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29 mai 2006

L'enfant des sargasses

Finalement, nous sommes partis à trois en ce matin d’avril 1979. Les tensions entre Guy et Rolland menaçaient de dégénérer à tout instant en homicide tout ce qu’il y a de plus volontaire. Une nuit, alors que Guy, en rentrant d’une tournée des bars de Gustavia, avait posé le pied sur le visage de Rolland endormi en se glissant dans la cabine avant par une claire voie, je les avais retrouvé étroitement soudés en une étreinte meurtrière dont j’avais eu le plus grand mal à les démêler. Le lendemain, ils avaient tiré au sort qui resterait, qui partirait. Ce fut Rolland  qui gagna. Guy pleura, tandis que Rolland se précipitait sur le pont pour gagner le bout dehors à partir duquel il s’élança dans les eaux tièdes de la baie en faisant un très beau saut de l’ange.

Les trois premiers jours nous profitâmes d’un alizé d’Est bien établi qui poussa « l’île de feu » vers les Bermudes à une vitesse moyenne de six nœuds. Puis le vent nous abandonna, les voiles pendantes. Je mis la machine en route. Je détestais naviguer au moteur. Au désagrément acoustique s’ajoutait celui d’avoir à barrer en permanence, puisque le conservateur d’allure ne fonctionnait qu’avec la force du vent. Je n’avais jamais vu une mer aussi calme. Aussi désespérément lisse. Sans la moindre houle pour casser notre ère. Les terriens s’imaginent qu’une fois les côtes perdues de vue, toutes les mers se ressemblent. Juste une immense étendue d’eau.  Plane. Monotone. Erreur. Pour moi la mer changeait à chaque instant. Pas la même au milieu de l’Atlantique qu’au large des côtes d’Afrique. Pas la même le mardi que le lundi. Pas la même à onze heures qu’à dix heures. Impossible à expliquer à une personne qui n’a pas appris à s’orienter sans autres points de repères que les astres. Nous progressions au milieu d’un paysage peuplé de méridiens et de parallèles. Invisibles, mais qui, dans mon imagination, imprimaient leur marque à la surface de l’océan. C’est à terre que je suis perdu. Les marins me comprendront.

Les premières sargasses firent leur apparition au milieu de la quatrième journée. Bientôt, ces algues maintenues à la surface par des vésicules remplies d’air, occupèrent tout l’horizon. Une immense étendue d’un vert fluorescent que l’étrave de « l’île de feu » labourait au rythme du vieux Perkins six cylindres. L’atmosphère devint étouffante. Oppressante. Une étrange inquiétude nous envahit. Rien n’est plus angoissant en mer que le calme absolu. Brusquement, Rolland perché sur le bout dehors tendit le bras vers la surface et se mit à hurler…Là ! Un enfant !...Il courut vers la timonerie comme pour s’y réfugier. Quand il fut à coté de moi, je vis ses yeux remplis d’une indicible terreur. Dans le même temps, une chose blanchâtre, immergée au milieu des sargasses, dans laquelle je reconnus sans peine un petit corps doté d’une tête, de bras et de jambes défilait le long de la coque. Stan éclata d’une rire hystérique…Une poupée, c’est une poupée !...Oui. Mais pourquoi une poupée ? La poupée fut suivie de biens d’autres objets flottants : bouées de pêche, sacs en plastique, bouteilles, bidons, planches. Par un caprice étrange du Gulf Stream qui parcourt l’Atlantique Nord dans un mouvement giratoire autour de la mer des Sargasses, nous traversâmes une décharge pendant plusieurs heures. Que des bateaux à voile aient pu disparaître en ce lieu, autrefois, rien d’étonnant à cela. Sans vent, sans courrant, leurs coques en bois étaient attaquées par les tarets. C’était l’affaire d’un mois ou deux avant que des voies d’eaux se déclarent et qu’ils partent par le fond. En fin de journée, les déchets avaient disparu et les sargasses repris leurs droits. Je coupai le moteur. Un vieux fantasme. Se baigner en pleine mer. Lorsque le bateau eut cassé son ère, chacun, à tour de rôle (évidemment pas tous en même temps), se jeta au milieu des Sargasses. Etrange impression que de voir, depuis la mer,  « l’île de feu » échoué au milieu de toute cette verdure. Sensation grisante que celle de flotter nu à des centaines de kilomètres de toute terre. Rolland hésita un long moment avant de se jeter à l’eau. Je ne cherchai pas à le forcer, mais je sentis bien que dans la tête de mon équipier se disputaient la crainte et le désir de vivre un moment probablement unique dans une vie de terrien. Finalement il se lança à l’eau, fit quelques brasses autour du voilier et remonta bien vite en traînant derrière lui une impressionnante guirlande de sargasses. En riant, il se la passa autour de la taille et drapé dans ce cache sexe végétal, improvisa un tamouré langoureux. Le rire se transforma rapidement en cri de dégoût, quand Rolland se rendit compte que les sargasses abritaient une vie minuscule mais foisonnante. Un à un, de petits crabes, des anguilles frétillantes et des méduses gélatineuses tombèrent sur le pont.

 

 

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24 mai 2006

Incompatibilité

Je sortis de ma cabine juste à temps pour voir un Zodiac s’éloigner. Guy était vautré sur le pont et gueulait…En prison, oui tous en prison !... Rolland lui flanqua un coup de pied (nu) dans les côtes….La ferme espèce de crétin !... Guy émit un glapissement et se roula en boule. Je ne voyais pas Stan. Rolland me désigna le trois mât d’un mouvement du menton…Il a disparu sur le « Bel espoir » dès qu’on a mis les pieds dessus. On aurait dit qu’il avait honte de nous. Tout ça à cause de cette dinde arienne !...J’empêchai Rolland de flanquer un nouveau coup de pied au blond volatile. Nous transportâmes Guy (enfin, moi, parce que Rolland se contenta de le pousser en le talochant) dans le carré pour l’accommoder dans une bannette, puis je fis asseoir Rolland tremblant de rage, sur le canapé. Là, coincé derrière la table il aurait du me passer sur le corps avant de parvenir à atteindre Guy qui reposait sur le ventre, la bouche ouverte, les yeux mi-clos. J’offris un cigare à Rolland, pour l’encourager à parler.

 …Bon, on monte à bord. Ca se passait sur le pont. Du monde partout. La soirée était bien entamée et ça buvait sec (Il avait les yeux étrangement brillants). Tu connais le principe du Bel Espoir ?...Mmmm… Tu visualises donc les passagers ?…Ouais, des naufragés en terre ferme…Si tu veux. Moi je les considère d’abord comme des victimes. Oui parfaitement ! Les victimes d’un système inique. Où la dignité de l’homme est quotidiennement foulée aux pieds, sacrifiée aux intérêts du grand capital. Alors évidement, dans cette société de consommation de merde, je dis bien de merde, où seul importe le fric, nombreux sont les laissés pour compte qui sombrent dans la consommation de substances illicites. Illicites pourquoi ? Je te le demande ?... Il commençait à s’échauffer et ne me laissa pas le temps de répondre…Parce qu’illicites elles rapportent beaucoup plus d’argent au système qui les interdit. Ah, ils sont malins les suppôts du grand capital ! Mais un jour on les aura, il feront un faux pas, le faux pas de trop, et crac, par les couilles. Tu m’entends, par les couilles ! (Il fit le mouvement de cueillir une paire de couilles  au vol  avant de l’écraser dans sa main droite)…Oui, mais arrête de hurler, tu vas réveiller Guy…De concert, nous nous retournâmes vers le gisant qui, dans la pénombre, gisait à présent sur le dos et, les jambes écartées, se caressait doucement l’entrejambe, au travers de son pantalon. Je pris un coussin derrière mon dos et le jetai sur Guy à l’endroit où, supposai-je, se trouvait son visage. Il s’interrompit un instant en maugréant dans son sommeil d’ivrogne, puis repartit de plus belle, avec cette différence notable qu’il enfourna profondément la main dans son pantalon. Je crus un instant que Rolland allait me faire une attaque. Les yeux exorbités, il regardait le spectacle, sans un mot, sans énoncer une quelconque vérité première tirée de « Das Kapital » ou du petit livre rouge. J’essayai de détourner son attention ...Oui, justement, c’était quoi le problème ce soir ?...Rolland me regarda comme si j’étais devenu fou…Mais, mais, tu ne fais rien, tu n’interviens pas ?... Oh, tu sais, je crois qu’il s’en tire très bien tout seul !...Les mains de Rolland voltigèrent devant mon visage comme pour en chasser quelque insecte déplaisant…Mais il faut faire cesser cette abomination. Tout de suite !...Tu vas pas me dire que t’as jamais vu un mec se branler ?...Il déglutit péniblement et d’une voix rauque, sans quitter un seul instant Guy des yeux…Non. La masturbation est une pratique anti-sociale. Petite bourgeoise…Ah ? Alors Marx ne se paluchait pas, selon toi ?...Non, il souffrait d’hémorroïdes !...Sur la queue ?!!?...Non, enfin, à l’endroit habituel…J’avoue que je ne comprends pas… Putain, il va jouir !...Qui Marx ?...Non, imbécile, Guy !... Je me retournai. Effectivement, l’homonyme du grand écrivain avait accéléré le rythme. Il émit quelques couinements qui se transformèrent en râles d’agonisant, puis ce fut le silence. Juste sa respiration profonde. Je revins à Rolland…Bon, maintenant que le spectacle est terminé,  tu vas peut-être m’expliquer ce qu’il s’est passé ce soir…. Rolland se passa les deux mains sur le visage, puis me désigna Guy… Le problème, c’était lui, une fois de plus. Il a commencé par picoler, des ti punch, pour jouer au grand, à l’aventurier. Il a voulu raconter sa vie. A qui ne voulait surtout pas l’entendre. Montrer qu’il existait. A qui ne voulait pas le voir. (Là, il imita la voix doucereuse de Guy) Moi, je me suis embarqué pour les Bermudes et blabla et blabla, la Mauritanie, les dindes, les boys. Il a continué en critiquant le « Bel Espoir ». Lui, il aurait fait ceci ou cela. Mis cela ici au lieu de le mettre là. Bon, les mecs ont laissé pisser. Ils voyaient bien que c’était un minable qui avait un coup dans le nez. Et puis Guy a vu une fille, une des rares filles présentes. Il a commencé à lui parler. Elle n’a même pas fait semblant de lui prêter attention. Elle était avec un mec en treillis qui avait une tronche à passer tout un village de vietnamiens au napalm pour avoir sa dose. Mais cet idiot de Guy ne voyait rien. Pire que cela. Il s’est mis à faire de la provoc. Il a dit à la fille, tu ne veux pas laisser cette bande de drogués et venir avec nous aux Bermudes ? Là, le mec qui était avec la fille a commencé à s’intéresser à la discussion. Il a demandé à Guy s’il avait un problème. Vu l’aspect du gars, une vraie armoire à glace, j’ai pensé que Guy se calmerait. Tu parles ! Pas du tout. Il s’est mis à gueuler qu’au lieu de payer des croisières à des dégénérés de son espèce, il vaudrait mieux les coller en tôle ou leur faire construire des routes. Là, l’armoire à glace a eu un sourire mauvais. On aurait pu compter ses dents, tellement il lui en manquait. (Rolland prit une voix grave, un peu pâteuse). Alors t’es pas content d’être avec nous ? T’es pas bien là, à boire à l’œil ? Tu cherches des emmerdes ? Ah, c’est ça ? T’es un chercheur d’emmerdes. Contrairement aux champignons ou à l’or, les emmerdes sont faciles à trouver. On les trouve  parfois même sans chercher. Il suffit de les appeler. Ouh, ouh, emmerdes, vous êtes là ? Regarde blondinet. Tu ne vois rien ? Si ! Ils sont là les emmerdes, à coté de toi. Non ? Alors c’est que t’es vraiment bigleux. A moins que tu ne sois trop con. Oui, ça doit être ça. Moi les cons ils m’attendrissent. Quand je m’attendris, je deviens sentimental. Et quand je suis sentimental, je cogne. C’est ma manière d’exprimer mes sentiments.(Rolland reprit sa voix normale). Alors le grand mec s’est tourné vers moi et m’a demandé si Guy était mon copain. J’aurais du répondre que non, que j’avais rien à voir avec lui, mais cela aurait exigé des explications à n’en plus  finir. Alors j’ai dit oui. Il a hoché la tête, s’est détourné, a semblé se rappeler de quelque chose et m’a flanqué une baffe qui m’a envoyé valdinguer à l’autre bout du pont. (Voix de l’armoire à glace) La prochaine fois, tu choisiras mieux tes copains ! Ensuite ils nous ont collés dans un Zodiac et virés comme des malpropres. Tu te rends compte ? Se faire gifler à cause de cet abruti !

Là, il fallut que j’intercepte Rolland qui avait grimpé sur la table pour se jeter sur Guy avec, sans aucun doute, des intentions homicides.

Le lendemain, les esprits s’étaient calmés et j’avais récupéré Stan. Dans un état second. Mais entier. Quand il était dans cet état, une phase transitoire entre le shaman en transes et Robin des bois (il voyait des choses étranges et voulait redistribuer les cartes), il se mettait dans un coin et jouait de la flûte. Pendant des heures. Il valait mieux, alors,  le laisser tranquille.

Guy resta dans un état semi comateux pendant un jour ou deux.

Je fus content de rependre la mer. Sainte Lucie, Les Saintes, la Guadeloupe, Montserrat, Saint Kitts, Saint Barth. J’aimais m’arrêter tous les jours dans une autre île. En quittant les Saintes, Guy, au moment de hisser le génois, ne se rendit pas compte qu’il était engagé sous le tangon, provoquant ainsi une large déchirure. En plus de tout le reste, Guy était très maladroit. Il fallut trouver un voilier à Pointe-à-Pitre et tandis que nous attendions que s’effectuât la réparation, Guy, auquel j’avais fait traverser la ville, le gigantesque sac à voile de quarante kilos sur le dos,  me proposa d’aller voir un de ses « bons copains » qui ne manquerait pas de nous inviter à déjeuner. J’eus la faiblesse d’accepter. Guy avait plein de bons copains. Mais il avait une certaine difficulté à se souvenir de leur adresse. Nous commençâmes par sonner aux portes dans les beaux quartiers et finîmes dans la banlieue. Après deux heures de recherches sous un soleil brûlant, de, non, il n’habite plus ici, il a déménagé, je crois qu’il est allé s’installer à…, nous arrivâmes en nage et affamés devant une porte couverte de traces de doigts crasseux, au troisième étage d’un immeuble délabré. Au cinquantième coup de sonnette et alors que j’étais déjà dans l’escalier, la porte s’ouvrit sur un individu vêtu uniquement d’un slip kangourou et couvert de poils roux jusque dans les oreilles. Je revins sur mes pas, tandis que Guy lui serinait la complainte du gars qui passait là par hasard et qui s’était dit, tiens, si j’allais dire bonjour à mon vieux copain….d’école primaire. Je pensai… Ecole primaire ? Oh mon Dieu !... Quand Guy eut fini de chanter son couplet (avec cette voix de guimauve que nous nous plaisions à contrefaire, à peine avait-il le dos tourné), le yéti émit quelques grognements, que je n’aurais osés qualifier d’amicaux. Ses petits yeux chassieux s’attardèrent un moment sur Guy, puis sur moi, pour revenir se poser sur Guy, tandis que son front fortement en déroute se couvrait, sous l’effet de l’intense réflexion, de profondes rides d’incompréhension. Guy insista…Tu ne me reconnais pas ?... Le yéti, grogna, NON, avant de nous claquer la porte au nez. J’eus brusquement envie de faire très mal à Guy. Mais je me retins car il n’aurait pas compris. A vingt cinq ans, il s’imaginait encore qu’il existait, quelque part sur la planète, des gens qui pouvaient l’aimer.
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18 mai 2006

La dinde

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Avril 1979. Le 15 précisément. Pas un jour dont je puisse particulièrement me souvenir, mais, en nettoyant les étagères de ma bibliothèque, ce matin,  un de mes journaux de bord de « l’île de feu » m’a échappé des mains et est tombé en s’ouvrant à la page du 15 avril 1979. Je lis, 1200 heures,  quitté Gustavia. Gustavia ? Ah, oui, Saint Barthélemy dans les Antilles françaises. Evidemment ce journal ne mentionne que les données nécessaires à la navigation. Des chiffres, hermétiques pour le profane, mais en un instant, à leur lecture, je me retrouve un quart de siècle en arrière, plongé au cœur du triangle des Bermudes, dans la mer des sargasses. Etrange traversée. Il avait d’abord fallu recruter l’équipage quelques semaines plutôt à Fort de France. Pour les quarts. Je savais l’Atlantique Nord fréquenté sur la route prévue. A deux, les quarts sont épuisants. Je me fichais des compétences marines de mes équipiers, pourvu qu’ils eussent une bonne paire d’yeux. En plus de Stan, mon fidèle second franco-vietnamien, je voulais embarquer deux personnes supplémentaires. Des « beach combers », comme on les appelait alors. En général des jeunes gens qui avaient choisi ce moyen de transport pour parcourir le monde sans bourse délier. On pouvait bien ou mal tomber. Difficile de juger sur pièce à terre. En mer oui. Quelques heures au près serré, un petit quatre ou cinq dans le nez et les personnalités se révélaient. Rapidement. Oh, oui ! A l’époque, j’étais connu dans cette partie de la Caraïbe sous le sobriquet de Raspoutine. Pas celui du tsar, mais celui de Corto Maltese. C’était sans doute du à mon visage qui exsudait une aménité rare.  Evoluant à vingt cinq ans au milieu de vieux loups de mer d’une soixantaine d’années, je m’étais laissé pousser une épaisse barbe noire, histoire de me vieillir un peu. Stan s’occupait du reste, en me décrivant, à qui voulait l’entendre, comme une brute de la pire espèce. Tout ça, parce que, quelques mois plus tôt, j’avais menacé de débarquer un équipier sur les plages de Mauritanie. Il refusait de faire la vaisselle. D’abord, il s’était marré, le petit salopard. Un anglais. Blond. Assez mignon. Mais très con. J’avais modifié le cap, plein Est. Il est venu vers moi, un léger tremblement dans la voix…Uh, uh, uh, changing course, heeee ?...yeaaaah…What for, if I may ask, indeed ?….To get rid of you,  lousy bastard… Jamais vu un mec faire aussi rapidement la vaisselle. Avec autant d’entrain. Quémandant du regard une parole d’approbation de ma part. Et il ne fallait même pas qu’ils songeassent à me jeter par-dessus bord. Ils ne connaissaient rien à la navigation. J’aimais bien faire mon cinéma à l’heure de la méridienne, avec mon sextant et mes tables de calculs HO 249. Leur montrer qu’au milieu de l’immensité liquide, j’étais leur seul guide.

Aux escales, Stan se plaignait donc amèrement de mon manque d’humanité. Cela lui attirait la sympathie de ses interlocuteurs et lui permettait d’avoir des verres de ti punch à l’œil. Dans le fond, je crois qu’il m’aimait bien si ce n’est qu’il me détestait. Il resta cinq ans avec moi.

Pour ma croisière aux Bermudes je voulais donc trouver deux équipiers supplémentaires.

Guy et Rolland. C’était les noms de mes deux nouvelles acquisitions. Rolland était troskiste avec un poil de maoïsme mâtiné d’une once de guévarisme. Moi, ce furent les quelques poils qu’il avait au menton ainsi que le beau sourire qui éclairaient ses yeux verts d’une lueur cruelle qui me convainquirent de le prendre à bord. C’était un métis d’origine antillaise qui avait grandi dans la région de Bordeaux je crois. De petite taille, il arborait une impressionnante coiffure afro. Il était à la recherche de ses racines, mais celles-ci étaient si profondément enfouies dans le sol antillais qu’il ne put jamais les retrouver. Sa rhétorique compliquée semblait de surcroît laisser de marbre la jeunesse antillaise. Ayant échoué dans sa tentative de libérer les îliens des chaînes de l’impérialisme bourgeois, il voulait continuer son périple. N’importe où, pourvu que cela fût gratuit.

Guy, et bien c’était Guy. Un concentré d’humanité calamiteuse à lui tout seul. Issu d’une famille de béqués ruinés, il avait grandi au gré des affectations qui échoyaient à son père, un professeur de lettres. La dernière avait été la Mauritanie, cette terre où j’avais fait croire que je voulais abandonner le pauvre Wayne. J’y vis un signe du destin et ajoutai le nom de Guy sur ma liste d’équipage. Lui ne voulait pas voyager. Juste s’enfuir. Sans que personne ne songeât à le retenir. Il était l’homonyme d’un écrivain dont je n’avais pas entendu parler jusque là et ne manquait jamais de faire suivre l’énoncé de son nom de famille par la mention, comme l’écrivain… Guy était aussi blanc et blond que Rolland était brun et noir. Aussi grand et conformiste que l’autre était petit et révolté. Un seul point commun : tous les deux portaient des lunettes. Mais l’un était myope et l’autre hypermétrope. Je crois qu’ils se détestèrent instantanément.

Cela commença avant notre départ. Guy me prit à part et me dit…Tu ne sais peut-être pas, tu n’es pas d’ici, mais les noirs…

Rolland fit de même en me disant…Tu ne sais peut-être pas, mais les béqués…

Entre le blanc antillais et le noir métropolitain j’espérais que le bleu ultramarin agirait à la manière d’un catalyseur.

Un incident vint sceller définitivement l’inimitié entre les deux garçons.

Guy adorait raconter des histoires drôles dont la drôlerie résidait justement dans leur totale absence de drôlerie. La plus fameuse fut l’histoire de la dinde. En Mauritanie, la famille de Guy réunie autour de la table pour le dîner. Une dinde aux marrons. Le boy entre, portant la dinde sur un grand plateau. Il trébuche sur le tapis, s’étale, la dinde vole à l’autre bout de la pièce. Le boy se lève, ramasse la dinde, récupère les marrons un à un, les remets dans le plat et sans un mot le pose sur la table, puis sort. Voilà, l’histoire de la dinde. Elle tira des larmes de rire à Guy, tandis que Rolland, après avoir émis un ricanement de mauvaise augure à la mention  du terme boy, saluait la fin de l’histoire d’un…Et alors ?... sans appel. Guy, enleva ses lunettes, s’essuya les yeux et répondit…Et alors, rien…en repartant d’un éclat de rire hystérique.

Le dernier soir, à Fort de France, la famille de Guy  voulut faire ma connaissance et nous invita tous les quatre, pour le dîner. Il y avait là, monsieur, madame, un petit frère, une jeune sœur. De manière étrange, ils ne se ressemblaient pas entre eux, mais tous ressemblaient à Guy. Guy à des stades divers de maturité et de sexe. Son père se présenta…Edouard R***, R***, comme l’écrivain…

Au menu, il y eut de la dinde aux marrons. A chaque bouchée de l’imposant volatile je sentais monter en moi les spasmes précurseurs d’un fou rire incontrôlable. Nous fixions nos assiettes, évitant de nous regarder les uns les autres. La conversation fut d’un ennui inénarrable. Les Guy semblaient avoir parcouru le monde, greffés à leur table recouverte d’une nappe à carreaux sur laquelle trônait une dinde aux marrons servie par un boy, les pays visités ne se différenciant que par le nom des boys et par la taille des dindes. Mais ce qui rendait la communication pénible, voire impossible, était l’extraordinaire sècheresse de la dinde mêlée aux marrons. Chacun mastiquait dans son coin,  avec application et les déglutitions étaient accompagnées de grimaces douloureuses. La sœur de Guy jeta un regard courroucé à Rolland qui semblait avoir renoncé et renvoyait  les marrons, à l’aide de sa fourchette, d’un bout de son assiette à l’autre…C’est contre ta religion les dindes ?...Oui, sauf si elles ont été rituellement circoncises…Madame Guy interrompit un instant l’ascension de la fourchette vers sa bouche, en observa le contenu et précisa…La dinde vient de la boucherie alsacienne…La sœur haussa les épaules et Guy me jeta un regard désespéré. Mini Guy, assis à côté de moi, me tira par la manche et, la bouche remplie de dinde et de marrons, me montra son appareil dentaire. Madame Guy voulut intervenir, dire sans doute…voyons, ferme la bouche…mais elle dut avaler un peu rapidement la substance plâtreuse, car elle fut prise d’une quinte de toux et dut quitter la table. Monsieur Guy, qui était venu à bout du contenu de son assiette, se tourna vers nous et pour faire diversion nous dit…Cette dinde me rappelle une histoire fort drôle. C’était en Mauritanie…

De retour à l’embarcadère, les abdominaux douloureux à force de rire, nous rencontrâmes un groupe de marins du Bel Espoir, le trois mâts du père Jaouen ancré dans la baie des Flamands depuis quelques jours. Un fest noz était organisé à bord et nous y étions cordialement invités.

Je laissai mes trois équipiers y aller et retournai sur « l’île de feu ». Vers le milieu de la nuit, j’entendis les vibrations émises par l’hélice d’une vedette à moteur. Suivit un accostage brutal. Des éclats de voix, un choc sourd sur le pont. Je sortis de ma cabine.

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12 mai 2006

La croisière s'amuse

…J’ai laissé Robert à la morgue de l’hôpital en promettant au toubib de venir le chercher le lendemain et je suis retourné à la maison en me demandant si j’allais pas une fois de plus me tirer en laissant tout en plan. Je me suis assis sur la terrasse et ai regardé le soleil se coucher. Il faisait froid et le vent soufflait sans relâche depuis plusieurs jours. C’était l’heure où avec Robert on commençait à picoler. Je grelottais, mais je n’avais pas le courage de rentrer dans la maison pour allumer un feu dans la cheminée. C’était le boulot de Robert d’habitude. Il l’aimait sa cheminée. Je suis allé dans sa chambre. Un foutoir pas possible. Il avait sûrement pas prévu de partir ce jour. Il aurait fait un peu d’ordre sinon. J’ai commencé à fouiller. Sans conviction.  Des vêtements jetés en vrac dans un coin. Des piles de bouquins. Au mur, une carte du monde. Elle était barrée sur toute sa longueur par deux lignes parallèles faites au feutre rouge. Et entre les traits, cette inscription, VENDU. Je me suis alors rendu compte que c’était la première fois que j’entrais dans sa chambre. Je me suis couché sur son lit défait et j’ai brusquement réalisé qu’on pouvait se réveiller dans un lit et finir sa journée à la morgue. C’était aussi bête que ça. J’ai ouvert le tiroir de la table de chevet. De vieux billets d’avion et son passeport. Je l’ai ouvert. Il aurait eu cinquante cinq ans dix jours plus tard. Je ne lui avais jamais demandé son âge ni sa date de naissance. Je lui en avais inventé une pour le certificat de décès. Soixante ans. Je n’étais pas tombé si loin que ça. L’alcool ça conserve mal.  Pour moi, Robert avait commencé à exister le jour de notre rencontre. On ne parlait jamais du passé, ni même du futur. Juste du présent. Et encore !

 Il y avait un truc qui me faisait mal au dos. Au début j’ai pensé que c’était le sommier défoncé. J’ai retourné le matelas. C’était sa mallette d’homme d’affaires. Un truc en cuir marron qu’il emportait quand il partait en voyage. Il dormait dessus !  Dedans il y avait plusieurs petites bouteilles de liqueur, comme celles qu’on offre aux passagers dans les avions,  une  trousse de toilette, un vieux pull en cashmere et une grosse enveloppe brune. A l’intérieur plusieurs liasses de Dollars et une lettre. J’ai commencé par compter l’argent…

J’émis un ricanement désagréable…Si tu m’avais dit que tu avais lu la lettre en premier, je ne t’aurais pas cru !...Ludo haussa les épaules, puis sortit de la voiture pour aller s’asseoir un peu plus loin dans l’herbe. J’allai le rejoindre, conscient d’avoir un peu manqué de délicatesse.

…Alors ? Il y avait beaucoup dollars…Il me jeta un regard courroucé, hésita un instant, puis continua son récit…Trente mille dollars. Sur le moment, je savais pas trop ce que ça représentait. Enfin c’était des dollars. Rien que ça, c’était déjà pas mal ! J’ai lu la lettre, ensuite. Un truc de fou. Il me disait d’abord que le jour de notre rencontre, il venait d’apprendre que son cœur était fichu. Ca pouvait péter d’un jour à l’autre. Ne savait pas s’il lui restait, un jour, un mois, un an . Tu penses, avec ce qu’il buvait ! Ensuite il n’a plus parlé que de moi. Qu’il n’avait jamais eu d’enfants et qu’il n’aurait surtout pas voulu d’un fils comme moi. On pouvait  pas humainement souhaiter à quelqu’un d’avoir à donner son nom à quelqu’un d’aussi faignant et paumé que moi. Mais comme il ne valait pas mieux que moi, sans doute moins encore (c’est lui qui le dit, pas moi), il méritait de terminer sa vie en ma compagnie. Il ne se faisait aucune illusion sur mes capacités à m’amender, mais comme il n’avait vraiment personne d’autre au monde, il s’était occupé de mon avenir. Immédiat d’abord. Il avait mis la maison en Espagne à mon nom, vu qu’il l’utiliserait sûrement pas longtemps pour lui. Les documents se trouvaient chez maître machin chose à Cadix. Ensuite, s’il en restait quelque chose au moment de sa mort, les Dollars de l’enveloppe étaient pour moi.

Plus sérieux, mon avenir lointain. Pendant ses voyages en Suisse, il avait liquidé sa maison et tous ses avoirs. La somme (j’aurai la surprise) avait été déposée sur un compte à numéro à la banque*** de Genève. Il m’expliquait que pour y accéder il me suffirait du numéro du compte et d’un nom de code, tous les deux déposés sous pli scellé à l’étude de maître Duschmoll à Genève, pli qui me serait remis sur présentation d’une pièce d’identité le jour de mes vingt cinq ans. Offre valable vingt quatre heures. Pas avant évidemment, j’avais qu’à essayer de me démerder un peu, et surtout pas après. J’aurai qu’à remuer mon petit cul pour que le **** 1978 entre 00.00 heure et 2400 heures je me trouve à l’étude de maître Duschmoll ou à celle de son successeur en cas de décès de ce dernier. Si je laissais passer l’occasion, Duschmoll savait ce qu’il avait à faire, ce serait plus mon affaire. Il m’expliquait  que, d’abord, l’idée de me voir flipper jusqu’à ce jour ne lui était pas désagréable. Ensuite, il voulait que j’introduise un peu de rigueur dans mon existence. Enfin, si je ne me présentais pas le jour dit, cela signifierait que j’en avais pas vraiment besoin de cet argent ou que j’aurais pas eu de chance et quand on manque de chance à ce point, l’argent est impuissant à arranger les choses.

Je l’ai relue cette lettre jusqu’à m’en faire péter les yeux,  pour être certain de ne rien avoir oublié. De tout avoir bien compris. Tu crois qu’il y aurait mis un mot gentil ? Un indice qui aurait pu me faire croire qu’il avait apprécié ma compagnie ? Et si je m’étais barré ? Parce qu’un macchabée c’est traumatisant. Après tout j’étais encore qu’un gamin. C’était à lui de veiller sur moi ! Me laisser tomber comme ça !  J’étais à deux doigts de le laisser pourrir dans sa morgue. Et si j’avais pas eu l’idée de fouiller sa chambre ? Je me serais retrouvé sans rien !...

… Oh, tu sais, il devait bien te connaître Robert et se douter que tu fouinerais dans ses affaires. Ensuite pour laisser tout ce qu’il possédait à un garnement comme toi, il devait t’avoir à la bonne, même s’il ne te l’a jamais dit !...

Ludo hocha la tête pensivement…Ouais. C’est ce que je me suis dit. J’ai passé la nuit à essayer de trouver un moyen de lui éviter le cercueil, les tonnes de terre, les sales bestioles qui le boufferaient petit à petit, la pourriture. Au petit matin, j’avais trouvé.  Le temps de mettre une liasse de billets  dans la poche et j’ai foncé au port de pêche. J’ai choisi un bateau qui avait l’air d’être sur le point de larguer les amarres et je suis monté à bord. Dans la timonerie il y avait un gars qui avait une gueule de capitaine. Il m’a regardé de haut en bas et m’a sorti, porque demoraste tanto ? Ce con m’avait pris pour le remplaçant de son matelot malade ou blessé. Quand j’ai eu fini de lui raconter mon histoire, il a gueulé, fuera de aqui, cabron, no tengo tiempo que perder ! Je lui ai sorti mon arme secrète. Dix billets de cent dollars. Il y en aurait autant une fois la mission remplie. Il a maté les billets, puis moi, puis de nouveau les billets et m’a fait un grand sourire en les empochant. Il était encore plus terrifiant souriant qu’en colère. Il a regardé à gauche et à droite, puis a fermé la porte de la timonerie. On a parlé un moment et on s’est donné rendez-vous en début de soirée. Ensuite, direction l’entreprise de pompes funèbres recommandée par l’hôpital. Les dollars ont eu le même effet sur le directeur que sur le patron pêcheur. D’abord un, no, eso no se puede, horrifié, puis un, claro que si, mielleux. En début d’après-midi, j’arrivai à l’hosto derrière deux corbillards superbes. L’un pour le cercueil, l’autre pour les fleurs. J’avais eu du mal à trouver des fleurs en cette saison. Ils n’ont pas fait d’histoires à la morgue pour nous remettre Robert. Au contraire. Z’avaient l’air d’être ravis de s’en débarrasser. Le petit convoi s’est mis en route.  Ca avait une certaine classe, quand même. A tous les carrefours les flics se mettaient au garde à vous et nous saluaient. Robert et moi.

Le directeur de la funeraria nous a ensuite organisé une petite messe sympa, pas trop longue, dans une chapelle pas trop prétentieuse. Je ne savais pas si Robert était croyant ou non, mais ça pouvait pas lui faire du mal. Moi, ça m’a fait du bien. Ca m’a rappelé mon enfance. Puis ça a été le cimetière. Il y avait même quelques vieilles pour regarder le cercueil descendre dans le trou en se tamponnant le nez de leurs mouchoirs en dentelle. Les pelletées de terre. Les fleurs. Pas des couronnes. Des fleurs coupées. Je trouvais que ça faisait plus gai.

A la nuit tombante,  je me suis pointé  sur le port, devant les entrepôts frigorifiques. J’avais laissé la bagnole dans une rue passante en planquant une partie du fric sous la moquette. Je faisais moyennement confiance au patron pêcheur. Il est arrivé à l’heure et m’a fait signe de le suivre à l’intérieur des entrepôts. Il y avait du peuple là dedans. Ca puait le poisson. Sans cesse, des charrettes à bras entraient remplies de thons et ressortaient pleines de pains de glace.

Il m’a dit de prendre une charrette vide. On a attendu notre tour pour la remplir de glace. Puis on est ressorti. Le directeur de la funeraria attendait un peu plus loin, dans une camionnette bâchée. Lui aussi était à l’heure. C’est fou ce que le fric rend les gens ponctuels ! On a vite fait descendre Robert pour le poser sur la charrette. Ils l’avaient emballé dans une vieille toile de bâche comme me l’avait demandé le capitaine. On a entassé des pains de glace dessus. L’affaire de trente secondes. Personne n’a prêté attention à nous. J’ai donné au directeur la somme convenue. Si tu avais vu la tronche du capitaine ! J’ai cru que les yeux allaient lui sortir de la tête. Pendant qu’on poussait la charrette sur le quai, il a commencé à me parler de frais supplémentaires, de sa journée de pêche perdue, des autorités qui risquaient de fourrer leur nez dans ses affaires. J’ai cru un moment que tout allait tomber à l’eau. Finalement il a accepté une rallonge de cinq cents dollars payables à l’arrivée. On a transbordé Robert sur le bateau. Moi, j’avais l’impression que, des embarcations voisines, tout le monde voyait bien qu’on était en train de monter un cadavre à bord. C’était évident, pourtant. Mais non. Pour eux c’était juste un truc emballé dans une bâche.

C’est en voyant les lumières de la ville s’éloigner que j’ai pris conscience que je n’étais pas là pour une ballade en mer, mais pour balancer le corps de mon vieux copain à la baille. Ca m’a fait une sale impression. C’était glauque tout ça. Robert dans sa bâche qui roulait doucement sur le pont, le vent, la mer qui forcissait de minute en minute. Le vacarme du moteur. Le capitaine voulait absolument sortir des eaux territoriales pour immerger Robert. Il m’a expliqué une histoire de limite des onze milles et d’eaux internationales où les lois du pays cessaient de s’appliquer. Apparemment il s’était renseigné. Discrètement. Ce n’était pas vraiment illégal d’immerger un mec mort de mort naturelle en mer, mais seulement en dehors des eaux territoriales et s’il n’était pas possible de faire autrement. C’était un peu notre cas. Je pouvais vraiment pas faire autrement. Après j’ai commencé à dégueuler tripes et boyaux. L’impression d’être bourré. Une fois vidé, j’ai eu tellement froid que je suis allé rejoindre le capitaine dans sa timonerie qui sentait le chien mouillé. J’étais si triste, j’avais si peur, que je préférais encore la compagnie de ce gros type désagréable à celle de Robert dans sa bâche. Au moins il était vivant. J’avais jamais pensé que la nuit pouvait être aussi noire. Aussi profonde. Les crêtes des vagues et le sillage diffusaient une drôle de lueur verdâtre. J’ai pensé à des feux follets. J’ai failli me pisser dessus de trouille. Plancton, m’a expliqué le capitaine. Bon, pour la pêche. Fallait être fou pour passer sa vie en mer. Au bout d’un peu plus d’une heure, le patron a coupé les gaz. Le bateau s’est mis à rouler en travers des vagues. On est sorti sur la plage arrière. Le capitaine a allumé un projecteur. Un truc visqueux m’a frôlé la joue avant de venir s’écraser sur le pont. J’ai poussé un cri. D’autres ont suivi. Des seiches, m’a expliqué le patron. Elles sont attirées par la lumière. Je l’ai regardé enrouler un bout de grosse chaîne rouillée autour des pieds de Robert. Là, j’ai pété les plombs. Je me suis agrippé au capitaine. Non, c’était pas possible. On pouvait pas faire un truc pareil. Il y avait plein de machins gluants dans la mer. Et puis c’était froid et profond. Non, fallait ramener Robert à terre pour le mettre dans sa tombe. Je hurlais, je pleurais. C’était terrible. Le capitaine s’est dégagé et m’a foutu une baffe qui m’a envoyé valdinguer sur un tas de filets. Comme je restais prostré, il s’est approché de moi, m’a mis la main sur l’épaule et m’a dit, presque gentiment, tu amigo ya esta en otro mundo, a el, ya no le importa nada.

Je me suis levé comme un somnambule et sans trop y penser, j’ai aidé le capitaine à jeter Robert par dessus bord…

Quand Ludo eut fini son histoire, nous sommes restés un moment silencieux à écouter les cigales s’exciter dans la nuit. Une belle nuit d’été, bien étoilée. Pas une nuit de décembre. En pleine mer. Je pensai que, décidément, non, Ludo ne pourrait jamais faire les choses normalement. Il a fini par se lever…Faut qu’on y aille. Elles vont se demander où on est passé...Il y avait juste un chose qui me travaillait…Dis-moi, Ludo, comment vous avez fait pour faire sortir Robert de son cercueil entre l’Eglise et le cimetière ? Un trappe au fond du cercueil ?.... Mais, non, idiot ! On l’a jamais sorti de son cercueil. Simplement dans le second corbillard, sous les fleurs, il y avait un autre cercueil lesté de sable. C’est celui-là qu’on a enterré au cimetière... Tu avoueras que c’est une histoire de fous. J’ai déjà lu qu’un vivant essayait de se faire passer pour mort en organisant ses propres funérailles. Mais organiser un faux enterrement pour un vrai mort, voilà qui n’est pas banal !...Ludo, réfléchit un instant…Bah, c’est pas plus con que de vouloir faire le tour du monde dans une citerne !...

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08 mai 2006

Mort dans l'après midi

Elle filait comme un dard la Claudia dans sa mini. J’avais du mal à ne pas perdre ses feux arrière de vue. Malgré toute ma concentration, elle finit par me semer. Après tout, elle avait quelques heures de vol de plus que moi. Savait conduire, en tout cas. Je me tournai vers Ludo…T’es bourré ?…Non, juste euphorique…Tu sauras retrouver le chemin ?...Il fit un vague mouvement de la main…Mouais, il y a des arbres et une maison…Nous éclatâmes de rire. Après nos retrouvailles sur le parking du restaurant, nous avions fait un échange de passagers. Jaja était montée avec Claudia et Ludovic avec moi. Après les quelques banalités d’usage, nous nous étions murés dans un lourd silence.

Claudia devait nourrir des doutes sur les capacités de Ludo à s’orienter dans la campagne Toscane. Elle  nous attendait un peu plus loin. Dès qu’elle vit mes phares, elle démarra comme si elle avait un agent du fisc aux trousses. Ce fut Ludo qui brisa la glace tandis que je profitai d’une ligne droite pour regagner un peu de terrain perdu sur la mini…Je sais ce que tu penses…Ah ?...Il fit un geste du menton en direction de la route…Ouais. Claudia et moi. Tu dois trouver ça dégueulasse !...Je haussai les épaules…Non, je n’ai aucun problème avec ça. Elle a quel âge d’abord ?...Hum, dans les cinquante…Elle et toi c’est du sérieux ou bien…Il réfléchit un instant…J’ai beaucoup d’affection pour elle et elle pour moi, enfin je crois…

Qui étais-je pour porter un jugement même si j’avais un compte à solder avec Ludo ?… J’espère juste que tu ne vas pas la laisser tomber après l’avoir dépouillée… J’ajoutai, de manière un rien théâtrale…Comme moi…

Il poussa un râle…Ah, la la, fallait bien que ça vienne sur le tapis ! Mais on couchait pas ensemble que je sache, ensuite qu’est-ce que trois mille petits francs (suisses, quand même !) pour toi !...

Deux ans plus tôt, en rentrant de l’université en fin de journée, je m’aperçus que Ludovic n’était plus là. J’allai dans sa chambre. Ses affaires avaient disparu. Au début je ne m’inquiétai pas, songeant que j’allai probablement recevoir un coup de téléphone m’enjoignant à venir le récupérer au plus vite dans quelque lieu mal famé. Plusieurs jours passèrent. Sans nouvelles. Un matin, j’eus besoin d’argent. J’allai donc effectuer un retrait sur mon compte. Une botte dans mon placard à vêtements. Tous les mois mon père m’envoyait un mandat dépassant largement mes besoins. J’accumulais le surplus au fond d’une vieille botte. Quand je sortis la liasse de son logement, je constatai qu’elle avait mystérieusement fondu. De moitié pour être précis. Cette découverte me plongea dans un abîme de perplexité.  Pour la trahison, bien sûr. On n’est pas des bêtes. Mais pourquoi ne prendre que la moitié ? Ca me fichait en l’air ce truc. Parce qu’un demi vol, n’impliquait plus qu’une demi trahison, donc ma fureur ne pouvait être qu’une demi fureur.Ca demande un gros effort de concentration de n’être qu’à moitié furieux. Ca laisse trop de place à la tristesse. Et la tristesse c’est épuisant. Ludo connaissait ma planque. Ca l’avait bien fait rire à l’époque, lui qui méprisait l’argent. Qui d’autre que lui aurait pu me délester ainsi ? Nous vivions seuls dans la grande maison.

Evidemment je ne portai pas plainte. Tout cela avait un petit côté très « Misérables ». Je ne poussai toutefois pas la complaisance jusqu’à lui cavaler après avec deux chandeliers en argent.

…Tu aurais pu me demander quand même ! Je te les aurais donnés ces trois mille petits francs ! …. Bon, et bien tu vois ! Pourquoi tu fais des histoires, alors ?...Je soupirai…Tu en as fait quoi, de cet argent ?...Bah, je voulais aller à Katmandou, en Inde, mais…Au Népal…Hein ?...Katmandou c’est au Népal, pas en Inde… Oui si tu veux. T’as pas changé, toujours à enculer les mouches ! Enfin je voulais partir loin, là-bas derrière…Il fit un geste de la main indiquant l’horizon perdu quelque part dans la nuit…De toute façon, j’ai pas dépassé la gare de Genève. Le buffet de la gare pour être précis. Quand je me suis réveillé le lendemain, sur un banc, j’avais plus un rond et je m’étais fait tirer mon sac… Je ne pus réprimer un éclat de rire…Et ensuite ? Je ne comprends pas que tu ne m’aies pas appelé pour venir te chercher…Justement, je voulais le faire. Tant pis pour l’engueulade ! Mais j’avais plus rien, même pas une pièce pour téléphoner. Alors, j’ai fait la manche. Z’auriez pas septante centimes ? Et devine quoi ?...Je fis semblant de réfléchir…Une dame à l’aspect volontaire t’a abordé - alors mon petit gars raconte moi ton histoire pendant que je te joue un air de cornemuse- puis, elle t’a ouvert son portefeuille, sa maison, son cœur !...J’avais imité la voix de Claudia…Il ne put s’empêcher de rigoler.

…T’es méchant ! Non, Claudia je ne la connais que depuis quelques mois. Mais un mec un peu vieux  m’interpelle- Comment, jeune homme, vous n’avez pas honte, vous avez deux bras, deux jambes, vous pourriez travailler, comme tout le monde !- Moi tu me connais, pas la langue dans ma poche, je lui réponds- Casse-toi vieux croûton, ou file moi du boulot si t’en as tant que ça- Pour te dire que j’étais vraiment désespéré. Il s’est pas laissé démonter le vieux- C’est du travail que tu veux et bien j’ai ce qu’il te faut- Moi, plus par curiosité qu’autre chose, je lui dis chiche. J’avais rien à perdre. On prend sa bagnole et nous voilà partis. Un truc dingue. Dans son jardin, il avait installé un chantier de construction navale. Ce con voulait faire le tour du monde dans une citerne transformée en voilier. Je te mens pas ! Une citerne énorme qui puait encore la benzine avec deux flotteurs pour l’empêcher de rouler. Il voulait aménager l’intérieur.  Tu imagines un peu ? On pouvait pas y tenir dix minutes sans dégueuler ! On avait le mal de mer rien qu’à le regarder ce machin ! Remarque j’étais peinard. Je logeais dans une cabane au fond du jardin, j’étais nourri trois fois par jour et en plus il s’était engagé à me payer mille balles par mois. Je me suis dit, bon, je bosse trois mois et ensuite je me pointe chez mon copain Esteban pour le rembourser…Ludo !...Bon d’accord, j’étais certain de rien, mais ça restait une option. Enfin la question s’est pas posée. C’était pas un mauvais bougre, le Robert. Question pinard il s’y connaissait. Mais pour le fric, rien à faire, j’en ai  jamais vu la couleur. Il m’a juste payé un passeport. Pour voyager, il faut un passeport. C’est un truc qu’il m’a expliqué le vieux. La carte d’identité ça sert à rien. Pas moyen d’y coller un tampon. Comme il avait l’espoir que je m’embarque avec lui dans sa citerne pourrie, il me l’a offert, comme il disait, le passeport. Tu parles, cent balles, la belle affaire ! Au bout de trois mois j’en ai eu ma claque. Au fond si le vieux ne m’a pas payé, c’est pas qu’il était radin. Non. Voulait pas que je parte, c’est tout. Se bourrer la gueule avec moi en parlant de son putain de tour du monde, c’était sa manière à lui de voyager. Alors j’ai décidé de partir quand même. Mais sans argent, où aller ? J’ai profité d’un soir où il était bien torché pour lui faire les poches. Pas grand-chose, quatre ou cinq cents balles. Il y avait les clés de sa caisse aussi, une vieille Mercedes. Au moins j’avais un moyen de transport…

A ce stade de l’histoire, j’avais perdu depuis longtemps Claudia et Jaja de vue, ralentissant graduellement en me contentant de suivre la route sans trop savoir où j’allais. Mais là, je commençais à avoir les jambes flageolantes. Je m’arrêtai au bord de la route et regardai Ludo, horrifié.

…Tu ne vas pas me dire que tu lui as…Bah, si. Je lui ai tiré sa caisse ! Remarque dans ma tête, c’était juste un emprunt !...Dans ta tête, je ne sais pas, mais dans le code pénal c’est un délit passible de prison et en cas d’accident je ne te dis pas !...Oh, avec toi, c’est tout de suite un drame ! Il s’est rien passé et je lui ai rendu sa voiture ! Enfin, il est venu la chercher…Comment ça ?...J’ai roulé pendant des jours. J’ai roulé jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de terre où poser les roues, jusqu’au bout du monde…Tiens, c’est joliment dit et il se trouvait où ce bout du monde ?...Cadix...Il crut bon de préciser…En Espagne. C’est beau la mer. Je ne l’avais jamais vue. J’ai brusquement compris ce que le vieux voulait me dire en parlant de ces immenses déserts liquides agités sans cesse du mouvement ondoyant des foules…Des foules ?... Oui des foules. Il devenait poétique après quelques verres, Robert. Il disait que les mots ne servent pas seulement à apprendre ou à comprendre mais aussi à surprendre. Là où le connard moyen (je me sentis un peu visé) aurait pensé à la houle, lui voyait une foule. Là, tu te sens interpellé, agressé. Tu te creuses le cigare. C’est quoi ces putains de foules dans le désert ? Je lui ai demandé. Il m’a répondu que je pouvais le peupler à ma guise, ce désert. Que je n’avais pas besoin de lui pour ça. Moi j’y ai collé tous les enfoirés qui m’ont cassé les pieds depuis que je suis né. Ca te faisait tout d’un coup plein de monde. Robert s’est marré et m’a dit que c’était pas du peuplement mais de la pollution…Ludo écouta un moment la nuit…J’ai appelé Robert en arrivant à Cadix. Toute une histoire pour téléphoner en Suisse. J’ai cru qu’il allait m’insulter, me dire que toutes les polices d’Europe étaient à mes trousses. Mais, non. Il voulait juste savoir comment j’allais. Il m’a dit bouge pas, je prends l’avion et j’arrive. Comme j’étais pas certain de ses intentions, je lui ai donné rendez-vous, le lendemain, dans une bodega en plein centre ville.

Il m’a juste dit que je l’avais surpris.

Une fois qu’il a revu la mer, il n’a plus voulu bouger. La baraque en Suisse, la citerne à flotteurs dans le jardin, il avait plus rien à en foutre. Il avait un peu d’argent, alors il a acheté une petite maison, sans eau, sans électricité, mais du matin au soir on avait la mer devant nous. La mer et les bateaux. Le vent aussi, parce qu’une mer sans vent, c’est un lac. Je suis resté avec lui. Sans qu’il me le demande. Un jour, on était installé sur la terrasse à regarder passer les cargos, je lui ai demandé pourquoi il n’avait pas tout simplement acheté un vrai bateau pour faire son tour du monde. Il m’a répondu qu’il aurait été obligé de partir et cela aurait tué le rêve. On a quand même du acheter une citerne. Une petite montée sur roues, qu’on remplissait en ville tous les deux ou trois jours. C’est pas qu’on se lavait souvent, ni qu’on buvait beaucoup d’eau, mais Robert avait décidé de faire pousser des légumes. Tu parles ! Il devait pleuvoir dix minutes par an et avec le vent et l’air marin, rien n’est jamais venu. Mais Robert s’entêtait : c’est pas la récolte qui compte, mais l’espoir de la récolte ! Heureusement qu’il y avait les oliviers. Cinq ou six. Un peu poussiéreux. Un peu vieux. Inclinés dans le sens des vents dominants. Alors, quand il n’y avait pas sur l’océan de bateau sur lequel on pouvait embarquer pour faire un bout de chemin, on regardait les oliviers pousser. Comme cela faisait cinq cents ans qu’ils poussaient sans l’aide de personne, c’était pas trop fatiguant. De temps en temps je me retrouvais seul. Robert partait en Suisse pour ses affaires. Je ne lui demandais jamais en quoi elles consistaient ses affaires. Il ne me posait jamais de question, alors moi non plus. On se contentait de vivre. Il m’a emmené un jour dans une petite arène de village pour regarder l’entraînement d’un bébé torero. Un gosse d’une dizaine d’années. En face de lui un veau. Tout noir. Jamais pensé qu’un veau pouvait être aussi féroce. Il fonçait sur le gamin et l’envoyait valdinguer en l’air. Une fois, deux fois, dix fois. Un vieux à moustache n’arrêtait pas de gueuler, anda, anda, chaque fois que le gamin mordait la poussière. Le gosse se relevait et tendait sa cape au veau qui n’en avait rien à foutre. Lui tout ce qui l’intéressait c’était de se faire le gamin. C’est là que Robert m’a expliqué pourquoi une corrida ne durait qu’un petit quart d’heure, vingt minutes à tout casser. Parce qu’au bout de ce temps, le toro a bien compris que c’est pas la muleta qu’il faut viser, mais le gars qui la tient ! En regardant le gamin qui continuait à prendre des gamelles, il m’a dit, en apprenant on devient tous un peu moins cons.

J’étais suspendu aux lèvres de Ludo. J’avais rarement entendu une histoire aussi absurde et belle à la fois. Trente années ont passées et pourtant je m’en souviens encore, mot pour mot. Jusqu’à l’intonation de sa voix. Une voix non plus enfermée à l’intérieur du corps comme celle du Ludo que j’avais connu, mais une voix libérée.

J’étais quand même un peu rongé par le démon de la jalousie…Et ça a duré combien de temps cette existence trépidante?... Ludo réfléchit…Un peu plus d’un an…

Je sombrai alors dans la mauvaise foi…Et tu n’as jamais eu l’impression de perdre ton temps avec ce Robert ?…Non, pas du tout. J’apprenais un tas de truc avec lui. Sous ses airs de vieux pochtron c’était une encyclopédie ambulante.  Mais lui s’inquiétait pour moi. Il disait que j’avais encore tout mon passé devant moi et qu’il fallait que j’avance dans le temps avant que, moi aussi, je puisse faire un retour en arrière. Je comprenais pas toujours ce qu’il disait Robert, surtout quand il était à jeun…Tu as quand même fini par partir… Non, c’est lui qui est parti. Un après-midi d’hiver. Après sa sieste. Il a regardé la mer. A eu l’air vachement surpris. Il a fait oh, oh. Puis il est tombé. Flac. Comme une pierre. Je l’ai traîné dans la voiture et ai foncé vers l’hôpital. Mais au fond de moi, je savais qu’il était déjà mort. A l’hôpital, ils ont tout de suite compris en le voyant qu’il n’y avait plus rien à faire. Rupture de je ne sais plus quoi.  Ils m’ont demandé si j’étais son fils. J’ai répondu oui, je savais que la place était libre. En me signant le certificat de décès, le médecin m’a dit qu’il fallait enterrer le corps avant vingt quatre heures. C’était la loi. Là, il y a eu un gros problème. Robert me l’avait répété. Il ne voulait pas être enterré, mais incinéré. Ses cendres dispersées dans la mer. Je l’ai dit au toubib. M’a répondu qu’en Espagne, terre catholique, on n’incinérait pas. C’était un truc de païens ça ! Mais que si je voulais, je pouvais rapatrier le corps en Suisse, que les calvinistes eux n’avaient pas ce genre d’égards pour les morts. Il me faudrait juste obtenir les autorisations d’une demi douzaine d’administrations, mais que le consulat Suisse m’aiderait dans mes démarches. Tu parles ! Ils auraient vite fait de comprendre que je n’étais pas le fils de Robert, ni de personne et de le balancer dans une fosse commune. Je ne pouvais même pas me tourner vers sa famille vu qu’il en avait pas. Ses parents étaient morts, il était fils unique et n’avait jamais eu d’enfants. Même si j’avais voulu l’enterrer, je sais pas où j’aurais trouvé le fric pour acheter une concession, la cérémonie et tout le tremblement ! Enfin, mourir c’est un truc vachement compliqué surtout si c’est à l’étranger.

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03 mai 2006

La noce

Ludo s’extirpa péniblement de la mini. Déploya son double mètre. On dit que le monde est petit, mais Ludo était grand.

Ludo. Ludovic. Nos regards s’étaient croisés, pour la première fois, trois années auparavant. Au mois de décembre, je crois. A un mariage. Enfin, au repas qui suivit le mariage. La Senorita Lupita Mercedes, une camarade de première année, convolait en juste noce, à moins qu’elle n’eût juste volé un con pour la noce. Elle avait du choisir son mari au milieu de la foule, à Plainpalais ou dans le jardin anglais, tant il semblait être le produit du hasard plus que de la nécessité. C’était un grand gaillard d’une quarantaine d’années qui passait son temps à se tordre les mains, qu’il avait fort moites, se demandant sans doute ce qu’il fichait là, au milieu d’inconnus. Il se prénommait Benedict. Si Lupita avait bien convié toute la communauté vénézuélienne de Genève ainsi que quelques camarades d’université, Benedict, en revanche, ne semblait avoir ni amis, ni famille. Mais il était suisse, jouissait d’une situation enviable dans la machine à coudre et vivait dans une belle maison. Cela seul importait.

 Lupita était arrivée de Caracas quelques mois plus tôt et s’était inscrite en première année de…Son français ne manquait pas d’une certaine audace et aurait probablement été suffisant pour commander à manger dans un restaurant ou réserver une chambre d’hôtel, mais il était impuissant à lui faire comprendre des notions aussi absconses que masse monétaire, utilité marginale ou contrainte budgétaire. Elle en conçut un dépit tel qu’elle ne vit point dans ces tournures des concepts destinés à la transmission d’un certain savoir, mais des formules cabalistiques prononcées avec malveillance par des « salauds très moches » (cabrones feisimos) dans le but évident de la faire pleurer. Le pleur, l’arme fatale ! Lupita s’en servait avec beaucoup de maîtrise, éclatant en sanglots pour un simple point virgule. Tout cela, dans le fond, n’avait pas grande importance. Lupita n’était pas là pour le savoir mais pour l’avoir. Le passeport suisse. Une bien belle nationalité que l’helvète. Son obtention passant par la voie à sens unique du mariage avec un suisse (la « suissifiction » ne peut se faire que dans le sens homme femme, la suissesse étant parfaitement stérile quand il s’agit de transmettre sa nationalité), Lupita s’était mise en chasse dès son arrivée. Je crois qu’elle eut, pendant une courte période, des vues sur moi. A moins que cette habitude de me plaquer la main aux fesses dans les lieux que nous fréquentions entre les cours ne fût à mettre sur le compte de l’étourderie. Quand Lupita comprit que ces fesses n’étaient pas confédérées, elle fit une croix dessus. Pas au couteau suisse. Heureusement.

Aux ripailles et aux libations succédèrent l’inhalation de fumées diverses et, après une brève période de digestion, calypso, merengue et salsa remplacèrent les inévitables Joan Baez, Bob Dylan, Simon, Garfunkel. On déplaça les meubles pour improviser une piste de danse. La chaleur des caraïbes fit place aux brumes anglo-saxonnes. Des couples commencèrent à danser. Mon manque d’habitude de ce genre de fête, aggravé par mon abstinence, me firent me maintenir en marge du phénomène, avec toutefois la curiosité du scientifique qui observe des rats de laboratoire enfermés dans une cage. Benedict, l’époux éprouvette, s’approcha de moi, frottant ses mains l’une contre l’autre, défiguré par une grimace douloureuse qui se prétendait sourire. Il voulait sans doute me délivrer un message d’encouragement, me signifiant par là qu’il s’ennuyait autant que moi. Il n’en eut pas le temps. Dans la semi obscurité, il y eut des cris, des jurons, un début de panique. Au milieu d’une mêlée de bras et de jambes,  des chaises furent renversées, des verres brisés. Avec l’enthousiasme du marin chargé de carguer les huniers par une nuit glaciale de tempête, Benedict se précipita mollement au cœur des ténèbres. Les bras écartés au-dessus de la tête, un peu de Gaulle lorsqu’il cria à Alger son fameux…Je vous ai compris… Mais Benedict ne comprenait plus rien. Il s’engouffra dans le tourbillon. Fut happé par lui, pour en être rejeté quelques secondes plus tard, échevelé, débraillé. En chancelant, il vint s’asseoir à côté de moi. Vaincu. Ses mains reprirent leur va et vient chuintant. Il les regarda d’un air dégoutté tout en marmonnant lugubrement…Je crois que la situation est en train de me glisser des doigts… Je traduis littéralement. Il s’exprima en suisse allemand, ce qui était l’indubitable signe d’une détresse sans fond. Glisser se dit rutschen. Un mot humide et compact comme un torrent de boue. De la cohue, un groupe se détacha. Quatre garçons en traînaient un cinquième par les bras et les jambes. Ils le déposèrent tel un trophée aux pieds du maître de maison. C’était un grand échalas, chevelu, gigotant et vociférant. Sa chemise aux boutons arrachés laissait voir un torse glabre où l’empoignade avait laissé des marques rouges. Quelques poils pubiens libérés par un pantalon en déroute venaient agrémenter ce paysage lunaire. Je n’aurais su dire alors si son visage était beau ou laid tant il était déformé par la haine. Pendant que ses trois camarades maintenaient l’échalas plaqué au sol, le quatrième s’était emparé d’un seau à glace et s’efforçait d’y enfoncer la tête du forcené. Trop grosse. Alors, il en renversa sur elle le contenu, de l’eau mêlée à de la glace. Evidemment une tête étant précisément l’inverse d’un récipient, le liquide glacé s’écoula  sur les cheveux, le visage, puis le torse du gigotant,  avant  de terminer sa course sur ce qui me sembla être un fort beau et fort coûteux tapis persan. Loin d’être calmé par la douche glacée, le jeune homme poussa un rugissement terrible et ses jambes lancèrent de dangereuses ruades que les quatre vénézuéliens, affaiblis par les excès en tous genres, eurent du mal à contenir. Le cercle de curieux qui ne manque jamais de se former dans ces cas, s’écarta prudemment. Evidemment tout cela se passa en quelques secondes, dans le désordre le plus indescriptible, désordre dans lequel j’essaie d’ordonner les séquences de manière logique et chronologique. Pour ajouter à la confusion, du public (parce que c’était bien d’un spectacle qu’il s’agissait) fusaient des conseils et des commentaires aussi inutiles qu’inopportuns dont le plus absurde, véhiculé par une voix féminine, fortement avinée, fut qu’il fallait lui maintenir la tête entre les jambes. Brusquement, le garçon arrêta de gigoter et sembla se rappeler quelque chose d’urgent à faire. Il ouvrit la bouche et…vomit. Abondamment .Au début sur lui, puis lâché par ceux qui le maintenaient, sur le tapis d’orient, à quatre pattes, secoué de spasmes qui le faisaient pousser des rugissements rauques. Une jeune fille, la même qui voulait lui voir la tête entre les jambes, se mit à glapir…La tête, il faut lui tenir la tête…Benedict s’en chargea. Avec l’énergie des mous. Il se leva en hurlant…Ah, mais non !... Il saisit le jeune homme par les cheveux, le força à se lever, lentement, et le maintint ainsi, tel un pantin animé d’un mouvement rythmique d’avant en arrière, sans trop savoir quel moyen utiliser pour lui communiquer toute l’étendue de sa désapprobation, de sa consternation. Qui sait, de sa haine. Il dut retourner plusieurs fois une phrase dans sa tête, la polir, en enlever tout mot superflu à cette phrase assassine qui paralyserait son adversaire et se répèterait de génération en génération durant les noces et les enterrements, les deux seules occasions pour le commun des mortels d’acquérir une certaine forme de notoriété par l’ivrognerie.

 Benedict l’eut à plusieurs reprises sur le bout de la langue, au bord des lèvres, cette phrase. Il  émit quelques sons inarticulés. Mais, non. Ca ne venait pas. En secouant la tête, il lâcha le garçon qui retomba accroupi sur le sol. Ses cheveux restèrent un instant dressé sur le sommet du crâne, tandis qu’il éclatait d’un rire hystérique. Benedict pointa alors son index vers ce qui devait être la sortie et hurla…Raus…A plusieurs reprises. Très vite et de plus en plus fort. Tout cela était parfait, mais le jeune homme n’était pas en état de trouver la sortie et comme en terre calviniste on ne jetait pas un homme ivre et seul, à la rue, Benedict demanda qui avait amené le perturbateur. Silence. Qui l’avait invité alors ? Lupita se récria, pas moi ! Puis s’adressant à la foule de ses concitoyens…Quien es el cabron que se llevo a ese borracho a mi fiesta ?…Silence. Mutisme identique du côté de mes camarades d’université. L’inconnu était là depuis le début. Aussi ivre. Aussi incohérent. Un parent du marié, avaient pensé les invités. Toutes les familles ont une croix à porter. Benedict poussa un soupir. Il fit une dernière tentative…Qui le connaît, ce garçon ?.... Parce qu’il était inconcevable que personne ne le connût, on ne s’invitait quand même pas comme ça à un mariage ! Au Venezuela peut-être. Pas en Suisse. Il avait les idées larges Benedict. Mais là visiblement ça coinçait. Commençait même visiblement à s’énerver. Ce garçon couché, là, sur son tapis iranien, il devait disparaître avec ses cheveux, sa chemise déchirée, son vomi et son sourire idiot. Tout devait disparaître !  Au plus vite. Sinon sa fête serait gâchée. On ne se mariait qu’une fois. C’était encore trop, d’ailleurs. Tout cela était ridicule. Mais bon, on n’était pas là pour refaire le monde. Alors qui voulait bien ramener ce… jeune homme chez lui ? QUI ?

Je crois me souvenir que la plupart des invités étaient des gens intelligents, cultivés, à l’écoute, impliqués. La lutte finale. Pinochet. Le Vietnam. L’exploitation des masses (c’est déjà horrible d’être exploité, mais se voir qualifié de masse, là franchement, ça dépasse les limites du tolérable !).Fidel Castro. Poing levé. Le tiers monde… Mais personne pour le ramener, ce garçon dont personne ne voulait. Alors je sentis naître en moi cette pulsion qui, invariablement, m’a poussé tout au long de ma vie à prendre des décisions stupides. En toute connaissance de cause… Je vais le ramener. De toute façon, je voulais rentrer… Je devais sembler bien frêle du haut de mes dix-neuf ans, car Benedict s’inquiéta pour moi. Ou était-ce parce qu’il voyait partir le seul convive sobre ?…Vous êtes sûr ?...J’étais certain de faire une bêtise. Ca oui.

On l’entassa donc dans ma voiture après l’avoir revêtu d’une absurde gabardine noire, couverte de poils comme une mama sicilienne. Elle ne pouvait appartenir qu’à lui. La gabardine. Pas la mama. Ils allaient bien ensemble.

Brusquement je fus seul avec lui, dans la nuit glacée de décembre et, lentement, s’insinua en moi la pensée dérangeante que je ne connaissais pas son adresse… T’habites où ?… On pourrait croire que jusqu’ici l’inconnu avait gardé le silence, puisque je ne lui ai fait articuler aucun son dans mon récit. Mais c’était tout le contraire. Il était extrêmement volubile et bruyant. A ce détail près qu’il n’avait encore prononcé aucune phrase cohérente. Quand il ne gazouillait pas, il riait et quand il ne riait pas il hurlait. Réagissant à ma question, il sembla traversé par un bref accès de lucidité. Il me dévisagea longuement, la bouche ouverte…T’es qui toi ?...Accent suisse. Au moins je n’aurai pas à le ramener à Caracas…On s’en fiche. Je te demande OU tu habites ?...Où ?...Oui tu sais, une maison, avec un toit, des murs, des fenêtres. Et derrière les fenêtres un papa, une maman, une copine, un copain, un chien ou personne. Tu vis bien quelque part quand même ?...Quelque part, oui…Mais où, bordel ? Attends… Prudemment, comme si je m’approchais d’un animal blessé, je tâtai les poches de son manteau. Là, oui. Un portefeuille. Il se soumit à la fouille en se tortillant…Me chatouille…J’allumai le plafonnier. Dans le portefeuille, une pauvre chose boursouflée et craquelée, je trouvai une carte d’identité. Ah, voyons. Ludovic machin chose, né le, bien, au moins il existait, dernier domicile connu, je me faisais l’effet d’un policier…  Ludovic avait vingt ans et était domicilié à Sion. Pas en Terre Sainte. Mais dans le Valais. Un peu loin quand même. Il n’avait pas fait deux cents kilomètres pour se rendre à une noce où personne ne l’attendait ! Je me demandais d’ailleurs s’il existait au monde quelqu’un qui l’attendait. En plus, il sentait fort l’animal. Un mélange de vinasse régurgitée et d’œuf pourri. J’ouvris la fenêtre. Des lambeaux de salsa entrecoupés de rires hystériques. Visiblement, nous ne manquions à personne. Ca nous faisait un point commun. Je fis une dernière tentative pour lui soutirer une adresse. De préférence dans un rayon d’une vingtaine de kilomètres. Il fit un vague signe de la main. Là-bas. Ou, rien à foutre. Puis il se pelotonna sur son siège et ferma les yeux. Non, non, non. Il ne fallait pas qu’il s’endorme. Je songeai un bref instant à le ramener chez Benedict. Mais il avait eu l’air si soulagé d’en être débarrassé. Et puis, l’idée de retourner dans cette foule.... Au moins que je serve à quelque chose. Je démarrai. Le bruit du moteur et le courrant d’air glacé  firent sursauter Ludovic…T’es qui toi ?…Ok, Ludovic je vais t’emmener chez moi, jusqu’à demain. Je te larguerais bien dans la rue, mais j’ai une conscience judéo-chrétienne. Ca agit un peu comme un cran de sécurité sur une arme. Tu voudrais tirer, mais tu ne peux pas. Tu piges, mec ?...Sa tête roula sur le côté, dans ma direction…Tirer un coup ?...Enfin, c’est une image…

Je continuai à lui parler ainsi. La première chose qui me passait par la tête. J’avais déjà remarqué qu’une conversation normale calmait les ivrognes. Tout, sauf une allusion à leur triste état. Peu avant d’arriver, il hurla…Les cataractes ! Le Nil blanc !...Saisissant l’occasion, je lui parlai des chutes du Niagara que j’avais vues l’été précédent. Il prit un air extatique…Oh, oui le Niagara !...

Arrivé devant la maison du lac, j’ouvris la portière côté passager. Il me regarda en clignant des paupières…T’es qui toi ?…J’ai souvent remarqué que les ivrognes ont tendance à se répéter. J’essayai de le faire sortir en commençant par ses jambes. Oh, non ! Ce n’était pas possible ! Son pantalon était trempé ! Il avait pissé dans ma voiture ! Les cataractes ! Tu parles ! J’allais lui en donner du Nil Blanc, moi !

En le poussant et le tirant, n’hésitant pas à le traîner par les cheveux qu’il avait incroyablement longs et robustes, je réussis à lui faire gravir les marches du perron, puis celles de l’escalier menant au premier étage. Heureusement, à la phase virulente de son ivrognerie avait succédé une période d’apathie durant laquelle il se montra d’une grande docilité, se contentant d’interrompre notre progression pour me demander qui j’étais. Mon idée était de parvenir dans la salle de bain et là, de le coller dans la baignoire afin qu’il y cuve son vin et se vide, sans provoquer de nouveaux désastres. Je n’avais jamais vu pareille cochonnerie ! C’est probablement ce que j’aurais fait s’il s’était endormi séance tenante. Mais une fois allongé dans la baignoire, il se vit en pleine lumière dans le grand miroir mural. Il bougea ses bras. Oui c’était bien lui. Un ivrogne crasseux. Alors, il essaya, maladroitement, de démêler ses cheveux en y passant la main. En vain. Ils semblaient figés par la crasse. Il me regarda, affolé, et me dit...ça tourne !... Il se redressa péniblement et se saisit de la douche posée sur l’antique système de robinetterie. Elle lui échappa des mains et tomba au fond de la baignoire en produisant une déflagration désagréable. Il me regarda comme un gamin pris en faute…Tu veux te laver ?...Il fit oui de la tête. Je n’avais pas prévu ça. Si je le laissais faire, il provoquerait sûrement une inondation, en plus du reste. Mieux valait que je m’en occupe. Je le déshabillai donc. Il se laissa faire sans protester. En cours de route, il fallut que j’allume un cigare. J’avais lu que les médecins qui opéraient à Dien bien phû procédaient de la sorte pour se protéger de l’odeur putride des chairs gangrenées.  J’hésitai un instant à lui enlever son caleçon, une espèce de short orange décoré de petits lapins blancs. Il dut percevoir mon trouble car ce fut lui qui le fit, ou du moins amorça le mouvement de le faire. Je mis la bonde et tandis que l’eau tiède remplissait la baignoire, je  contemplai longuement Ludovic. Il cumulait trois superlatifs. Le type le plus grand, le plus maigre et le plus crasseux qu’il m’eût été donné de voir. Evidemment, je n’avais pas encore vu grand-chose, mais quand même…Comment il avait réussi à se glisser parmi les invités de la noce restait un grand mystère.

N’ayant jamais joué à la poupée dans mon enfance, je n’irais pas jusqu’à dire que je m’en donnai à cœur joie avec Ludovic, mais ce nettoyage n’était pas sans me rappeler le ponçage d’une embarcation en bois, récupérée au fond d’un hangar et restaurée l’été précédent. Le gant de toilette remplaçait simplement le papier de verre. En guise de vernis,  je testai tous les produits qui se trouvaient à portée de main. Des lotions  à l’eucalyptus, aux herbes de Provence, aux fleurs des champs.  Pour lui laver les cheveux j’utilisai un shampoing à la quinine en procédant comme pour un vêtement. Je prenais deux touffes de cheveux inextricablement enchevêtrés, les frottai l’une contre l’autre, puis les essorais vigoureusement. Je ne sais si ce furent les vapeurs d’eucalyptus, mais il me semblait flotter dans un des ces rêves idiot où l’on se voit faire une chose totalement absurde sans en éprouver aucune honte, mais au contraire une étrange euphorie. Laver un inconnu ivre et lui donner l’hospitalité était sans doute une action chargée d’un fort symbolisme  judéo chrétien, mais ce n’était pas précisément ce que j’éprouvais à cet instant. Il n’y avait pas non plus de charge érotique dans ce que je faisais, juste une sensation d’irréalité. Pas vraiment désagréable.

Pendant toute l’opération, Ludovic garda les yeux fermés, anesthésié plutôt qu’endormi. Cela valait mieux. Je n’aimais pas beaucoup son regard égaré qui peinait à se fixer plus de quelques secondes sur un point.

Ludovic passa les six mois suivants dans la maison du lac. Il n’en sortait que pour se promener dans le parc ou au bord du lac pour donner du vieux pain aux cygnes et aux mouettes. Il restait des heures, assis dans le salon à regarder un coin de ciel par la baie vitrée. Parfois je le laissais ainsi en partant à l’université le matin et le retrouvai au même endroit, dans la même position, en rentrant le soir. Il prétendait vouloir faire corps avec la maison, affirmant qu’elle était chargée de vibrations positives. Il avait aussi ses phases littéraires aigues, relisant sans cesse ma collection de bandes dessinées accumulées tout au long de mon enfance. Il avait un faible pour les « pieds nickelés » et pour Zig et Puce. Mais il ne partageait nullement ma tintinophilie, qualifiant Tintin de « fouille merde » au service du système.  Quand j’essayai de lui faire lire  autre chose, il me répondit qu’un texte sans images était comme une fondue sans fromage. Il adorait la fondue. Je crois bien que cet hiver là nous en mangeâmes une tous les soirs. Enfin, c’était surtout le vin qu’il y avait dans la fondue qui l’intéressait.

J’avais essayé de mettre sous clé les innombrables flacons qui garnissaient le bar placé dans un coin du salon. J’avais bien compris que son séjour risquait de durer. Sans argent, sans travail qu’il n’avait d’ailleurs nulle intention de chercher, il n’avait aucun autre endroit où habiter. Me morfondant alors dans l’insondable sentiment de culpabilité que les curés avaient instillés en moi, quant à ma position  sociale, je lui offris tout naturellement le gîte et le couvert. Seule condition, finie la bibine. Dans les vapeurs de la gueule de bois qui suivit notre rencontre, il me promit, plus jamais, juré, quelle cochonnerie, comment pouvait-on… J’étais naïf, mais planquai quand même l’alcool.

 Un beau matin, il avait disparu, sans un mot, rien ! Le soir, je reçus un appel provenant d’un bar de « mala muerte » du village voisin. Je dus aller le chercher et surtout, payer le montant colossal de ses libations qui, à en juger par le triomphe qui lui fut fait au moment de son départ, durent profiter à tous les poivrots du coin ! Pour se faire servir il lui avait suffi de dire qu’il venait de la villa *** . Les maisons du bord du lac n’avaient pas de numéro, juste un nom, connu dans toute la région. J’ignore ce qui lui fit penser que j’allais accourir. Enfin, c’est ce qui se produisit. Evidemment, je lui fis la morale et bien entendu, il me jura que c’était la dernière fois, que plus jamais…

Ludovic profitait de mes absences pour picoler. En rentrant, je savais tout se suite à quoi m’en tenir. En général, il était assis sur un haut tabouret du bar, avec son air de jeune mec à qui on ne la faisait pas…Je n’ai pas fait à manger…C’était son grand truc ça, ne pas faire à manger pour montrer qu’il était en guerre contre le reste du monde, ou plutôt contre son unique représentant  depuis qu’il vivait enfermé dans la maison du lac. Il ne cuisinait pas mal. Enfin, ça dépendait de son humeur. Quand il était dans cet état je choisissais de l’ignorer. Ca le plongeait dans une fureur noire Il me mettait alors au défi de le chasser parce que dans ce cas il irait se jeter sous un train ou dans le lac, enfin il ferait un truc « pas possible »…Ca n’arrivait pas trop souvent. Une fois par semaine. Le reste du temps, il ne buvait que de l’eau en faisant une grimace dégouttée. Il prétendait que la flotte lui liquéfiait le cerveau et que pour penser clairement il lui fallait un petit verre de temps en temps.

Evidemment Ludo avait une histoire, des parents. Je fis même leur connaissance. Ce fut bref mais intense. J’avais convaincu Ludo d’aller chercher ses affaires à Sion. J’en avais assez de le voir toujours avec les mêmes vêtements, baptisés pompeusement habits de noce, et les miens ne faisaient pas vraiment l’affaire. Quand il mettait un de mes pantalons j’avais l’impression qu’il se baladait en bermudas. Il finit par céder et téléphona à ses parents…Ils nous attendent… Une jolie petite maison entourée d’un jardin rempli de nains et de gnomes en plastique, dans les environs de Sion. Ludo préférait rester dans la voiture. Nous sommes restés une bonne demi heure devant la maison à nous engueuler… Ce sont tes parents, vas-y toi !...Jamais, je veux pas les voir…Bon ensemble, alors…Nan…On fait quoi alors ?...On se casse !...Quatre cent bornes pour rien, c’est ridicule ! Je suis certain qu’ils sont charmants…Ouais, t’as qu’à croire !...Je finis par sonner à la grille d’entrée. Tandis que la mère me jetait le sac depuis le premier étage en couinant comme une truie, le père me crachait son venin sur le pas de la porte. Un venin à forte odeur de vinasse…J’espère que la prochaine fois que j’entendrai parler de lui ce sera pour apprendre qu’il est crevé !...Des gens exquis en somme ! Au moins Ludo avait de quoi s’habiller. Je fus même surpris du soin que mit la mère à confectionner le sac de son fils. J’attirai l’attention de Ludo sur ce détail, mais il me répondit que je ne pouvais pas comprendre. Sur les motifs de cette brouille, Ludo resta toujours très évasif. Il se contenta de me dire que le jour de ses vingt ans (la majorité légale en Suisse) survenus peu avant notre rencontre, il quitta la maison, vagabonda quelques jours et, à court d’argent, fini par atterrir, tout à fait par hasard, à la noce de Lupita. Il y avait un va et vient incessant d’invités. Des jeunes surtout. Il avait faim et soif. Il se mêla donc à eux.

 

 

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