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30 juin 2006

Gulf Stream et vieilles jumelles

Après une brève escale à Nassau, juste le temps d’arracher de haute lutte (pas de billet d’avion et très peu d’argent, mais c’étaient d’autres temps) un visa américain pour l’équipage de « l’île de feu », nous nous amarrions à la marina de West End à l’extrémité ouest de Grand Bahama. Notre première marina depuis celle de l’île de Wight en Grande Bretagne, un an plus tôt. A l’ouest, le détroit de Floride parcouru par le redoutable Gulf stream. Ce n’était pas sa force qui conférait à ce courrant son caractère inquiétant, mais son irrégularité. Un jour il pouvait déferler à six nœuds et un autre, être quasiment nul. Ors la côte américaine, très plate de surcroît, était distante d’une quarantaine de milles. Pas question de naviguer à vue. Comme nous allions vers l’ouest, le courrant Sud Nord nous ferait immanquablement dériver vers le Nord. Il fallait donc que je modifiasse mon cap en mettant du Sud dans mon Ouest (c’est clair non ?), mais seule une idée précise de la vitesse du courrant pouvait me permettre de calculer un cap précis. Et c’était cette vitesse qui tous les matins était affichée dans le bureau du harbour master, une spécialité anglo-saxonne, savant mélange de capitaine au long cours et de majordome. Nous fûmes retenus pendant plusieurs jours par un furieux vent du Nord, qui, rencontrant le courrant venu du Sud, soulevait dans le détroit un clapot apocalyptique. Je compris, l’après-midi du troisième jour, que les choses s’arrangeaient, lorsque je vis pénétrer dans la petite marina, jusqu’ici déserte, un convoi de vedettes à moteur en provenance de Fort Lauderdale. Il y en eut une, puis deux, puis trois et elles furent bientôt une vingtaine à faire sonner leurs cornes de brume en signe de victoire. Pour traverser vers les Bahamas, les plaisanciers américains, ignorant tout de la navigation hors de vue des côtes,  engageaient un convoyeur, qui, avec son bateau, ouvrait la route aux autres embarcations, restant toujours en contact visuel et radio avec elles. Que se lève la brume et c’était le désastre ! Les malheureux naviguaient à l’estime et, repoussés par le courrant vers le Nord, rataient en général Grand Bahama et, bientôt, à court de carburant, allaient se perdre dans la mer des Sargasses. La légende du triangle des Bermudes n’a pas d’autre origine. Une fois à terre, tous se congratulèrent bruyamment avant de reporter leur attention sur nous. Amarré au ponton, avec ses deux mâts, son large pont dégagé et sa timonerie de chalutier, « l’île de feu » ne passait pas inaperçu. Le drapeau tricolore flottant fièrement (à cette époque on était encore fier d’être français) au mât d’artimon et l’équipage, tricolore lui aussi (un noir, un jaune et un blanc), finirent d’intriguer les nouveaux arrivants. Bientôt, il y en eut une trentaine à se bousculer sur le pont, tandis que les autres faisaient la queue sur le ponton. Quand ils apprirent que nous avions traversé l’Atlantique, l’enthousiasme se mua en hystérie. Tous voulurent visiter l’intérieur du voilier, tandis que des bières, des limonades et des hot dogs firent leur apparition sur le pont de « l’île de feu ». La situation m’échappa totalement. Des enfants grimpaient dans le gréement, les hommes me demandèrent combien avait coûté le voilier et ce que je faisais dans la vie, les dames si je jetais l’ancre la nuit ou si je naviguais à la lueur des phares. Des adolescents perchés sur la timonerie se mirent à jouer de la guitare et des jeunes filles à chanter. Everithing was so romantic ! Bref, un véritable cauchemar ! La nuit était déjà bien avancée lorsque je réussis à me débarrasser de la foule de nos admirateurs. A sept heures du matin, nous larguâmes les amarres après avoir pris connaissance de la vitesse estimée du courrant : Nord, trois nœuds. Bien. Je calculai un cap qui devait nous mener à West Palm Beach. Une gentille brise du Nord-est nous poussa au travers du détroit à une vitesse de cinq nœuds. Vers le milieu de l’après-midi, avant même de distinguer la côte, nous vîmes d’étranges champignons surgir à l’horizon. Notre première vision de la Floride fut donc cette succession de châteaux d’eau qui constituaient les points culminants de cet Etat où, à l’époque, tous les américains dotés d’un certain patrimoine rêvaient de prendre leur retraite.

En nous approchant nous commençâmes à distinguer des immeubles sur le front de mer. Enfin, ce fut la côte elle-même, une fine ligne sablonneuse perdue dans la brume de chaleur et les embruns du ressac. Mais où donc se trouvait l’inlet donnant accès au waterway et à West Palm Beach. Au Nord ou au Sud ? Tous les bâtiments se ressemblaient sur cette côte. Aucun amer, pas de montagne ou même une colline. Il me faut faire une parenthèse géographique pour expliquer la topographie des lieux. Un réseau de lagunes et de canaux naturels, creusés par la mer, permet de joindre Miami à New York sans jamais sortir en pleine mer. C’est l’intracoastal waterway. Large de plusieurs milles à certains endroits, de quelques mètres à d’autres, il offre aux marins un refuge idéal contre les tempêtes, des ports en eau profonde bien protégés pour les navires de fort tonnage mais, surtout, il permit aux premiers colons d’édifier des villes sur ses rivages, villes qui se trouvaient ainsi (relativement) à l’abri des colères de la mer grâce à une bande de sable plus ou moins large séparant le littoral de l’intérieur des terres. En venant du large, le seul moyen d’accéder à ce réseau de canaux et donc aux villes, est un ensemble de passes appelées inlets,  disséminées le long du rivage. C’était l’inlet donnant accès à West Palm Beach que je cherchais à l’aide de jumelles qui avaient du faire la première guerre mondiale. En fait, j’y voyais mieux à l’œil nu, mais j’adorais ces jumelles écaillées et cabossées qu’enfant j’avais déjà vues dans les mains de mon père qui lui-même les tenait de son père. J’ai toujours aimé ce qui était vieux, les gens et les choses.  Jamais compris ce goût pour la nouveauté.  J’aurais aimé vivre au dix neuvième siècle, avec la conscience, bien entendu, d’être né au vingtième. Ah,  le siècle qui vit la fin des grands voiliers, mais celui où se construisirent les cathédrales de voiles les plus racées, les plus rapides, puisqu’elles devaient lutter avec les nouveaux navire à vapeur. La course du thé ! Le siècle des plus belles explorations (arctiques, antarctiques, les passages du nord est ou du nord ouest, finir congelé dans la banquise, quel pied !) qui, si elles furent rendues possibles par une technologie balbutiante, ne virent pas encore l’homme s’effacer devant la machine, tel un valet devant son maître. Tout ça pour dire que ces jumelles avaient  vu le dix-neuvième siècle et que je m’astreignais au rite immuable d’essayer d’y distinguer les nouvelles terres que nous abordions, au travers de leur focale passablement strabique.

Nous étions à présent à un petit mille de la côte et je n’avais toujours pas réussi à déterminer où se trouvait l’inlet. A présent nous pouvions apercevoir des voitures rouler sur l’immense plage qui se perdait à l’horizon, au Nord et au Sud. Mes équipiers me couvaient d’un regard où je sentais poindre une lueur d’ironie. Un ronflement régulier nous fit lever la tête. Un petit avion traînait une longue banderole…HAPPY HOUR IN MORGAN’S INN WEST P.BEACH ALL DRINKS 50 cts… Au moins nous étions bien en face de West Palm Beach. Je laissai la barre à Stan. Tandis que, perché sur la rambarde du bout dehors,  je balayais avec mes jumelles la côte, il me sembla apercevoir les superstructures d’un vapeur dont les roues à aube battaient furieusement la surface en soulevant une fine écume. Inquiet, j’écartai les jumelles à remonter le temps. Non pas de doute, une étrange embarcation, dont la cheminée démesurée crachait des volutes de fumée, se frayait un chemin au travers de la langue de sable et gagnait la mer. Je revins à la timonerie et après un relèvement compas fis mettre le cap vers ce que je supposais être la passe.

 

 

 

 

 

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25 juin 2006

Le dernier matin

Aujourd’hui triste nouvelle. Te ko’oua (le vieux) n’est plus. Mate havaiki te ko’oua. Vieux n’est pas une insulte, ici aux marquises, mais au contraire un titre honorifique que l’on acquiert vers soixante ans. Il salue la bonne fortune de celui qui aura réussi à déjouer les pièges de la maladie, des pentes escarpées où la roche friable attend le pied maladroit de qui la fera se détacher, des eaux bleues du Pacifique aux reflets trompeurs. Te ko’oua avait quatre vingt ans. Un beau visage sillonné de rides profondes. Un corps  robuste d’ascète, tout en muscles. Une longue vie, jusqu’à ce matin. Il s’était levé, en pleine forme, avait préparé son café et l’avait bu en regardant le jour se lever. Il avait vu, sans doute, les falaises environnantes prendre une teinte rosée, la cascade s’illuminer, les pics à l’entour sortir de la brume. Le crissement des feuilles de cocotiers lui avait appris que l’alizé soufflait fort ce matin, son dernier matin. Puis son regard s’était porté sur les eaux calmes de la baie, sa baie. Dans la pénombre il avait cru discerner un banc de mulets. Avec souplesse, il s’était levé, avait jeté son épervier sur l’épaule et d’un pas vif, avait foulé le sable blanc de la plage. Quelques lancés et une dizaine de poissons argentés s’ébattaient sur la grève. Après les avoir écaillés et nettoyés, il revint à pas lents vers sa petite maison ouverte sur l’océan et la montagne.  Quand il eut fait griller les mulets sur le feu de bois, il alla réveiller sa femme, Sophie. D’une voix extraordinairement douce pour un homme aussi rude, il murmura…va’a Sophie…Elle ouvrit doucement les yeux et, ainsi qu’elle le faisait depuis cinquante ans, dédia son premier sourire de la journée à son homme. Sophie. Un ange trahi par son corps. En son temps, ce fut une beauté, la plus belle femme de l’île, m’a-t-on dit. Puis les années passèrent. Sa silhouette s’alourdit. Se déforma. Quand je les rencontrai pour la première fois, elle et son mari, il y a une vingtaine d’années, elle trottinait encore, inclinée jusqu’à terre, sur ses jambes trop fines pour son corps trop gros. Mais le visage continuait à être celui d’un ange. Puis ses jambes l’abandonnèrent et elle ne put bientôt plus se déplacer qu’en rampant, faisant onduler son bassin de manière étrange. Quand te ko’oua posait son regard sur elle, ce n’était pas de la peine ni, encore moins, de la pitié qu’on y descellait, mais une infinie tendresse mêlée d’une pointe de fierté. Je suis persuadé, que jusqu’à la fin, te ko’oua regarda Sophie avec des yeux de jeune homme énamouré, continuant à voir en elle la belle jeune fille qu’autrefois il avait épousée.

Je me liai d’amitié avec te ko’oua et Sophie. Souvent, je venais mouiller quelques pieds de chaîne dans leur baie et partait pêcher et chasser avec le vieux. Ah, la chasse ! Il devait bien avoir déjà dans les soixante ans et moi tout juste trente, mais j’étais à peine à mi-pente, que déjà il avait atteint le sommet de la montagne. Quand je finissais par le rejoindre, épuisé, la chèvre était déjà morte, dépouillée et débitée. Il utilisait un calibre 22. Un coup. Jamais plus. Le soir, nous écoutions pendant des heures les bruits de la nuit, assis au bord de la mer, sans échanger une parole. Beaucoup, ici, s’étonnèrent de cette amitié. Moi le premier. Te ko’oua avait la réputation de ne pas être commode. Surtout avec les étrangers. Un soir il me dit…Tu vois, je n’ai rien contre les ahoe (blancs), quand ils viennent me visiter, je les accueille, mais ils sont fatigants. Toujours à parler et à questionner. Blablabla. Pourquoi tu ne construis pas une grande maison, pourquoi tu ne fais pas une pension pour les touristes, pourquoi tu ne les emmènes pas se promener. Tu pourrais gagner beaucoup d’argent !...A ce stade de la phrase, beaucoup de mots pour un homme aussi silencieux, il se roula une cigarette et l’alluma. Puis il rejeta la fumée en l’air et continua…Mais moi j’ai compris une chose. Si les ahoe ont besoin de beaucoup d’argent, c’est que le voyage coûte cher pour venir jusqu’ici ! Moi j’habite déjà ici. J’ai tout ce qu’il me faut. Alors, pourquoi gagner beaucoup d’argent ?...Il éclata alors de son petit rire espiègle qui retentit longuement dans la nuit. Il se tourna ensuite vers moi et me posa affectueusement la main sur le genou…Mais toi, tu es différent. Tu ne dis rien….Ce fut tout. Mais ce fut beaucoup. Quand l’état de Sophie empira, une question vint s’ajouter aux autres…Pourquoi ne venez-vous pas vivre au village ? Vous serez à proximité de l’hôpital !...Ce à quoi, invariablement te ko’oua répondait…J’ai demandé au médecin s’il pouvait rendre ses jambes à Sophie. Il m’a répondu, non. Alors pourquoi rester au village ? De toute façon, tout le monde doit mourir. En attendant ce moment, nous sommes mieux dans notre baie !...

Te ko’oua s’occupa donc de tout. Les repas, le linge, la toilette de Sophie, les soins. S’il lui arrivait de venir au village pour faire quelques courses, il s’empressait de rentrer pour ne pas laisser sa femme seule plus de quelques heures. Nous étions tous persuadés que Sophie partirait la première et d’une certaine manière cela nous rassurait. Te ko’oua était un roc, il saurait faire face. L’inverse ? Nous n’osions pas même y penser !

Ce matin encore, il avait du prendre les choses en main, s’activer, nettoyer, couper du bois pour le feu, assujettir une tôle qui claquait au vent, cueillir des papayes, entretenir son petit potager. A midi, lui et Sophie partagèrent un dernier repas. Puis il se leva et, comme il avait eu une bonne vie, il eut une bonne mort. Il s’effondra comme une masse. Sophie, incrédule dans un premier temps, rampa vers lui, le secoua, qu’est-ce qui t’arrive, réponds moi, ce n’est pas drôle, ça suffit maintenant. Mais lui, ne bougea pas. Maladroitement elle gagna la plage et fit signe à l’équipage d’un yacht mouillé à peu de distance. On se précipita pour lui venir en aide. L’un d’eux utilisa son téléphone portable. Dix minutes plus tard l’hélicoptère, de retour d’une évacuation sanitaire, atterrissait dans un grand nuage de sable sur la plage et des hommes en blanc, porteurs de ce que la technologie offrait de plus sophistiqué en matière de réanimation, se portèrent au chevet de te ko’oua . En vain. Te ko’oua avait déjà abordé les rivages d’havaiki.

Son corps repose en l’Eglise de T***, veillé par une foule nombreuse, tandis que Sophie a trouvé refuge dans sa famille. Quand je la vis, enfermée dans une douleur trop violente pour s’exprimer par des cris ou des pleurs, il me sembla qu’elle commençait tout juste à réaliser que plus jamais elle ne se réveillerait au doux murmure de la voix de son homme et que les quatre murs de cette bâtisse sans charme constitueraient à présent son unique horizon. Alors que Dieu me pardonne, je me demande, si, quelque part, il n’existe pas une force, une entité, quelque soit son nom, qui aurait pu faire que ces deux là fussent partis ensemble.

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22 juin 2006

Iles et cathédrales

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Nous restâmes une quinzaine de jours à San Salvador, puis, navigant d’île en île nous gagnâmes Nassau. Première étape Cat Island. En approchant par le Sud, je vis au sommet d’une proéminence une imposante bâtisse, sans doute un fort à moins qu’il ne se fût agi d’un monastère. Les instructions nautiques, ma seule source d’information, étaient muettes sur l’origine de cette construction. Comment ignorer un tel amer ? Un dessin représentant la ligne de côte au sud-ouest de l’île omettait également cette sentinelle de pierre. Il faut dire qu’il datait de 1909. J’ai, depuis, navigué en Polynésie avec des cartes reproduites à partir d’originaux tracés en 1850 par l’expédition de l’amiral Dupetit-Thouars ! Utilisant les mêmes instruments de navigation que lui, je ne m’en suis jamais soucié. Le GPS ? Pas même en rêve ! Affreux instrument qui brisa à tout jamais le mur entre ceux qui savaient se diriger à la lueur des astres et la foule des ignorants condamnés à errer dans les ténèbres. Le GPS a tout simplement transformé la route des alizés en autoroute du soleil. Ginette et Gaston (parce qu’on navigue en couple maintenant) avalant des milles comme on avale du bitume, l’œil rivé sur l’écran de l’ordinateur, liaison satellite avec la belle-mère, combat au corps à corps pour une place de mouillage dans la baie des flamands, prise à l’abordage du ponton de débarquement, matrones rougeaudes se toisant haineusement du regard, patrons excédés se défiant de la panse, je travaille, moi, monsieur, j’ai un horaire à respecter.   A l’époque, je me fichais bien d’arriver quelque part, mais c’était la manière d’y arriver qui m’importait. Si en haute mer le sextant était mon berger, le long des côtes, les instructions nautiques devenaient ma bible. Je devrais dire le « pilot book ».Résistant aux coups de mer, avec sa couverture bleue marine, tissu sur carton, il n’y avait un pouce de côte qui lui échappât. Amers, dangers, mouillages, types de fond, services à terre. Tout y était. Y compris, parfois, les postes de charbonnage pour les vapeurs et les aiguades pour équipages assoiffés. C’est que ces beaux livres bleus, rédigés en un anglais victorien, n’invitaient pas seulement à voyager dans l’espace, mais aussi dans le temps. Je les avais acquis avec mes cartes chez Potters and Mills de Londres, qui est aux shipchandlers ce que Karl Lagerfeld est à la haute couture. Découvert lors d’un stage en école de voile hauturière, j’y revenais avec la régularité d’un pèlerin, passant des heures entre ses rayonnages d’ouvrages nautiques et d’instruments de navigation.

Je fis mouiller dans une petite anse de la pointe Sud, au pied de ce qui paraissait bien être une montagne, dans ces îles sans relief. A cent mètres du bord, le fond n’était que de dix pieds. Un petit mètre d’eau sous la quille, puisque mon tirant d’eau était de deux mètres dix, sept pieds pour les puristes. Rolland se jeta à l’eau. Après vingt mètres d’un crawl fougueux, nous le vîmes se mettre debout et marcher jusqu’à la plage. Une des étrangetés de ces îles. Nous devions découvrir en navigant au large de Cat et, plus tard, d’Eleuthera, que même hors de vue des côtes, les fonds descendaient rarement à plus de dix mètres et restaient parfaitement visibles dans les eaux transparentes. Dans cet aquarium géant nous pouvions suivre depuis le pont les évolutions sous-marines des thons, des raies et des dauphins.

En maintenant nos vêtements au sec au-dessus de nos têtes, nous suivîmes le même chemin que Rolland, nageant d’un bras sur quelques mètres, puis foulant de la pointe des pieds le fin sable corallien en sautillant, libérés de la pesanteur tels des cosmonautes sur la lune.

Un sentier partait de la plage, serpentant sur les flancs de la montagne en direction de ce qui ressemblait de plus en plus à un monastère.  J’estimais la marche à une heure environ. Dix minutes plus tard nous arrivions devant l’étrange bâtisse. La montagne n’était qu’une colline et le monastère, ou plutôt le modèle réduit de monastère, un quadrilatère de trois mètres sur cinq pour une hauteur de deux mètres. Pas de toit, juste des murs où des éclats de coquillages et de coraux faisaient saillie. Quel étrange facteur Cheval était venu édifier cet ermitage (puisque c’était le nom que les habitants lui donnaient) en ces parages désolés et dans quelle intention ? Mystère.

Le lendemain, nous fîmes voile au Nord, vers Little San Salvador, petite île déserte coincée entre Cat et Eleuthera,  perdue dans un dédale de récifs coralliens. Le chenal d’accès au mouillage n’était pas balisé, mais la clarté de l’eau rendait le contournement des patates de corail très simple. C’était, je le crois, ma première île déserte. Notre domaine n’avait que quelques hectares et nous les partagions avec les crabes, les fous et les frégates. Pourquoi les îles désertes exercent-elles une telle attraction ? C’était la question que nous nous posions, tandis qu’allongés côte à côte sur la petite plage de sable blanc nous observions les frégates tournoyer dans le ciel, dans l’attente de pouvoir fondre sur les sternes afin de leur voler leur pêche. Pour moi, visiter une île déserte c’est voyager dans le temps. Pouvoir se dire, il y a mille ans, deux mille ans, un million d’années, les choses étaient déjà ainsi. Ce sont les seuls musées que je fréquente. Les villes sont des sentines, leurs habitants des volailles caquetantes menées par des machines qu’elles ne contrôlent plus. Aucune oeuvre humaine, aussi parfaite soit-elle, ne résiste dix secondes à la comparaison avec une falaise ciselée par l’océan et les intempéries, une cataracte tombant à flanc de montagne, un pic enneigé émergeant du brouillard matinal ou une île déserte que la main de l’homme n’a pas encore façonné à son image. Si des peuples y vécurent un jour, ce furent des peuples sages car ils en disparurent sans laisser de traces. Seules les cathédrales trouvent grâce à mes yeux de païen. Peut-être sont elles les seules œuvres humaines à pouvoir rivaliser avec la nature. Ilots de pierre au cœur des villes. Parfaites et désertes, même lorsqu’elle sont remplies de fidèles, insignifiants sous leurs voûtes majestueuses. Hors du temps, puisque l’esprit qui les habite est à jamais resté enfermé au sein de leurs pierres. Je ne parle pas de l’Esprit Saint mais de celui qui animait leurs bâtisseurs, assurés de ne jamais voir la fin de leur ouvrage. Aujourd’hui, les nouvelles cathédrales s’appellent centres commerciaux, hypermarchés, hard discount. Empilement vulgaire de tôles, elles sont d’aussi piètre qualité que les colifichets et la pacotille qu’elles renferment.

Mais la nature sait se montrer dure. D’une dureté implacable sans jamais, toutefois, sombrer dans la sournoiserie et les faux semblants. Pour ma part je préfère affronter une tempête en haute mer plutôt qu’une caissière de supermarché acariâtre ou un fonctionnaire hémorroïdaire.

Le fait est qu’au mois de novembre suivant, après avoir passé la saison des cyclones en Floride, je manquai de perdre « l’île de feu » dans ce même mouillage paradisiaque. Mais j’y reviendrai dans un autre post.

Nous restâmes une semaine dans ce petit paradis, occupés uniquement à nous baigner et à pêcher. Sinon,  Rolland, qui avait laissé ses oripeaux d’idéologue marxiste-léniniste quelque part dans la mer des Sargasses, s’était converti en un parfait sauvage déambulant  nu sur notre île toute la sainte journée à la recherche de je ne sais quel trésor, Stan s’était immergé dans la lecture de « Voyage au bout de la nuit », livre apte à nourrir sa haine du genre humain et moi je tournais et retournais dans ma tête la lettre qu’un jour je devrais bien envoyer à mon père, à la fin de cette année sabbatique, pour lui dire que, décidément non, je n’envisageais pas de rentrer en Europe, du moins pas dans les quarante prochaines années.

 

 

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21 juin 2006

T'as quel âge?

T’as quel âge ? Quel âge avez-vous ? Pardon, mais vous êtes né en quelle année ? Il a quel âge votre chien ? Elle est un peu vieille votre voiture !  Votre steak, je vous le sers âgé ? Vous reprendrez bien une tranche d’âge ? Oh mais, vous ne faites pas du tout votre âge ! N’oubliez pas de faire votre âge avant de crever ! On n’arrête pas de nous rebattre les oreilles avec les PROBLEMES de la jeunesse ( comme si c’était un problème que d’être jeune), mais en attendant ce sont les vieux qu’on assassine. Il faut que cessent ces histoires d’âge. Ca devient une obsession. Une obsession malsaine. Humains jusqu’à…voyons, soyons bon prince…quarante ans, nous deviendrions des mutants par la suite. Des trucs infâmes. Avec  des rides et des cheveux gris. Enfin si je parle de rides et de cheveux gris, c’est par ouie dire. Parce que les mutants sont passés maîtres dans l’art de la dissimulation.  Obligés ! Pour qu’on continue à les servir au restaurant, ils ont subtilisé leurs cheveux aux intouchables indous. Offrandes faites à Cali ou Vishnou, ils se retrouvent, décolorés, permanentés ou brushés, sur les têtes de Marcel ou Ginou. Pour cacher leurs rides, les mutants se font trancher, tirer, sucer, botuliser. Un coup de lard ? Botox et ça repart.  Enfin, tout cela ne sert à rien. Les vieux sont rattrapés par leur date de naissance. D’ailleurs, un vieux c’est tellement dégouttant, qu’on ne l’appelle plus un vieux. Vous avez remarqué cette tendance à déclasser les gens, ou plutôt à suggérer que ce sont des déclassés en ne les appelant plus par leur nom ? Un aveugle devient un mal voyant, un sourd un mal entendant, un gros un rond. Une manière de suggérer que l’aveugle, le sourd, le gros, simulent leur cécité, leur surdité, leur obésité. Ah, les infâmes ! Si vous voyez un gars avec une canne blanche et des lunettes noires en train de traverser une rue, n’hésitez pas à accélérer. Il y voit le bougre, mal, mais il y voit !  C’est ainsi que le vieux est devenu un senior. Ah, le vilain terme ! On dirait un pet  qui file sournoisement le long de la jambe. D’ailleurs on aimerait bien les voir filer, les vieux. Ce n’est pas pour rien qu’ils bénéficient de réductions dans les trains, les avions, les bateaux de croisière. Plus c’est loin et moins c’est cher pour les vieux. Finalement, la société française est à l’image du Clemenceau. Trop vieille pour servir. Pas assez d’imagination pour en faire un musée. D’ailleurs on préfère exhiber les vieilleries qu’on est allé barboter ailleurs, tant les nôtres nous font honte. Alors, on cherche à s’en débarrasser en les trimbalant sur toutes les mers du globe.  Mais même les pauvres, n’en veulent pas. Ou plutôt si, ils en auraient bien voulu. Depuis le temps qu’on leur refile les épaves du monde entier à désosser, une de plus ou une de moins…Mais, non. Les consciencieux de chez nous, ceux qui s’écoutent penser à la place des autres, ont décidé que, vraiment, non,  ce n’était pas possible de refiler une cochonnerie pareille aux pauvres. Ca risquerait de les tuer…dans trente ou quarante ans. De toute façon, ils sont déjà morts de faim à l’heure actuelle et le vieux est de retour. C’est tenace un vieux.

Peu importe. Place à la jeunesse. Le porte avion de dernière génération est là. Mais on a la jeunesse qu’on mérite. Un pont trop court et des hélices qui se font la malle, la nouvelle génération, usée avant que d’avoir servi, aspire déjà à la retraite.

Finalement, je me dis que les sociétés primitives étaient plus humaines que la nôtre. Les esquimaux ou les indiens d’Amérique abandonnaient leurs vieux sur la banquise ou dans la sierra madre quand vraiment ils ne pouvaient plus servir à rien. Quand leurs gencives édentées ne pouvaient plus assouplir les peaux de phoque ou que leurs doigts noueux ne pouvaient plus tendre la corde d’un arc. Nous autres, situés aux avants postes de la civilisation, grisés par les embruns arrachés aux nouvelles vagues qui balaient inlassablement des rivages foisonnant de nouveaux talents (un nouveau talent en valant cent anciens) attendant sur la grève un hypothétique embarquement pour Cythère, mais la grève s’éternisant, il faudra qu’ils se contentent, comme tout le monde, d’un débarquement au cimetière, nous autres, dis-je, c’est justement la crainte qu’ils puissent encore être utiles, qui nous pousse à abandonner nos vieux sur la banquise de la préretraite où, transis d’ennui, ils erreront quelques temps, de Bali au Machu Pichu pour les plus riches, du lit à la fenêtre pour les plus pauvres, avant que de perdre la mémoire, pour oublier que les ont oubliés ceux qui sont trop occupés à écouter le temps passer… Et toi, t’as quel âge ?

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12 juin 2006

Conch chowder versus fried chicken

Ah, les Bahamas. ! Des dizaines d’îles baignées par des eaux turquoise, oubliées des hommes, où le temps semblait s’être arrêté. Ce premier soir, à San Salvador, la tête encore pleine de vent et de soleil, lorsque nous pénétrâmes dans ce petit restaurant du bord de mer, il me sembla reconnaître Hemingway en la personne d’un américain à la mise négligée. Il parlait du dernier espadon qu’il venait de capturer et de la lutte, de l’interminable lutte, pour le ramener à bord au bout de ce mince fil de nylon, dont la minceur mesurait justement l’adresse du pêcheur.  Les îliens, ni riches, ni pauvres, étaient charmants. Pas sympathiques. Charmants. Les dames, avec leurs bigoudis sur la tête, donnaient à l’ensemble un petit air « deep south », tandis que les messieurs disputaient d’interminables parties de domino en se qualifiant mutuellement de « son of a bitch ». Il régnait sur tout cela une atmosphère de fin de règne, qui n’était pas pour me déplaire. J’aime les endroits où l’on a tellement vécu, que l’on ne se donne même plus la peine de faire semblant d’être vivant. Pas ou peu de jeunes. Tous partis à New Providence, lieu mieux connu sous le nom de sa capitale : Nassau.

Les menus étaient simples.  « Conch chowder » à tous les repas. Lambis que  les bahamiens partaient pêcher sur les hauts fonds dans de vieux cotres en bois dépourvus de moteurs auxiliaires. A chaque île sa montagne de coquilles de lambis vides dans lesquelles les rafales de vent produisaient un son étrange. Sur ces îles coralliennes, sans relief, balayées par les vents d’est,  les seuls arbres qui semblaient avoir réussi à résister étaient les casurinas. Une espèce de petit pin rachitique au tronc couvert de poils.

La journée, nous pouvions voir un groupe d’étudiants américains installés sur le rivage, peignant la mer. La mer la plus limpide au monde, semble-t-il. Des nuances de bleu et de vert uniques. Je veux bien le croire. J’ai horreur des superlatifs absolus, mais je n’ai rien vu de tel depuis. Comment ai-je fait pour ne pas y rester ? J’avais apprécié les petites Antilles, mais ne m’y étais pas vraiment senti à l’aise. L’impression de déranger, en permanence. Tout dialogue avec les autochtones, qu’ils fussent noirs ou blancs, se transformait fatalement en joute verbale. Je me rappelle m’être assis, à Fort de France, à la table d’un de ces petits lolos qui servaient des jus de fruits frais. Je demandai un jus quelconque en ponctuant, sans y penser, ma demande, du « s’il vous plait » d’usage. Le patron me dévisagea d’un œil torve et me lança…Et si je te disais que ça ne me plait pas, mais alors là pas du tout, de te servir un verre de jus. Que je fais uniquement cela pour nous faire vivre moi et ma famille. Qu’est-ce que tu répondrais à ça, ti blanc ?…Ce n’était pas dit sur le mode humoristique, mais de manière franchement hostile. Je regardai autour de moi et vis que je n’étais entouré que de noirs qui, ayant interrompu leurs conversations, suivaient avec intérêt notre échange. Mal à l’aise, je répondis…J’essayais d’être poli, voilà tout…Le patron eut l’air ravi…Ah, le ti blanc ESSAYAIT d’être poli avec le pov neg, c’est ça hein ?….Non, ça m’est venu tout naturellement, je vous assure…Le patron poussa un rugissement et prit le reste de ses clients à témoin…Ah, naturellement ! Le ti blanc qui voit sans doute pour la première fois autant de d’hommes de couleur autour de lui, essaye d’être naturellement poli !...Hochements de tête navrés dans la salle. La situation devenait absurde et je sentais monter en moi une chaleur de mauvais augure. J’essayai de contrôler ma voix…Vous vous trompez. J’ai passé pas mal de temps en Afrique….Nouveau rugissement….En Afrique !!!!! J’en étais certain. Le ti blanc croit qu’il est en Afrique… Il me sembla que de la vapeur me sortait des oreilles…Bon, tu me le files ce putain de jus ou tu préfères que j’aille voir ailleurs !...Le patron éclata de rire, bientôt suivi par les autres clients…Ah, voilà ! Je préfère ça…J’eus enfin droit à mon jus. Tout était comme ça. Epuisant à la longue. Un jour, je faisais la queue à la caisse d’un super marché. J’étais le dernier. Un gars surgit derrière moi, me bouscula violemment et se mit devant moi. Avant même que je puisse réagir, de la queue voisine, un homme qui avait observé la scène, invectiva  l’indélicat…Ce n’est pas parce que monsieur est blanc, qu’il faut lui passer devant…L’autre répondit en créole un truc dans le genre…Ou ka pa fé chié moa…Un troisième, puis un quatrième s’en mêlèrent. Le ton monta. La caissière se mit à gueuler…Sécurité, sécurité !....dans son micro. Il y eut des jets de papayes et de cristophines, tandis que je me carapatais discrètement en laissant mon chariot rempli sur place.

Et la standardiste de la poste de Fort de France ! Si je disais…Je voudrais téléphoner en France…elle me répondait…Et ici, c’est où à votre avis ?... Si je parlais d’appeler en métropole elle me rétorquait …Les colonies c’est fini…Si je me contentais de lui donner le nom de la ville, elle me faisait…C’est où ?...Et tout recommençait !

Oh, je sais. Aujourd’hui, on dirait qu’il ne faut pas faire l’amalgame, généraliser. On trouverait même charmants des gens manifestement odieux. Mais à l’époque le politiquement correct restait à inventer. Ceci dit, je consacrerai un jour un post à madame Violette qui tenait un petit lolo à Pointe à Pitre. Une personne véritablement remarquable.

Bien entendu, être étranger peut être tout aussi désagréable au sein de nations blanches. Ainsi, à dix-huit ans, je me retrouvai dans un patelin perdu, Kelsen bay, au nord de l’île de Vancouver en Colombie Britannique. Le bus m’avait déposé devant un motel minable où je devais passer la nuit avant de prendre le ferry le lendemain pour le Nord. Le soir, je me rendis au petit restaurant bar où l’on servait un plat unique, du fried chicken. La salle était remplie de bûcherons et ça parlait haut et piccolait ferme. Les hauts parleurs déversaient des flots de musique country. Evidemment, quand j’entrai, des visages étonnés et turgescents se tournèrent vers moi. Ma mise, mon accent, tout trahissait en moi l’étranger. Le visage en feu, la transpiration me dégoulinant le long du dos, je me glissai le plus discrètement possible à une table du fond où je compris rapidement que personne ne viendrait prendre ma commande. Il fallut me décider à aller la passer au bar. Je revins à ma table en serrant mon coca contre moi, comme s’il se fût agi d’une bouée de sauvetage. Le fried chicken suivit quelques minutes plus tard. A la volée. Floc. Sur la nappe crasseuse. Sans assiette ni couverts. Comme si j’étais un animal. Et pourtant, les autres consommateurs avaient droit à des assiettes, des frites, du ketchup, de la mayonnaise. Moi, non. Je levai les yeux et vit le patron, un vilain bonhomme pansu et chauve, me faire, en glissant le pouce contre l’index, le signe qu’il fallait que je paie. Tout de suite. J’aurais voulu que la terre s’ouvrît sous moi pour m’y engloutir, tant j’avais honte. Et tous ces visages tournés vers moi, avec des sourires mauvais ! Je n’étais pas encore le capitaine Raspoutine. Traverser les océans, cela pose son homme. Non. Je n’étais encore qu’un petit machin, tout timide. Je sortis servilement les deux billets d’un dollars canadien de mon portefeuille (je me souviens encore de la somme) et allais les tendre au patron, lorsqu’une main venue de derrière moi, me saisit le poignet. Je me retournai. C’était un jeune bûcheron, pas très grand, pas très costaud, mais avec sur le visage une détermination froide. La haine à l’état pur. Je crus, un bref instant, être l’objet de cette haine. Je me trompai. Il referma mon poing sur les billets en faisant non de la tête, puis il se saisit du poulet graisseux et l’écrasa, lentement, consciencieusement, sur le visage du patron, au milieu d’éclats de rire ravis. J’étais pétrifié. Moi, qui essayais de passer inaperçu ! L’autre se débattit à peine en poussant quelques couinements désolés…Mais Erny, qu’est-ce que je t’ai fait !...Tu vas ramener cette merde à la cuisine et servir à manger à ce gamin. Correctement. Dans une assiette. C’est pas un chien… Il précisa…This gentleman, is my guest !…Le patron trotta docilement jusqu’aux cuisines en s’essuyant la figure et revint, un peu plus tard, avec une assiette abondamment garnie, des couverts, un verre et un paquet de serviettes en papier.  Tandis qu’il me servait, il n’arrêta pas de jeter des regards craintifs à Erny, semblant quêter son approbation. Pendant qu’on me préparait à manger, Erny m’avait demandé l’autorisation de s’installer à ma table. Proposition que j’avais acceptée avec soulagement. A partir de ce moment, plus personne ne fit attention à moi et je passai une soirée très instructive. J’appris surtout que le meilleur côtoyait souvent le pire.

Aux Bahamas, nous n’étions pas les bienvenus. C’était très bien ainsi. A la claque dans le dos, succède souvent le coup de pieds au cul. On ne nous ignorait pas non plus ostensiblement. On nous traitait simplement comme des habitants de la planète terre. Ni plus, ni moins. Aucune raison particulière de nous aimer. Aucune, non plus, de nous haïr. Lorsque nous marchions sur l’unique route de l’île, une voiture, en général une vieille Buick ou une Austin hors d’âge, finissait toujours par s’arrêter à notre hauteur et son conducteur par nous prendre à bord. Pas de flots de paroles ni d’épanchements de bons sentiments. Il répondait à nos questions, si nous en avions, sinon gardait le silence, n’ouvrant la bouche que pour nous dire que nous étions arrivés.

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08 juin 2006

Terre!

L’aube, presque un crépuscule, nous trouva sous tourmentin, la grand-voile au bas ris. La mer n’était plus qu’un grand chaos aquatique glauque où, le pont sous l’eau, « l’île de feu » tentait de se frayer un chemin vers les Bermudes, tandis que le ciel passait du noir au gris, entre deux grains La nuit avait été un poème. A peine avais-je hissé toute la toile, qu’il fallut sonner le branle-bas pour la réduire. C’est violent, la lutte contre cette centaine de mètres carrés de dacron secouée par les rafales et alourdie par les paquets de mer qui viennent se fracasser contre la coque. Dangereux aussi. Ma hantise a toujours été de perdre un homme par dessus bord. La nuit, j’exigeais le port du harnais de sécurité. Malgré cela, chaque poulie, chaque manille, se mouvant librement au bout d’une drisse ou d’une écoute, dans un claquement infernal, pouvait se transformer à tout instant en un instrument de mort tant que la voile n’était pas maîtrisée, réduite. Cette nuit là tout se passa bien, joyeusement même, tant était grand le soulagement de voir cette période de calmes s’achever. Quand le sifflement du vent dans les haubans, se transforma en un ronflement entêtant, je compris qu’une dépression d’importance nous venait dessus. «L’île de feu » n’était pas un frêle esquif, mais un solide voilier hauturier. Construit en acier par son ancien propriétaire, pour affronter les quarantièmes rugissants, son pont n’offrait aucun obstacle au déferlement de la mer et le barreur pouvait apprécier le déchaînement des éléments à l’abri d’une timonerie digne d’un chalutier. Une fois que les panneaux de pont avaient été condamnés et que les portes étanches de la timonerie avaient été fermées, pas une goutte d’eau ne pénétrait à l’intérieur. Juste la chaleur. Une chaleur suffocante, aggravée par l’utilisation prolongée du moteur, avait transformé l’intérieur du ketch en sauna. A intervalles réguliers, dégoulinant de transpiration, nous sortions nus sur le pont pour nous exposer aux embruns et à la pluie. Les vingt degrés qui y régnaient nous semblaient polaires en comparaison de la fournaise que nous venions de quitter. Stan, qu’aucun mal de mer n’avait jamais affecté, trouva le moyen de dormir, coincé entre la table et la banquette du carré, les pieds calés contre la cloison, pour contrecarrer les effets de la gîte. J’avais débranché le conservateur d’allure et barrais, mon attention partagée entre le compas, les voiles et la prochaine vague. J’étais incroyablement heureux. Je ne me rappelle plus avoir jamais éprouvé pareil bonheur par la suite. Dans ma tête repassait sans cesse la musique du feuilleton, « aventures dans les îles », une production des années soixante,  où le beau capitaine Armand Troye affrontait les tempêtes à la barre de sa goélette, le « Tiki », quelque part dans le Pacifique Sud. Avec cette différence notable : ce n’était pas des assistants sous payés qui balançaient des seaux d’eau sur le pont, mais de vraies vagues qui s’abattaient sur celui de « l’île de feu ».  Rolland, qui avait viré au gris depuis que le vent avait dépassé force sept, refusait de quitter la timonerie. Il avait l’impression que s’il allait se coucher ( bien à plat comme je le lui avais recommandé, le seul remède contre le mal de mer), le bateau chavirerait. Sur son visage se succédaient émerveillement et terreur, tandis qu’il essayait d’ingurgiter le porridge de gros temps, afin d’avoir quelque chose à régurgiter, évitant ainsi les abominables vomissements secs. Les petits pois, c’est encore mieux, ça roule.

Une vague particulièrement forte combinée à une survente fit se coucher le voilier dans un grand tintamarre d’objets brisés en provenance de la cambuse. L’aiguille de l’inclinomètre se bloqua à quarante degrés. La cloche de quart sonna toute seule. Une note lugubre. Rolland poussa un hurlement tandis que lui et son bol de porridge s’effondraient sur moi. Je me retrouvai sur le sol de la timonerie, ses fesses sur ma figure, une substance pâteuse me dégoulinant le long du torse (porridge ou vomi). Je luttai pour me lever et regagner mon poste à la barre. Mais Rolland était pire qu’un homme qui se noie. Il gigotait, pesant de tout son poids sur moi, en hurlant…Foutus, nous sommes foutus…. Je sentis le voilier se redresser lentement sous l’effet du lest, tandis que j’entendais l’eau s’écouler par les dalots et les voiles faseyer bruyamment en secouant le bateau. Je rejetai Rolland sans ménagement, me relevai et mis la barre dessous pour éviter un virement lof pour lof. Lentement, « l’île de feu » revint dans le lit du vent et reprit son cap.

Nous luttâmes toute la journée pour gagner dans le Nord. Mais en vain. La dépression se creusait et nous rejetait vers l’ouest. La mer était à présent couverte de l’écume arrachée aux crêtes des vagues et se tenir sur le pont devenait difficile. Trop tôt dans l’année, pour un cyclone. Mais une belle dépression, assurément. Sans carte météo, je ne pouvais faire que des conjectures sur sa trajectoire. Nord-Sud, certainement. Persévérer vers le Nord, c’était la certitude de voir les choses empirer. Sans compter qu’avec ce temps et cette absence de visibilité, embouquer le tortueux chenal tracé dans le récif corallien pour gagner Hamilton, était hors de question. Je laissai la barre à Rolland malgré ses récriminations…Non, je ne pourrai pas…, observant au passage l’effet réducteur que provoque la peur sur les organes génitaux du mâle et me rendis dans ma cabine pour consulter la carte. Mon estime (toute droite de hauteur était exclue avec ce ciel bouché) me plaçait à une cinquantaine de milles dans le Sud-ouest des Bermudes. L’affaire de quelques heures avec une météo normale. Probablement jamais dans ces conditions. Rolland égrenait sa litanie de putains de bordels (il était aussi question de l’estuaire de la Gironde qu’il n’aurait jamais du quitter) tandis que j’entendais la chaîne du système de gouverne  raguer follement dans le vaigrage…Doucement la barre !...Esteban, faut que tu reviennes, je ne le tiens plus !...Mais si…Je réfléchis un instant. Le bateau fatiguait. Personne ne nous attendait aux Bermudes. Il fallait mettre en fuite. Mais vers où ? Retour au routier. Les Bahamas. Ce serait les Bahamas. San Salvador, comme Christophe Colomb. Les instructions nautiques me prédisaient un bon mouillage avec un fond de bonne tenue.  Je calculai la route et remontai dans la timonerie… Cap au 2-7-5…Rolland répéta, comme je le lui avais appris,…2-7-5 !...et abattit en grand. Le voilier se redressa, le bruit du vent se fit plus feutré et le tangage se transforma en roulis. Il me sembla entendre « l’île de feu » soupirer d’aise. Je choquai les écoutes pour orienter les voiles dans le vent. Grand largue. C’était les vacances ! Nous filâmes huit nœuds, avec des départs au surf à dix nœuds.

Après vingt quatre heures, le vent se calma et le soleil refit son apparition. Douze jours après le départ de Gustavia, une fine bande de terre apparut devant nous, exactement là où elle devait se trouver. J’adorais l’instant où j’annonçais à l’équipage, après une ultime droite de hauteur…Dans deux heures, vous verrez la terre surgir, droit devant… Il fallait voir comme ils étaient gentils avec moi alors…Un thé, Esteban ? Une petite collation pour notre capitaine bien aimé ? Des crêpes feraient-elles plaisir à notre leader maximo ?…Si ce n’est que cette fois, après que les deux fatidiques heures se fussent écoulées, il n’y eut strictement rien à l’horizon. Juste l’océan à perte de vue. Je crus que Rolland allait devenir fou. Il éclata en sanglots déchirants…C’est de ma faute. Tout est de ma faute…

Une histoire absurde. L’aérien du conservateur d’allure avait été arraché par la tempête, aussi dûmes-nous barrer à tour de rôle pour le restant du voyage. Deux heures à la barre, les yeux rivés sur le compas, puis quatre heures de repos. Tous les jours, l’un d’entre nous s’occupait, en outre, de faire la cuisine. C’était un régime assez épuisant, surtout la nuit. Deux jours plus tôt, Rolland avait pris le quart de deux à quatre heures du matin et pendant la première heure, l’esprit embrumé par le sommeil, avait barré au 215 en lieu et place du 275. Ne dormant que d’un œil,  je l’avais remarqué en consultant le compas renversé fixé au-dessus de ma couchette. C’était vraiment sans importance, si loin des côtes. Je lui en fis la remarque et lui demandai de barrer au 335 pour le restant de son quart, de manière à corriger son erreur. Mais je pense que son esprit éprouvé par la fatigue et par la tempête donna à cette erreur des proportions qu’elle était loin d’avoir. Je l’entendis gémir…Perdus, nous sommes perdus !...Aussi, quand à l’heure dite, il ne vit pas de terre surgir à l’horizon, pensa-t-il que son erreur nous avait probablement condamnés à errer jusqu’à la fin des temps dans le triangle de Bermudes. Quant à moi, j’étais perplexe. Je refis mes calculs. Non. Pas d’erreur. Nous étions bien à vingt milles de San Salvador. Nous aurions déjà du l’apercevoir sur bâbord avant. D’ailleurs tout trahissait l’approche de la terre : l’océan avait pris une teinte bleu ciel que je ne lui avais encore jamais vue auparavant et une myriade d’oiseaux marins jouaient dans le sillage de « l’île de feu ».L’île apparût deux heures plus tard. Surgie du néant. A quelques encablures. J’avais juste oublié un détail. Habitué aux hautes îles des petites Antilles qui se laissent voir de fort loin (trente à quarante milles), je n’avais pas imaginé que la hauteur des Bahamas, des îles coralliennes, ne dépasserait pas quelques mètres. La joie de Rolland ne connut plus de bornes. Il hurla…Terre, terre…comme le firent sans doute les marins de Colomb cinq cents ans plus tôt.

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02 juin 2006

Le vagabond des étoiles

Après notre baignade hauturière, je décidai de mettre en panne pour la nuit. Pas un souffle dans les airs, pas une ondulation à la surface de l’océan. Pas d’horaire. Personne ne nous attendait nulle part. La plaisance c’est aussi cela. Pas la plaisance de masse qui pousse les marins du dimanche à s’entasser dans des embarcations pour faire des ronds dans l’eau au large de quelque port de la riviera, au milieu de centaines d’autres embarcations. Cette plaisance là n’est que le prolongement de la comédie sociale jouée le reste de l’année, par d’autres moyens. Six cents chevaux dans le « calbar », sur le périphérique ou dans la Baie des Anges, ça reste un moyen d’être « in », de provoquer l’envie, de faire se trémousser d’aise les petites minettes et les petits minets avec en toile de fond cette nature qu’ils abhorrent parce qu’elle les renvoie à leur insignifiance. Non, je parle de cette plaisance où toute notion de plaisir abdique devant la fatalité. La fatalité d’être en mer, parce que, comme mes semblables, depuis que j’avais pour la première fois éprouvé une terreur indicible devant ses colères, une terreur sans remède, conscient que j’étais de ne pouvoir la faire cesser par un simple abandon, même si mon corps en proie au mal de mer m’avait depuis longtemps abandonné, depuis cet instant, donc, je sus que c’était en mer que je tracerais mon sillage dans cette vie. Exilé  loin de ses rivages je me plaisais à recréer mon univers marin. Du linge séchant au vent et c’était des voiles claquant dans la brise. Le vent dans les mélèzes et c’était le bruit du ressac sur le rivage. Le klaxon d’une « Micheline », la corne de brume d’un cargo. Sir Thomas Lipton comparait les plaisanciers à des hommes qui prendraient, tout habillés, une douche glacée en déchirant des billets de cent livres. J’aime beaucoup cette définition et elle me convient tout à fait. Elle introduit, outre le désagrément, la notion d’inutilité. Le vrai luxe dans la vie, au fond, c’est d’être inutile.

La première partie de la nuit fut splendide. Etoilée. Oui, je sais. C’est un lieu commun. Mais les citadins ne savent pas ce qu’est une nuit étoilée. A peine s’ils discernent encore la lune, quand ils ne la confondent pas avec un réverbère. Je parle de voûte céleste. Une poussière d’étoiles, de planètes, de constellations, devant, au-dessus, derrière nous. Un spectacle qui nous fait douter de la réalité de notre existence.

  J’avais laissé mes équipiers regagner leurs bannettes et m’installai confortablement sur le pont où, aspiré par l’infini, je  partis dans les étoiles. Je dus m’endormir, car c’est la musique qui me réveilla ou plutôt qui déclancha un de ces rêves qui précèdent le réveil. Je regardais passer un train sur un quai de gare tandis que les hauts parleurs diffusaient de la musique. Avant même de reprendre pleinement conscience, je sus que cette musique ne provenait pas de l’équipement stéréophonique du bord. Un air sirupeux. Loin de la salsa qu’affectionnait Stan ou des chœurs de l’armée rouge que Rolland emportait en tous lieux avec lui. Ce furent les trépidations sourdes ainsi que le bruit que ferait un train lancé à grande vitesse qui me forcèrent à ouvrir les yeux. A cent mètres, peut être plus, peut être moins, sur l’avant de « l’île de feu », une ville avait surgi du néant et lançait vers le ciel ses lueurs multicolores. Ce fut ce que mon cerveau embrumé par le sommeil me suggéra dans un premier temps. Bien vite, je reconnus un paquebot et pas n’importe quel paquebot. Son nom scintillait dans la nuit sur le pont supérieur : « Norway ». Délimitée par une myriade de lumières, je reconnus l’inimitable silhouette de l’ancien « France » dont l’étrave effilée labourait l’océan en produisant un chuintement métallique. Malgré l’entêtante musique, échappée sans doute de l’un de ses nombreux bars, le paquebot semblait désert. Je ne songeai pas à éprouver une quelconque peur rétrospective. A quelques mètres près… Juste un émerveillement enfantin. Longtemps je regardai le « Norway » s’éloigner vers le Sud, tandis que le puissant clapot soulevé par son sillage faisait lourdement rouler « l’île de feu ». Quand je ne perçus plus qu’une auréole lumineuse à l’horizon, je remarquai, que là-bas, vers le Nord, le ciel étoilé s’était dissolu dans une masse sombre illuminée de loin en loin par des éclairs.

 Le vent entra par le Nord Nord-Est. D’abord un léger souffle qui fit faiblement faseyer la grand-voile que j’avais maintenue hissée parce qu’un mât sans voiles c’est comme une maison sans toit. Un triste spectacle. Puis la brise forcit et un léger clapot se forma. D’une traction sur l’écoute de foc, je libérai l’enrouleur et établis le génois. Puis je hissai l’artimon et la trinquette. Je ne réveillai pas mes équipiers. Je voulais être seul pour sentir mon voilier revenir à la vie. Je le vis se cabrer tel un pur sang, puis prendre quelques degrés de gîte pour commencer à grignoter les milles un à un. Le loch à poisson émit son petit couinement familier. De plus en plus rapide. De plus en plus aigue. Je réglai le conservateur d’allure au plus près, conscient d’être désormais obligé de louvoyer pour gagner les Bermudes situées plein Nord. Je laissai le bateau livré à lui-même et regagnai ma cabine. Je fus heureux d’entendre à nouveau l’eau glisser le long du plat-bord. Assis à la table à carte, je remplis mon livre de bord, traçai une nouvelle route et tapotai distraitement, du bout de l’index, le verre du baromètre. Je crus un instant que l’aiguille s’était libérée de son axe, tant sa chute fut impressionnante.

 

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