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30 juin 2006

Gulf Stream et vieilles jumelles

Après une brève escale à Nassau, juste le temps d’arracher de haute lutte (pas de billet d’avion et très peu d’argent, mais c’étaient d’autres temps) un visa américain pour l’équipage de « l’île de feu », nous nous amarrions à la marina de West End à l’extrémité ouest de Grand Bahama. Notre première marina depuis celle de l’île de Wight en Grande Bretagne, un an plus tôt. A l’ouest, le détroit de Floride parcouru par le redoutable Gulf stream. Ce n’était pas sa force qui conférait à ce courrant son caractère inquiétant, mais son irrégularité. Un jour il pouvait déferler à six nœuds et un autre, être quasiment nul. Ors la côte américaine, très plate de surcroît, était distante d’une quarantaine de milles. Pas question de naviguer à vue. Comme nous allions vers l’ouest, le courrant Sud Nord nous ferait immanquablement dériver vers le Nord. Il fallait donc que je modifiasse mon cap en mettant du Sud dans mon Ouest (c’est clair non ?), mais seule une idée précise de la vitesse du courrant pouvait me permettre de calculer un cap précis. Et c’était cette vitesse qui tous les matins était affichée dans le bureau du harbour master, une spécialité anglo-saxonne, savant mélange de capitaine au long cours et de majordome. Nous fûmes retenus pendant plusieurs jours par un furieux vent du Nord, qui, rencontrant le courrant venu du Sud, soulevait dans le détroit un clapot apocalyptique. Je compris, l’après-midi du troisième jour, que les choses s’arrangeaient, lorsque je vis pénétrer dans la petite marina, jusqu’ici déserte, un convoi de vedettes à moteur en provenance de Fort Lauderdale. Il y en eut une, puis deux, puis trois et elles furent bientôt une vingtaine à faire sonner leurs cornes de brume en signe de victoire. Pour traverser vers les Bahamas, les plaisanciers américains, ignorant tout de la navigation hors de vue des côtes,  engageaient un convoyeur, qui, avec son bateau, ouvrait la route aux autres embarcations, restant toujours en contact visuel et radio avec elles. Que se lève la brume et c’était le désastre ! Les malheureux naviguaient à l’estime et, repoussés par le courrant vers le Nord, rataient en général Grand Bahama et, bientôt, à court de carburant, allaient se perdre dans la mer des Sargasses. La légende du triangle des Bermudes n’a pas d’autre origine. Une fois à terre, tous se congratulèrent bruyamment avant de reporter leur attention sur nous. Amarré au ponton, avec ses deux mâts, son large pont dégagé et sa timonerie de chalutier, « l’île de feu » ne passait pas inaperçu. Le drapeau tricolore flottant fièrement (à cette époque on était encore fier d’être français) au mât d’artimon et l’équipage, tricolore lui aussi (un noir, un jaune et un blanc), finirent d’intriguer les nouveaux arrivants. Bientôt, il y en eut une trentaine à se bousculer sur le pont, tandis que les autres faisaient la queue sur le ponton. Quand ils apprirent que nous avions traversé l’Atlantique, l’enthousiasme se mua en hystérie. Tous voulurent visiter l’intérieur du voilier, tandis que des bières, des limonades et des hot dogs firent leur apparition sur le pont de « l’île de feu ». La situation m’échappa totalement. Des enfants grimpaient dans le gréement, les hommes me demandèrent combien avait coûté le voilier et ce que je faisais dans la vie, les dames si je jetais l’ancre la nuit ou si je naviguais à la lueur des phares. Des adolescents perchés sur la timonerie se mirent à jouer de la guitare et des jeunes filles à chanter. Everithing was so romantic ! Bref, un véritable cauchemar ! La nuit était déjà bien avancée lorsque je réussis à me débarrasser de la foule de nos admirateurs. A sept heures du matin, nous larguâmes les amarres après avoir pris connaissance de la vitesse estimée du courrant : Nord, trois nœuds. Bien. Je calculai un cap qui devait nous mener à West Palm Beach. Une gentille brise du Nord-est nous poussa au travers du détroit à une vitesse de cinq nœuds. Vers le milieu de l’après-midi, avant même de distinguer la côte, nous vîmes d’étranges champignons surgir à l’horizon. Notre première vision de la Floride fut donc cette succession de châteaux d’eau qui constituaient les points culminants de cet Etat où, à l’époque, tous les américains dotés d’un certain patrimoine rêvaient de prendre leur retraite.

En nous approchant nous commençâmes à distinguer des immeubles sur le front de mer. Enfin, ce fut la côte elle-même, une fine ligne sablonneuse perdue dans la brume de chaleur et les embruns du ressac. Mais où donc se trouvait l’inlet donnant accès au waterway et à West Palm Beach. Au Nord ou au Sud ? Tous les bâtiments se ressemblaient sur cette côte. Aucun amer, pas de montagne ou même une colline. Il me faut faire une parenthèse géographique pour expliquer la topographie des lieux. Un réseau de lagunes et de canaux naturels, creusés par la mer, permet de joindre Miami à New York sans jamais sortir en pleine mer. C’est l’intracoastal waterway. Large de plusieurs milles à certains endroits, de quelques mètres à d’autres, il offre aux marins un refuge idéal contre les tempêtes, des ports en eau profonde bien protégés pour les navires de fort tonnage mais, surtout, il permit aux premiers colons d’édifier des villes sur ses rivages, villes qui se trouvaient ainsi (relativement) à l’abri des colères de la mer grâce à une bande de sable plus ou moins large séparant le littoral de l’intérieur des terres. En venant du large, le seul moyen d’accéder à ce réseau de canaux et donc aux villes, est un ensemble de passes appelées inlets,  disséminées le long du rivage. C’était l’inlet donnant accès à West Palm Beach que je cherchais à l’aide de jumelles qui avaient du faire la première guerre mondiale. En fait, j’y voyais mieux à l’œil nu, mais j’adorais ces jumelles écaillées et cabossées qu’enfant j’avais déjà vues dans les mains de mon père qui lui-même les tenait de son père. J’ai toujours aimé ce qui était vieux, les gens et les choses.  Jamais compris ce goût pour la nouveauté.  J’aurais aimé vivre au dix neuvième siècle, avec la conscience, bien entendu, d’être né au vingtième. Ah,  le siècle qui vit la fin des grands voiliers, mais celui où se construisirent les cathédrales de voiles les plus racées, les plus rapides, puisqu’elles devaient lutter avec les nouveaux navire à vapeur. La course du thé ! Le siècle des plus belles explorations (arctiques, antarctiques, les passages du nord est ou du nord ouest, finir congelé dans la banquise, quel pied !) qui, si elles furent rendues possibles par une technologie balbutiante, ne virent pas encore l’homme s’effacer devant la machine, tel un valet devant son maître. Tout ça pour dire que ces jumelles avaient  vu le dix-neuvième siècle et que je m’astreignais au rite immuable d’essayer d’y distinguer les nouvelles terres que nous abordions, au travers de leur focale passablement strabique.

Nous étions à présent à un petit mille de la côte et je n’avais toujours pas réussi à déterminer où se trouvait l’inlet. A présent nous pouvions apercevoir des voitures rouler sur l’immense plage qui se perdait à l’horizon, au Nord et au Sud. Mes équipiers me couvaient d’un regard où je sentais poindre une lueur d’ironie. Un ronflement régulier nous fit lever la tête. Un petit avion traînait une longue banderole…HAPPY HOUR IN MORGAN’S INN WEST P.BEACH ALL DRINKS 50 cts… Au moins nous étions bien en face de West Palm Beach. Je laissai la barre à Stan. Tandis que, perché sur la rambarde du bout dehors,  je balayais avec mes jumelles la côte, il me sembla apercevoir les superstructures d’un vapeur dont les roues à aube battaient furieusement la surface en soulevant une fine écume. Inquiet, j’écartai les jumelles à remonter le temps. Non pas de doute, une étrange embarcation, dont la cheminée démesurée crachait des volutes de fumée, se frayait un chemin au travers de la langue de sable et gagnait la mer. Je revins à la timonerie et après un relèvement compas fis mettre le cap vers ce que je supposais être la passe.

 

 

 

 

 

Commentaires

Bonjour Manutara,

Merci pour ton explication de l'intracoastal waterway. Je n'avais jamais entendu parler de cette voie d'eau à l'intérieur des terres. Astucieux comme système !

Écrit par : tinou | 02 juillet 2006

Cela explique aussi l'extraordinaire succès que connait la plaisance sur la côte Est. Pas besoin de savoir naviguer pour parcourir de longues distances sur le waterway. C'est même plus facile que sur un canal puisqu'il n'y a pas d'écluses et que c'est beaucoup plus large. Bon nombre de ces plaisanciers passaient l'été dans le Nord puis, en automne, regagnaient le Sud, trouvant des petits boulots au gré de leurs escales.

Écrit par : manutara | 02 juillet 2006

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