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25 juin 2006

Le dernier matin

Aujourd’hui triste nouvelle. Te ko’oua (le vieux) n’est plus. Mate havaiki te ko’oua. Vieux n’est pas une insulte, ici aux marquises, mais au contraire un titre honorifique que l’on acquiert vers soixante ans. Il salue la bonne fortune de celui qui aura réussi à déjouer les pièges de la maladie, des pentes escarpées où la roche friable attend le pied maladroit de qui la fera se détacher, des eaux bleues du Pacifique aux reflets trompeurs. Te ko’oua avait quatre vingt ans. Un beau visage sillonné de rides profondes. Un corps  robuste d’ascète, tout en muscles. Une longue vie, jusqu’à ce matin. Il s’était levé, en pleine forme, avait préparé son café et l’avait bu en regardant le jour se lever. Il avait vu, sans doute, les falaises environnantes prendre une teinte rosée, la cascade s’illuminer, les pics à l’entour sortir de la brume. Le crissement des feuilles de cocotiers lui avait appris que l’alizé soufflait fort ce matin, son dernier matin. Puis son regard s’était porté sur les eaux calmes de la baie, sa baie. Dans la pénombre il avait cru discerner un banc de mulets. Avec souplesse, il s’était levé, avait jeté son épervier sur l’épaule et d’un pas vif, avait foulé le sable blanc de la plage. Quelques lancés et une dizaine de poissons argentés s’ébattaient sur la grève. Après les avoir écaillés et nettoyés, il revint à pas lents vers sa petite maison ouverte sur l’océan et la montagne.  Quand il eut fait griller les mulets sur le feu de bois, il alla réveiller sa femme, Sophie. D’une voix extraordinairement douce pour un homme aussi rude, il murmura…va’a Sophie…Elle ouvrit doucement les yeux et, ainsi qu’elle le faisait depuis cinquante ans, dédia son premier sourire de la journée à son homme. Sophie. Un ange trahi par son corps. En son temps, ce fut une beauté, la plus belle femme de l’île, m’a-t-on dit. Puis les années passèrent. Sa silhouette s’alourdit. Se déforma. Quand je les rencontrai pour la première fois, elle et son mari, il y a une vingtaine d’années, elle trottinait encore, inclinée jusqu’à terre, sur ses jambes trop fines pour son corps trop gros. Mais le visage continuait à être celui d’un ange. Puis ses jambes l’abandonnèrent et elle ne put bientôt plus se déplacer qu’en rampant, faisant onduler son bassin de manière étrange. Quand te ko’oua posait son regard sur elle, ce n’était pas de la peine ni, encore moins, de la pitié qu’on y descellait, mais une infinie tendresse mêlée d’une pointe de fierté. Je suis persuadé, que jusqu’à la fin, te ko’oua regarda Sophie avec des yeux de jeune homme énamouré, continuant à voir en elle la belle jeune fille qu’autrefois il avait épousée.

Je me liai d’amitié avec te ko’oua et Sophie. Souvent, je venais mouiller quelques pieds de chaîne dans leur baie et partait pêcher et chasser avec le vieux. Ah, la chasse ! Il devait bien avoir déjà dans les soixante ans et moi tout juste trente, mais j’étais à peine à mi-pente, que déjà il avait atteint le sommet de la montagne. Quand je finissais par le rejoindre, épuisé, la chèvre était déjà morte, dépouillée et débitée. Il utilisait un calibre 22. Un coup. Jamais plus. Le soir, nous écoutions pendant des heures les bruits de la nuit, assis au bord de la mer, sans échanger une parole. Beaucoup, ici, s’étonnèrent de cette amitié. Moi le premier. Te ko’oua avait la réputation de ne pas être commode. Surtout avec les étrangers. Un soir il me dit…Tu vois, je n’ai rien contre les ahoe (blancs), quand ils viennent me visiter, je les accueille, mais ils sont fatigants. Toujours à parler et à questionner. Blablabla. Pourquoi tu ne construis pas une grande maison, pourquoi tu ne fais pas une pension pour les touristes, pourquoi tu ne les emmènes pas se promener. Tu pourrais gagner beaucoup d’argent !...A ce stade de la phrase, beaucoup de mots pour un homme aussi silencieux, il se roula une cigarette et l’alluma. Puis il rejeta la fumée en l’air et continua…Mais moi j’ai compris une chose. Si les ahoe ont besoin de beaucoup d’argent, c’est que le voyage coûte cher pour venir jusqu’ici ! Moi j’habite déjà ici. J’ai tout ce qu’il me faut. Alors, pourquoi gagner beaucoup d’argent ?...Il éclata alors de son petit rire espiègle qui retentit longuement dans la nuit. Il se tourna ensuite vers moi et me posa affectueusement la main sur le genou…Mais toi, tu es différent. Tu ne dis rien….Ce fut tout. Mais ce fut beaucoup. Quand l’état de Sophie empira, une question vint s’ajouter aux autres…Pourquoi ne venez-vous pas vivre au village ? Vous serez à proximité de l’hôpital !...Ce à quoi, invariablement te ko’oua répondait…J’ai demandé au médecin s’il pouvait rendre ses jambes à Sophie. Il m’a répondu, non. Alors pourquoi rester au village ? De toute façon, tout le monde doit mourir. En attendant ce moment, nous sommes mieux dans notre baie !...

Te ko’oua s’occupa donc de tout. Les repas, le linge, la toilette de Sophie, les soins. S’il lui arrivait de venir au village pour faire quelques courses, il s’empressait de rentrer pour ne pas laisser sa femme seule plus de quelques heures. Nous étions tous persuadés que Sophie partirait la première et d’une certaine manière cela nous rassurait. Te ko’oua était un roc, il saurait faire face. L’inverse ? Nous n’osions pas même y penser !

Ce matin encore, il avait du prendre les choses en main, s’activer, nettoyer, couper du bois pour le feu, assujettir une tôle qui claquait au vent, cueillir des papayes, entretenir son petit potager. A midi, lui et Sophie partagèrent un dernier repas. Puis il se leva et, comme il avait eu une bonne vie, il eut une bonne mort. Il s’effondra comme une masse. Sophie, incrédule dans un premier temps, rampa vers lui, le secoua, qu’est-ce qui t’arrive, réponds moi, ce n’est pas drôle, ça suffit maintenant. Mais lui, ne bougea pas. Maladroitement elle gagna la plage et fit signe à l’équipage d’un yacht mouillé à peu de distance. On se précipita pour lui venir en aide. L’un d’eux utilisa son téléphone portable. Dix minutes plus tard l’hélicoptère, de retour d’une évacuation sanitaire, atterrissait dans un grand nuage de sable sur la plage et des hommes en blanc, porteurs de ce que la technologie offrait de plus sophistiqué en matière de réanimation, se portèrent au chevet de te ko’oua . En vain. Te ko’oua avait déjà abordé les rivages d’havaiki.

Son corps repose en l’Eglise de T***, veillé par une foule nombreuse, tandis que Sophie a trouvé refuge dans sa famille. Quand je la vis, enfermée dans une douleur trop violente pour s’exprimer par des cris ou des pleurs, il me sembla qu’elle commençait tout juste à réaliser que plus jamais elle ne se réveillerait au doux murmure de la voix de son homme et que les quatre murs de cette bâtisse sans charme constitueraient à présent son unique horizon. Alors que Dieu me pardonne, je me demande, si, quelque part, il n’existe pas une force, une entité, quelque soit son nom, qui aurait pu faire que ces deux là fussent partis ensemble.

Commentaires

Comme tu dis, il a eu une bonne mort...Mais cette pauvre femme, que va t-il advenir pour elle ?

Écrit par : tinou | 25 juin 2006

Comme le couple n'a pas eu d'enfants, ils en ont adopté. Ce sont donc ses enfants adoptifs qui vont s'occuper d'elle. Mais elle va devoir demeurer au village, enfermée dans une maison, loin de sa jolie baie.

Écrit par : manutara | 25 juin 2006

Tiens, c'est curieux, moi je te trouve bien bavard...

Écrit par : Olivier Bruley | 25 juin 2006

Les commentaires sont fermés.