'aurais dû te consulter ! Dis moi si de l'une de tes Marquises, tu veux bien avoir une pensée pour moi de temps à autre, juste de quoi ne pas me laisser faire trop de conneries ...
Déjà, j'ai un peu trop bu, ce qui explique un peu
tout ceci et celà ... Excuse moi, et garde moi ta grande aile quand même !

Écrit par : les-melis-melos-de-maola | 11 juillet 2006

Pas de problème!

Écrit par : manutara | 11 juillet 2006

Très sobre aujourd'hui ! Pourtant, je viens d'imaginer un ange gardien en tricot noir et bas rouges. Faudra que je me fasse un collage.
Ca m'amuse. Salud, mon ange g. Fait trop chaud pour moi, ça me fatigue.

Écrit par : les-melis-melos-de-maola | 12 juillet 2006

J'aimerais bien voir le résultat!

Écrit par : manutara | 12 juillet 2006

OUH OUH ! Tu t'es endormi au soleil ? Plus de notes depuis presque 15 jours...

Écrit par : tinou | 13 juillet 2006

Hein? Quoi? Qu'est ce que c'est?
Quinze jours déjà?

Écrit par : manutara | 14 juillet 2006

BAH OUI, le temps passe... Par chez moi, il n'y a plus personne ! Ils sont tous partis en vacances. J'ai l'impression de parler dans le vide.

Écrit par : tinou | 14 juillet 2006

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