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08 juin 2006

Terre!

L’aube, presque un crépuscule, nous trouva sous tourmentin, la grand-voile au bas ris. La mer n’était plus qu’un grand chaos aquatique glauque où, le pont sous l’eau, « l’île de feu » tentait de se frayer un chemin vers les Bermudes, tandis que le ciel passait du noir au gris, entre deux grains La nuit avait été un poème. A peine avais-je hissé toute la toile, qu’il fallut sonner le branle-bas pour la réduire. C’est violent, la lutte contre cette centaine de mètres carrés de dacron secouée par les rafales et alourdie par les paquets de mer qui viennent se fracasser contre la coque. Dangereux aussi. Ma hantise a toujours été de perdre un homme par dessus bord. La nuit, j’exigeais le port du harnais de sécurité. Malgré cela, chaque poulie, chaque manille, se mouvant librement au bout d’une drisse ou d’une écoute, dans un claquement infernal, pouvait se transformer à tout instant en un instrument de mort tant que la voile n’était pas maîtrisée, réduite. Cette nuit là tout se passa bien, joyeusement même, tant était grand le soulagement de voir cette période de calmes s’achever. Quand le sifflement du vent dans les haubans, se transforma en un ronflement entêtant, je compris qu’une dépression d’importance nous venait dessus. «L’île de feu » n’était pas un frêle esquif, mais un solide voilier hauturier. Construit en acier par son ancien propriétaire, pour affronter les quarantièmes rugissants, son pont n’offrait aucun obstacle au déferlement de la mer et le barreur pouvait apprécier le déchaînement des éléments à l’abri d’une timonerie digne d’un chalutier. Une fois que les panneaux de pont avaient été condamnés et que les portes étanches de la timonerie avaient été fermées, pas une goutte d’eau ne pénétrait à l’intérieur. Juste la chaleur. Une chaleur suffocante, aggravée par l’utilisation prolongée du moteur, avait transformé l’intérieur du ketch en sauna. A intervalles réguliers, dégoulinant de transpiration, nous sortions nus sur le pont pour nous exposer aux embruns et à la pluie. Les vingt degrés qui y régnaient nous semblaient polaires en comparaison de la fournaise que nous venions de quitter. Stan, qu’aucun mal de mer n’avait jamais affecté, trouva le moyen de dormir, coincé entre la table et la banquette du carré, les pieds calés contre la cloison, pour contrecarrer les effets de la gîte. J’avais débranché le conservateur d’allure et barrais, mon attention partagée entre le compas, les voiles et la prochaine vague. J’étais incroyablement heureux. Je ne me rappelle plus avoir jamais éprouvé pareil bonheur par la suite. Dans ma tête repassait sans cesse la musique du feuilleton, « aventures dans les îles », une production des années soixante,  où le beau capitaine Armand Troye affrontait les tempêtes à la barre de sa goélette, le « Tiki », quelque part dans le Pacifique Sud. Avec cette différence notable : ce n’était pas des assistants sous payés qui balançaient des seaux d’eau sur le pont, mais de vraies vagues qui s’abattaient sur celui de « l’île de feu ».  Rolland, qui avait viré au gris depuis que le vent avait dépassé force sept, refusait de quitter la timonerie. Il avait l’impression que s’il allait se coucher ( bien à plat comme je le lui avais recommandé, le seul remède contre le mal de mer), le bateau chavirerait. Sur son visage se succédaient émerveillement et terreur, tandis qu’il essayait d’ingurgiter le porridge de gros temps, afin d’avoir quelque chose à régurgiter, évitant ainsi les abominables vomissements secs. Les petits pois, c’est encore mieux, ça roule.

Une vague particulièrement forte combinée à une survente fit se coucher le voilier dans un grand tintamarre d’objets brisés en provenance de la cambuse. L’aiguille de l’inclinomètre se bloqua à quarante degrés. La cloche de quart sonna toute seule. Une note lugubre. Rolland poussa un hurlement tandis que lui et son bol de porridge s’effondraient sur moi. Je me retrouvai sur le sol de la timonerie, ses fesses sur ma figure, une substance pâteuse me dégoulinant le long du torse (porridge ou vomi). Je luttai pour me lever et regagner mon poste à la barre. Mais Rolland était pire qu’un homme qui se noie. Il gigotait, pesant de tout son poids sur moi, en hurlant…Foutus, nous sommes foutus…. Je sentis le voilier se redresser lentement sous l’effet du lest, tandis que j’entendais l’eau s’écouler par les dalots et les voiles faseyer bruyamment en secouant le bateau. Je rejetai Rolland sans ménagement, me relevai et mis la barre dessous pour éviter un virement lof pour lof. Lentement, « l’île de feu » revint dans le lit du vent et reprit son cap.

Nous luttâmes toute la journée pour gagner dans le Nord. Mais en vain. La dépression se creusait et nous rejetait vers l’ouest. La mer était à présent couverte de l’écume arrachée aux crêtes des vagues et se tenir sur le pont devenait difficile. Trop tôt dans l’année, pour un cyclone. Mais une belle dépression, assurément. Sans carte météo, je ne pouvais faire que des conjectures sur sa trajectoire. Nord-Sud, certainement. Persévérer vers le Nord, c’était la certitude de voir les choses empirer. Sans compter qu’avec ce temps et cette absence de visibilité, embouquer le tortueux chenal tracé dans le récif corallien pour gagner Hamilton, était hors de question. Je laissai la barre à Rolland malgré ses récriminations…Non, je ne pourrai pas…, observant au passage l’effet réducteur que provoque la peur sur les organes génitaux du mâle et me rendis dans ma cabine pour consulter la carte. Mon estime (toute droite de hauteur était exclue avec ce ciel bouché) me plaçait à une cinquantaine de milles dans le Sud-ouest des Bermudes. L’affaire de quelques heures avec une météo normale. Probablement jamais dans ces conditions. Rolland égrenait sa litanie de putains de bordels (il était aussi question de l’estuaire de la Gironde qu’il n’aurait jamais du quitter) tandis que j’entendais la chaîne du système de gouverne  raguer follement dans le vaigrage…Doucement la barre !...Esteban, faut que tu reviennes, je ne le tiens plus !...Mais si…Je réfléchis un instant. Le bateau fatiguait. Personne ne nous attendait aux Bermudes. Il fallait mettre en fuite. Mais vers où ? Retour au routier. Les Bahamas. Ce serait les Bahamas. San Salvador, comme Christophe Colomb. Les instructions nautiques me prédisaient un bon mouillage avec un fond de bonne tenue.  Je calculai la route et remontai dans la timonerie… Cap au 2-7-5…Rolland répéta, comme je le lui avais appris,…2-7-5 !...et abattit en grand. Le voilier se redressa, le bruit du vent se fit plus feutré et le tangage se transforma en roulis. Il me sembla entendre « l’île de feu » soupirer d’aise. Je choquai les écoutes pour orienter les voiles dans le vent. Grand largue. C’était les vacances ! Nous filâmes huit nœuds, avec des départs au surf à dix nœuds.

Après vingt quatre heures, le vent se calma et le soleil refit son apparition. Douze jours après le départ de Gustavia, une fine bande de terre apparut devant nous, exactement là où elle devait se trouver. J’adorais l’instant où j’annonçais à l’équipage, après une ultime droite de hauteur…Dans deux heures, vous verrez la terre surgir, droit devant… Il fallait voir comme ils étaient gentils avec moi alors…Un thé, Esteban ? Une petite collation pour notre capitaine bien aimé ? Des crêpes feraient-elles plaisir à notre leader maximo ?…Si ce n’est que cette fois, après que les deux fatidiques heures se fussent écoulées, il n’y eut strictement rien à l’horizon. Juste l’océan à perte de vue. Je crus que Rolland allait devenir fou. Il éclata en sanglots déchirants…C’est de ma faute. Tout est de ma faute…

Une histoire absurde. L’aérien du conservateur d’allure avait été arraché par la tempête, aussi dûmes-nous barrer à tour de rôle pour le restant du voyage. Deux heures à la barre, les yeux rivés sur le compas, puis quatre heures de repos. Tous les jours, l’un d’entre nous s’occupait, en outre, de faire la cuisine. C’était un régime assez épuisant, surtout la nuit. Deux jours plus tôt, Rolland avait pris le quart de deux à quatre heures du matin et pendant la première heure, l’esprit embrumé par le sommeil, avait barré au 215 en lieu et place du 275. Ne dormant que d’un œil,  je l’avais remarqué en consultant le compas renversé fixé au-dessus de ma couchette. C’était vraiment sans importance, si loin des côtes. Je lui en fis la remarque et lui demandai de barrer au 335 pour le restant de son quart, de manière à corriger son erreur. Mais je pense que son esprit éprouvé par la fatigue et par la tempête donna à cette erreur des proportions qu’elle était loin d’avoir. Je l’entendis gémir…Perdus, nous sommes perdus !...Aussi, quand à l’heure dite, il ne vit pas de terre surgir à l’horizon, pensa-t-il que son erreur nous avait probablement condamnés à errer jusqu’à la fin des temps dans le triangle de Bermudes. Quant à moi, j’étais perplexe. Je refis mes calculs. Non. Pas d’erreur. Nous étions bien à vingt milles de San Salvador. Nous aurions déjà du l’apercevoir sur bâbord avant. D’ailleurs tout trahissait l’approche de la terre : l’océan avait pris une teinte bleu ciel que je ne lui avais encore jamais vue auparavant et une myriade d’oiseaux marins jouaient dans le sillage de « l’île de feu ».L’île apparût deux heures plus tard. Surgie du néant. A quelques encablures. J’avais juste oublié un détail. Habitué aux hautes îles des petites Antilles qui se laissent voir de fort loin (trente à quarante milles), je n’avais pas imaginé que la hauteur des Bahamas, des îles coralliennes, ne dépasserait pas quelques mètres. La joie de Rolland ne connut plus de bornes. Il hurla…Terre, terre…comme le firent sans doute les marins de Colomb cinq cents ans plus tôt.

Commentaires

A moins d’avoir fait l’école navale, on n’y comprend pas grand-chose à ton histoire. Bon, j’ai compris que ça soufflait et qu’il y avait de grosses vagues. Virer lof pour lof ça doit sûrement être vachement grave, mais je vois pas trop ce que ça veut dire. La chaîne qui « rague dans le vinaigrage » ? Super flippant à condition de savoir de quoi il s’agit. Et puis quand ton copain barre au 215 (questquecest ?) au lieu du 275 (ah, le bouffon !) on sent bien qu’il a fait un truc pas clair, que d’un moment à l’autre vous pourriez tous vous faire « embouquer ». On attend des éclaircissements, mais non, toi, super cool, limite désinvolte, ben barre au 335 et laisse-moi dormir ! Là on a tout compris ! Evidemment !
Mais je demande qu’à apprendre. Si un jour t’as besoin d’un matelot et si t’es pas trop décrépi (ça date ton histoire, tu marches encore ?) moi je suis partant :o)

Écrit par : capitaine Haddock | 11 juin 2006

Ca va. Je suis encore en relativement bon état. Si tu veux des cours de navigation, je suis à ta disposition.

Écrit par : manutara | 12 juin 2006

Eh bien moi, je ne sais pas non plus ce que ces thermes techniques veulent dire, mais cela n'est en rien dérangeant pour suivre l'histoire toujours très prenante...pour un peu j'aurais presque eu le mal de mer !

Écrit par : tinou | 13 juin 2006

Burp!

Écrit par : manutara | 13 juin 2006

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