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12 juin 2006

Conch chowder versus fried chicken

Ah, les Bahamas. ! Des dizaines d’îles baignées par des eaux turquoise, oubliées des hommes, où le temps semblait s’être arrêté. Ce premier soir, à San Salvador, la tête encore pleine de vent et de soleil, lorsque nous pénétrâmes dans ce petit restaurant du bord de mer, il me sembla reconnaître Hemingway en la personne d’un américain à la mise négligée. Il parlait du dernier espadon qu’il venait de capturer et de la lutte, de l’interminable lutte, pour le ramener à bord au bout de ce mince fil de nylon, dont la minceur mesurait justement l’adresse du pêcheur.  Les îliens, ni riches, ni pauvres, étaient charmants. Pas sympathiques. Charmants. Les dames, avec leurs bigoudis sur la tête, donnaient à l’ensemble un petit air « deep south », tandis que les messieurs disputaient d’interminables parties de domino en se qualifiant mutuellement de « son of a bitch ». Il régnait sur tout cela une atmosphère de fin de règne, qui n’était pas pour me déplaire. J’aime les endroits où l’on a tellement vécu, que l’on ne se donne même plus la peine de faire semblant d’être vivant. Pas ou peu de jeunes. Tous partis à New Providence, lieu mieux connu sous le nom de sa capitale : Nassau.

Les menus étaient simples.  « Conch chowder » à tous les repas. Lambis que  les bahamiens partaient pêcher sur les hauts fonds dans de vieux cotres en bois dépourvus de moteurs auxiliaires. A chaque île sa montagne de coquilles de lambis vides dans lesquelles les rafales de vent produisaient un son étrange. Sur ces îles coralliennes, sans relief, balayées par les vents d’est,  les seuls arbres qui semblaient avoir réussi à résister étaient les casurinas. Une espèce de petit pin rachitique au tronc couvert de poils.

La journée, nous pouvions voir un groupe d’étudiants américains installés sur le rivage, peignant la mer. La mer la plus limpide au monde, semble-t-il. Des nuances de bleu et de vert uniques. Je veux bien le croire. J’ai horreur des superlatifs absolus, mais je n’ai rien vu de tel depuis. Comment ai-je fait pour ne pas y rester ? J’avais apprécié les petites Antilles, mais ne m’y étais pas vraiment senti à l’aise. L’impression de déranger, en permanence. Tout dialogue avec les autochtones, qu’ils fussent noirs ou blancs, se transformait fatalement en joute verbale. Je me rappelle m’être assis, à Fort de France, à la table d’un de ces petits lolos qui servaient des jus de fruits frais. Je demandai un jus quelconque en ponctuant, sans y penser, ma demande, du « s’il vous plait » d’usage. Le patron me dévisagea d’un œil torve et me lança…Et si je te disais que ça ne me plait pas, mais alors là pas du tout, de te servir un verre de jus. Que je fais uniquement cela pour nous faire vivre moi et ma famille. Qu’est-ce que tu répondrais à ça, ti blanc ?…Ce n’était pas dit sur le mode humoristique, mais de manière franchement hostile. Je regardai autour de moi et vis que je n’étais entouré que de noirs qui, ayant interrompu leurs conversations, suivaient avec intérêt notre échange. Mal à l’aise, je répondis…J’essayais d’être poli, voilà tout…Le patron eut l’air ravi…Ah, le ti blanc ESSAYAIT d’être poli avec le pov neg, c’est ça hein ?….Non, ça m’est venu tout naturellement, je vous assure…Le patron poussa un rugissement et prit le reste de ses clients à témoin…Ah, naturellement ! Le ti blanc qui voit sans doute pour la première fois autant de d’hommes de couleur autour de lui, essaye d’être naturellement poli !...Hochements de tête navrés dans la salle. La situation devenait absurde et je sentais monter en moi une chaleur de mauvais augure. J’essayai de contrôler ma voix…Vous vous trompez. J’ai passé pas mal de temps en Afrique….Nouveau rugissement….En Afrique !!!!! J’en étais certain. Le ti blanc croit qu’il est en Afrique… Il me sembla que de la vapeur me sortait des oreilles…Bon, tu me le files ce putain de jus ou tu préfères que j’aille voir ailleurs !...Le patron éclata de rire, bientôt suivi par les autres clients…Ah, voilà ! Je préfère ça…J’eus enfin droit à mon jus. Tout était comme ça. Epuisant à la longue. Un jour, je faisais la queue à la caisse d’un super marché. J’étais le dernier. Un gars surgit derrière moi, me bouscula violemment et se mit devant moi. Avant même que je puisse réagir, de la queue voisine, un homme qui avait observé la scène, invectiva  l’indélicat…Ce n’est pas parce que monsieur est blanc, qu’il faut lui passer devant…L’autre répondit en créole un truc dans le genre…Ou ka pa fé chié moa…Un troisième, puis un quatrième s’en mêlèrent. Le ton monta. La caissière se mit à gueuler…Sécurité, sécurité !....dans son micro. Il y eut des jets de papayes et de cristophines, tandis que je me carapatais discrètement en laissant mon chariot rempli sur place.

Et la standardiste de la poste de Fort de France ! Si je disais…Je voudrais téléphoner en France…elle me répondait…Et ici, c’est où à votre avis ?... Si je parlais d’appeler en métropole elle me rétorquait …Les colonies c’est fini…Si je me contentais de lui donner le nom de la ville, elle me faisait…C’est où ?...Et tout recommençait !

Oh, je sais. Aujourd’hui, on dirait qu’il ne faut pas faire l’amalgame, généraliser. On trouverait même charmants des gens manifestement odieux. Mais à l’époque le politiquement correct restait à inventer. Ceci dit, je consacrerai un jour un post à madame Violette qui tenait un petit lolo à Pointe à Pitre. Une personne véritablement remarquable.

Bien entendu, être étranger peut être tout aussi désagréable au sein de nations blanches. Ainsi, à dix-huit ans, je me retrouvai dans un patelin perdu, Kelsen bay, au nord de l’île de Vancouver en Colombie Britannique. Le bus m’avait déposé devant un motel minable où je devais passer la nuit avant de prendre le ferry le lendemain pour le Nord. Le soir, je me rendis au petit restaurant bar où l’on servait un plat unique, du fried chicken. La salle était remplie de bûcherons et ça parlait haut et piccolait ferme. Les hauts parleurs déversaient des flots de musique country. Evidemment, quand j’entrai, des visages étonnés et turgescents se tournèrent vers moi. Ma mise, mon accent, tout trahissait en moi l’étranger. Le visage en feu, la transpiration me dégoulinant le long du dos, je me glissai le plus discrètement possible à une table du fond où je compris rapidement que personne ne viendrait prendre ma commande. Il fallut me décider à aller la passer au bar. Je revins à ma table en serrant mon coca contre moi, comme s’il se fût agi d’une bouée de sauvetage. Le fried chicken suivit quelques minutes plus tard. A la volée. Floc. Sur la nappe crasseuse. Sans assiette ni couverts. Comme si j’étais un animal. Et pourtant, les autres consommateurs avaient droit à des assiettes, des frites, du ketchup, de la mayonnaise. Moi, non. Je levai les yeux et vit le patron, un vilain bonhomme pansu et chauve, me faire, en glissant le pouce contre l’index, le signe qu’il fallait que je paie. Tout de suite. J’aurais voulu que la terre s’ouvrît sous moi pour m’y engloutir, tant j’avais honte. Et tous ces visages tournés vers moi, avec des sourires mauvais ! Je n’étais pas encore le capitaine Raspoutine. Traverser les océans, cela pose son homme. Non. Je n’étais encore qu’un petit machin, tout timide. Je sortis servilement les deux billets d’un dollars canadien de mon portefeuille (je me souviens encore de la somme) et allais les tendre au patron, lorsqu’une main venue de derrière moi, me saisit le poignet. Je me retournai. C’était un jeune bûcheron, pas très grand, pas très costaud, mais avec sur le visage une détermination froide. La haine à l’état pur. Je crus, un bref instant, être l’objet de cette haine. Je me trompai. Il referma mon poing sur les billets en faisant non de la tête, puis il se saisit du poulet graisseux et l’écrasa, lentement, consciencieusement, sur le visage du patron, au milieu d’éclats de rire ravis. J’étais pétrifié. Moi, qui essayais de passer inaperçu ! L’autre se débattit à peine en poussant quelques couinements désolés…Mais Erny, qu’est-ce que je t’ai fait !...Tu vas ramener cette merde à la cuisine et servir à manger à ce gamin. Correctement. Dans une assiette. C’est pas un chien… Il précisa…This gentleman, is my guest !…Le patron trotta docilement jusqu’aux cuisines en s’essuyant la figure et revint, un peu plus tard, avec une assiette abondamment garnie, des couverts, un verre et un paquet de serviettes en papier.  Tandis qu’il me servait, il n’arrêta pas de jeter des regards craintifs à Erny, semblant quêter son approbation. Pendant qu’on me préparait à manger, Erny m’avait demandé l’autorisation de s’installer à ma table. Proposition que j’avais acceptée avec soulagement. A partir de ce moment, plus personne ne fit attention à moi et je passai une soirée très instructive. J’appris surtout que le meilleur côtoyait souvent le pire.

Aux Bahamas, nous n’étions pas les bienvenus. C’était très bien ainsi. A la claque dans le dos, succède souvent le coup de pieds au cul. On ne nous ignorait pas non plus ostensiblement. On nous traitait simplement comme des habitants de la planète terre. Ni plus, ni moins. Aucune raison particulière de nous aimer. Aucune, non plus, de nous haïr. Lorsque nous marchions sur l’unique route de l’île, une voiture, en général une vieille Buick ou une Austin hors d’âge, finissait toujours par s’arrêter à notre hauteur et son conducteur par nous prendre à bord. Pas de flots de paroles ni d’épanchements de bons sentiments. Il répondait à nos questions, si nous en avions, sinon gardait le silence, n’ouvrant la bouche que pour nous dire que nous étions arrivés.

Commentaires

En te lisant, je repense à un petit lolo situé au Morne Rouge à la Martinique et tenu par une martiniquaise chaleureuse au possible, " Malou".
J' 'y étais arrivée par hasard le jour de Noël. c'était le seul troquet d'ouvert dans les environs et on avait mangé comme des princes ! Rhum à volonté ... Un bon souvenir.

Écrit par : tinou | 13 juin 2006

D'une manière générale, j'ai remarqué que les femmes sont toujours plus beaucoup accueillantes envers les étrangers que les hommes. Une question d'hormones, je suppose!

Écrit par : manutara | 13 juin 2006

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