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02 juin 2006

Le vagabond des étoiles

Après notre baignade hauturière, je décidai de mettre en panne pour la nuit. Pas un souffle dans les airs, pas une ondulation à la surface de l’océan. Pas d’horaire. Personne ne nous attendait nulle part. La plaisance c’est aussi cela. Pas la plaisance de masse qui pousse les marins du dimanche à s’entasser dans des embarcations pour faire des ronds dans l’eau au large de quelque port de la riviera, au milieu de centaines d’autres embarcations. Cette plaisance là n’est que le prolongement de la comédie sociale jouée le reste de l’année, par d’autres moyens. Six cents chevaux dans le « calbar », sur le périphérique ou dans la Baie des Anges, ça reste un moyen d’être « in », de provoquer l’envie, de faire se trémousser d’aise les petites minettes et les petits minets avec en toile de fond cette nature qu’ils abhorrent parce qu’elle les renvoie à leur insignifiance. Non, je parle de cette plaisance où toute notion de plaisir abdique devant la fatalité. La fatalité d’être en mer, parce que, comme mes semblables, depuis que j’avais pour la première fois éprouvé une terreur indicible devant ses colères, une terreur sans remède, conscient que j’étais de ne pouvoir la faire cesser par un simple abandon, même si mon corps en proie au mal de mer m’avait depuis longtemps abandonné, depuis cet instant, donc, je sus que c’était en mer que je tracerais mon sillage dans cette vie. Exilé  loin de ses rivages je me plaisais à recréer mon univers marin. Du linge séchant au vent et c’était des voiles claquant dans la brise. Le vent dans les mélèzes et c’était le bruit du ressac sur le rivage. Le klaxon d’une « Micheline », la corne de brume d’un cargo. Sir Thomas Lipton comparait les plaisanciers à des hommes qui prendraient, tout habillés, une douche glacée en déchirant des billets de cent livres. J’aime beaucoup cette définition et elle me convient tout à fait. Elle introduit, outre le désagrément, la notion d’inutilité. Le vrai luxe dans la vie, au fond, c’est d’être inutile.

La première partie de la nuit fut splendide. Etoilée. Oui, je sais. C’est un lieu commun. Mais les citadins ne savent pas ce qu’est une nuit étoilée. A peine s’ils discernent encore la lune, quand ils ne la confondent pas avec un réverbère. Je parle de voûte céleste. Une poussière d’étoiles, de planètes, de constellations, devant, au-dessus, derrière nous. Un spectacle qui nous fait douter de la réalité de notre existence.

  J’avais laissé mes équipiers regagner leurs bannettes et m’installai confortablement sur le pont où, aspiré par l’infini, je  partis dans les étoiles. Je dus m’endormir, car c’est la musique qui me réveilla ou plutôt qui déclancha un de ces rêves qui précèdent le réveil. Je regardais passer un train sur un quai de gare tandis que les hauts parleurs diffusaient de la musique. Avant même de reprendre pleinement conscience, je sus que cette musique ne provenait pas de l’équipement stéréophonique du bord. Un air sirupeux. Loin de la salsa qu’affectionnait Stan ou des chœurs de l’armée rouge que Rolland emportait en tous lieux avec lui. Ce furent les trépidations sourdes ainsi que le bruit que ferait un train lancé à grande vitesse qui me forcèrent à ouvrir les yeux. A cent mètres, peut être plus, peut être moins, sur l’avant de « l’île de feu », une ville avait surgi du néant et lançait vers le ciel ses lueurs multicolores. Ce fut ce que mon cerveau embrumé par le sommeil me suggéra dans un premier temps. Bien vite, je reconnus un paquebot et pas n’importe quel paquebot. Son nom scintillait dans la nuit sur le pont supérieur : « Norway ». Délimitée par une myriade de lumières, je reconnus l’inimitable silhouette de l’ancien « France » dont l’étrave effilée labourait l’océan en produisant un chuintement métallique. Malgré l’entêtante musique, échappée sans doute de l’un de ses nombreux bars, le paquebot semblait désert. Je ne songeai pas à éprouver une quelconque peur rétrospective. A quelques mètres près… Juste un émerveillement enfantin. Longtemps je regardai le « Norway » s’éloigner vers le Sud, tandis que le puissant clapot soulevé par son sillage faisait lourdement rouler « l’île de feu ». Quand je ne perçus plus qu’une auréole lumineuse à l’horizon, je remarquai, que là-bas, vers le Nord, le ciel étoilé s’était dissolu dans une masse sombre illuminée de loin en loin par des éclairs.

 Le vent entra par le Nord Nord-Est. D’abord un léger souffle qui fit faiblement faseyer la grand-voile que j’avais maintenue hissée parce qu’un mât sans voiles c’est comme une maison sans toit. Un triste spectacle. Puis la brise forcit et un léger clapot se forma. D’une traction sur l’écoute de foc, je libérai l’enrouleur et établis le génois. Puis je hissai l’artimon et la trinquette. Je ne réveillai pas mes équipiers. Je voulais être seul pour sentir mon voilier revenir à la vie. Je le vis se cabrer tel un pur sang, puis prendre quelques degrés de gîte pour commencer à grignoter les milles un à un. Le loch à poisson émit son petit couinement familier. De plus en plus rapide. De plus en plus aigue. Je réglai le conservateur d’allure au plus près, conscient d’être désormais obligé de louvoyer pour gagner les Bermudes situées plein Nord. Je laissai le bateau livré à lui-même et regagnai ma cabine. Je fus heureux d’entendre à nouveau l’eau glisser le long du plat-bord. Assis à la table à carte, je remplis mon livre de bord, traçai une nouvelle route et tapotai distraitement, du bout de l’index, le verre du baromètre. Je crus un instant que l’aiguille s’était libérée de son axe, tant sa chute fut impressionnante.

 

Commentaires

Coucou Manu, j'ai eu une pensée pour toi cette après-midi car je suis allée à St Malo et j'ai vu un superbe voilier trois mâts immense "Alexander von Humbolet"
Bremerhaven
Dommage que je ne peux pas t'envoyer les photos. peut-être le connais-tu ?
Les jours prochains je le mettrai sur mon blog et je te ferai signe, j'ai pris quelques clichés.
C'est un voilier en bois qui date de 1906 en parfait état de navigation semble t-il.

Tu m'as fait presque peur avec le "Morbihan connection" je me suis empressée de passer à une autre note.....
Ceci dit j'ai bien ri en lisant ton commentaire !

Écrit par : Pénélope | 04 juin 2006

Merci pour les photos, je les ai bien reçues.

Écrit par : manutara | 04 juin 2006

Eh bien, figure-toi que moi aussi j'ai pensé à toi ce matin en mettant sur un de mes blogs une note sur la Jeanne d'ARC. Evidemment, ça n'est pas un voilier, mais bon, ça flotte encore après plus de 40 ans de bons et loyaux services !
http://ennoiretblanc.hautetfort.com

Écrit par : tinou | 05 juin 2006

tout ça me donne désespéremment envie d'être en vacances...

Écrit par : wrath666 | 08 juin 2006

Les commentaires sont fermés.