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22 juin 2006

Iles et cathédrales

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Nous restâmes une quinzaine de jours à San Salvador, puis, navigant d’île en île nous gagnâmes Nassau. Première étape Cat Island. En approchant par le Sud, je vis au sommet d’une proéminence une imposante bâtisse, sans doute un fort à moins qu’il ne se fût agi d’un monastère. Les instructions nautiques, ma seule source d’information, étaient muettes sur l’origine de cette construction. Comment ignorer un tel amer ? Un dessin représentant la ligne de côte au sud-ouest de l’île omettait également cette sentinelle de pierre. Il faut dire qu’il datait de 1909. J’ai, depuis, navigué en Polynésie avec des cartes reproduites à partir d’originaux tracés en 1850 par l’expédition de l’amiral Dupetit-Thouars ! Utilisant les mêmes instruments de navigation que lui, je ne m’en suis jamais soucié. Le GPS ? Pas même en rêve ! Affreux instrument qui brisa à tout jamais le mur entre ceux qui savaient se diriger à la lueur des astres et la foule des ignorants condamnés à errer dans les ténèbres. Le GPS a tout simplement transformé la route des alizés en autoroute du soleil. Ginette et Gaston (parce qu’on navigue en couple maintenant) avalant des milles comme on avale du bitume, l’œil rivé sur l’écran de l’ordinateur, liaison satellite avec la belle-mère, combat au corps à corps pour une place de mouillage dans la baie des flamands, prise à l’abordage du ponton de débarquement, matrones rougeaudes se toisant haineusement du regard, patrons excédés se défiant de la panse, je travaille, moi, monsieur, j’ai un horaire à respecter.   A l’époque, je me fichais bien d’arriver quelque part, mais c’était la manière d’y arriver qui m’importait. Si en haute mer le sextant était mon berger, le long des côtes, les instructions nautiques devenaient ma bible. Je devrais dire le « pilot book ».Résistant aux coups de mer, avec sa couverture bleue marine, tissu sur carton, il n’y avait un pouce de côte qui lui échappât. Amers, dangers, mouillages, types de fond, services à terre. Tout y était. Y compris, parfois, les postes de charbonnage pour les vapeurs et les aiguades pour équipages assoiffés. C’est que ces beaux livres bleus, rédigés en un anglais victorien, n’invitaient pas seulement à voyager dans l’espace, mais aussi dans le temps. Je les avais acquis avec mes cartes chez Potters and Mills de Londres, qui est aux shipchandlers ce que Karl Lagerfeld est à la haute couture. Découvert lors d’un stage en école de voile hauturière, j’y revenais avec la régularité d’un pèlerin, passant des heures entre ses rayonnages d’ouvrages nautiques et d’instruments de navigation.

Je fis mouiller dans une petite anse de la pointe Sud, au pied de ce qui paraissait bien être une montagne, dans ces îles sans relief. A cent mètres du bord, le fond n’était que de dix pieds. Un petit mètre d’eau sous la quille, puisque mon tirant d’eau était de deux mètres dix, sept pieds pour les puristes. Rolland se jeta à l’eau. Après vingt mètres d’un crawl fougueux, nous le vîmes se mettre debout et marcher jusqu’à la plage. Une des étrangetés de ces îles. Nous devions découvrir en navigant au large de Cat et, plus tard, d’Eleuthera, que même hors de vue des côtes, les fonds descendaient rarement à plus de dix mètres et restaient parfaitement visibles dans les eaux transparentes. Dans cet aquarium géant nous pouvions suivre depuis le pont les évolutions sous-marines des thons, des raies et des dauphins.

En maintenant nos vêtements au sec au-dessus de nos têtes, nous suivîmes le même chemin que Rolland, nageant d’un bras sur quelques mètres, puis foulant de la pointe des pieds le fin sable corallien en sautillant, libérés de la pesanteur tels des cosmonautes sur la lune.

Un sentier partait de la plage, serpentant sur les flancs de la montagne en direction de ce qui ressemblait de plus en plus à un monastère.  J’estimais la marche à une heure environ. Dix minutes plus tard nous arrivions devant l’étrange bâtisse. La montagne n’était qu’une colline et le monastère, ou plutôt le modèle réduit de monastère, un quadrilatère de trois mètres sur cinq pour une hauteur de deux mètres. Pas de toit, juste des murs où des éclats de coquillages et de coraux faisaient saillie. Quel étrange facteur Cheval était venu édifier cet ermitage (puisque c’était le nom que les habitants lui donnaient) en ces parages désolés et dans quelle intention ? Mystère.

Le lendemain, nous fîmes voile au Nord, vers Little San Salvador, petite île déserte coincée entre Cat et Eleuthera,  perdue dans un dédale de récifs coralliens. Le chenal d’accès au mouillage n’était pas balisé, mais la clarté de l’eau rendait le contournement des patates de corail très simple. C’était, je le crois, ma première île déserte. Notre domaine n’avait que quelques hectares et nous les partagions avec les crabes, les fous et les frégates. Pourquoi les îles désertes exercent-elles une telle attraction ? C’était la question que nous nous posions, tandis qu’allongés côte à côte sur la petite plage de sable blanc nous observions les frégates tournoyer dans le ciel, dans l’attente de pouvoir fondre sur les sternes afin de leur voler leur pêche. Pour moi, visiter une île déserte c’est voyager dans le temps. Pouvoir se dire, il y a mille ans, deux mille ans, un million d’années, les choses étaient déjà ainsi. Ce sont les seuls musées que je fréquente. Les villes sont des sentines, leurs habitants des volailles caquetantes menées par des machines qu’elles ne contrôlent plus. Aucune oeuvre humaine, aussi parfaite soit-elle, ne résiste dix secondes à la comparaison avec une falaise ciselée par l’océan et les intempéries, une cataracte tombant à flanc de montagne, un pic enneigé émergeant du brouillard matinal ou une île déserte que la main de l’homme n’a pas encore façonné à son image. Si des peuples y vécurent un jour, ce furent des peuples sages car ils en disparurent sans laisser de traces. Seules les cathédrales trouvent grâce à mes yeux de païen. Peut-être sont elles les seules œuvres humaines à pouvoir rivaliser avec la nature. Ilots de pierre au cœur des villes. Parfaites et désertes, même lorsqu’elle sont remplies de fidèles, insignifiants sous leurs voûtes majestueuses. Hors du temps, puisque l’esprit qui les habite est à jamais resté enfermé au sein de leurs pierres. Je ne parle pas de l’Esprit Saint mais de celui qui animait leurs bâtisseurs, assurés de ne jamais voir la fin de leur ouvrage. Aujourd’hui, les nouvelles cathédrales s’appellent centres commerciaux, hypermarchés, hard discount. Empilement vulgaire de tôles, elles sont d’aussi piètre qualité que les colifichets et la pacotille qu’elles renferment.

Mais la nature sait se montrer dure. D’une dureté implacable sans jamais, toutefois, sombrer dans la sournoiserie et les faux semblants. Pour ma part je préfère affronter une tempête en haute mer plutôt qu’une caissière de supermarché acariâtre ou un fonctionnaire hémorroïdaire.

Le fait est qu’au mois de novembre suivant, après avoir passé la saison des cyclones en Floride, je manquai de perdre « l’île de feu » dans ce même mouillage paradisiaque. Mais j’y reviendrai dans un autre post.

Nous restâmes une semaine dans ce petit paradis, occupés uniquement à nous baigner et à pêcher. Sinon,  Rolland, qui avait laissé ses oripeaux d’idéologue marxiste-léniniste quelque part dans la mer des Sargasses, s’était converti en un parfait sauvage déambulant  nu sur notre île toute la sainte journée à la recherche de je ne sais quel trésor, Stan s’était immergé dans la lecture de « Voyage au bout de la nuit », livre apte à nourrir sa haine du genre humain et moi je tournais et retournais dans ma tête la lettre qu’un jour je devrais bien envoyer à mon père, à la fin de cette année sabbatique, pour lui dire que, décidément non, je n’envisageais pas de rentrer en Europe, du moins pas dans les quarante prochaines années.

 

 

Commentaires

Coucou Manutara ! Dis donc, tu nous gâtes, 2 notes coup sur coup !
Ta première note est un coup de gueule, des fois ça fait du bien...Dis-moi, de quand date ton dernier séjour en France ?

Écrit par : tinou | 22 juin 2006

La dernière fois que je suis allé en France, c'était au mois d'octobre.
Je ne pense pas que ma première note ait été un coup de gueule. Juste une description de la triste réalité. De vivre depuis longtemps à l'étranger me permet de mieux me rendre compte des dérives de la société française en matière d'âge. Nulle part ailleurs on ne te demande ton âge aussi fréquemment et surtout, nulle part ailleurs il ne viendrait à l'esprit de mettre des gens au rencart juste à cause de leur âge. Je ne sais pas si tu connais ce chiffre mais dans la tranche d'âge des cinquante soixante ans, il n'y a que trente pour cent d'actifs en France contre soixante dix pour cent dans les autres pays développés!
Pour les gens de ma génération (je parle des hommes), à vingt ans, la vie s'étendait devant nous avec tout au bout, loin, loin, la vieillesse qu'on atteignait vers quatre-vingt ans, lorsque le corps finissait par se rendre aux raisons de l'âge. Le physique n'avait d'importance que dans la mesure où il nous permettait de réaliser un certain nombre de choses, à l'exclusion de toute considération esthétique. On s'en foutait d'être beaux. La beauté c'était un truc de bonnes femmes! Aujourd'hui, la vieillesse commence à quarante ans, semant le trouble dans l'esprit des jeunes qui sont finalement les premières victimes de ce jeunisme. Ils ne voient plus la vie comme un tout homogène, mais comme une succession d'étapes conduisant irrémédiablement à une lente déchéance qui ne commence plus comme autrefois lorsque le corps se dérobe à notre volonté mais avec l'apparition des premiers cheveux blancs.Le grand responsable de cet état de fait? Le big bazar qui a fini par échapper à tout contrôle et qu'on appelle marché, consumérisme, marketing et qui a vu le parti qui pouvait être tiré d'un saucisonnage de la société en tranches d'âge de plus en plus fines. Pour chaque tranche une gamme de produits, la consommation devenant une manière de se démarquer des autres rondelles de saucisson. On a mis ainsi dans la tête des gens l'idée, que dans un même corps se trouvaient en fait plusieurs personnes qui ne pouvaient décemment cohabiter. Je crois que ça s'appelle la schizophrénie. Aujourd'hui le jeune, essaye de bouter hors de lui le vieux qu'il ne veut pas devenir. Bonjour les dégâts. Le cauchemard ne fait que commencer!

Écrit par : manutara | 23 juin 2006

Ah, oui, puisque j'y suis. Malgré toute cette pseudo jeunesse qu'on nous balance à la figure à longueur de journée, notre société n'a jamais été aussi sclérosée, codifiée, frileuse, raisonnable, matérialiste, triste, terne.
Tiens, juste un exemple, prends les feuilletons télévisés. Quand j'étais gosse c'était Rintintin, Ivanohé, Lancelot, aventures dans les îles...un peu ridicules mais c'était du rêve!
Aujourd'hui on a droit à tous les corps de métiers: le juge, le flic, l'instit, la proviseure, l'assistante sociale, le tuteur, le médecin manquent l'éboueur et le garagiste.

Écrit par : manutara | 23 juin 2006

C'est vrai, tu as raison, cela ne m'avait pas sauté aux yeux, mais en y réfléchissant je constate qu'effectivement on parle beaucoup de l'aspect physique dans notre société.
C'est un débouché juteux ( produits anti-vieillissement, crèmes diverses, épilations etc ; j'en passe et des meilleurs). Sans compter la souffrance morale de certaines personnes qui se sentent rejetées car non conformes au stéréotype !...
Mais où est donc passée la "grand-mère confiture" de notre enfance ? D'ailleurs on n'emploie plus le terme de " grands-parents"...Allez, je me sauve, j'ai RV avec mon toubib pour un lifting du cou , une lippo-succion des cuisses, des piqures de botox pour les rides du visage, une intervention pour avoir une poitrine de 110, des séances d'UV pour mon bronzage pré-estival, ensuite je file chez le dentiste qui doit m'arracher mes dernières dents jaunies par le tabac pour me transplanter toute une rangée de dents blanches, je t'épargnerai la séance chez le coiffeur et le RV avec le banquier car tout ça a un coût QUI N'EST MEME PAS REMBOURSE PAR LA SECURITE SOCIALE , un scandale, non ? ( à prendre au 2e degré ;-))

Écrit par : tinou | 23 juin 2006

Et si finalement la société évoluait vers un clonage généralisé. Quand je vais en France, une chose me frappe: tout le monde se ressemble. Après tout, ce sont nos imperfections qui nous différencient les uns des autres.

Écrit par : manutara | 24 juin 2006

Coucou Manu, pas le temps de lire ta note aujourd'hui car je vais "m'oxygèner" 2 jours dans le golf du Morbihan, BESOIN D'AIR MARIN, après une semaine en pneumo il faut que je recharge mon souffle et tant qu'à faire, d'air ïodé ce sera encore mieux !
Merci de tes encouragements sur notre blog.
BISES.

Écrit par : Pénélope | 24 juin 2006

Bonne oxygénation, Pénélope!

Écrit par : manutara | 24 juin 2006

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