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29 mai 2006

L'enfant des sargasses

Finalement, nous sommes partis à trois en ce matin d’avril 1979. Les tensions entre Guy et Rolland menaçaient de dégénérer à tout instant en homicide tout ce qu’il y a de plus volontaire. Une nuit, alors que Guy, en rentrant d’une tournée des bars de Gustavia, avait posé le pied sur le visage de Rolland endormi en se glissant dans la cabine avant par une claire voie, je les avais retrouvé étroitement soudés en une étreinte meurtrière dont j’avais eu le plus grand mal à les démêler. Le lendemain, ils avaient tiré au sort qui resterait, qui partirait. Ce fut Rolland  qui gagna. Guy pleura, tandis que Rolland se précipitait sur le pont pour gagner le bout dehors à partir duquel il s’élança dans les eaux tièdes de la baie en faisant un très beau saut de l’ange.

Les trois premiers jours nous profitâmes d’un alizé d’Est bien établi qui poussa « l’île de feu » vers les Bermudes à une vitesse moyenne de six nœuds. Puis le vent nous abandonna, les voiles pendantes. Je mis la machine en route. Je détestais naviguer au moteur. Au désagrément acoustique s’ajoutait celui d’avoir à barrer en permanence, puisque le conservateur d’allure ne fonctionnait qu’avec la force du vent. Je n’avais jamais vu une mer aussi calme. Aussi désespérément lisse. Sans la moindre houle pour casser notre ère. Les terriens s’imaginent qu’une fois les côtes perdues de vue, toutes les mers se ressemblent. Juste une immense étendue d’eau.  Plane. Monotone. Erreur. Pour moi la mer changeait à chaque instant. Pas la même au milieu de l’Atlantique qu’au large des côtes d’Afrique. Pas la même le mardi que le lundi. Pas la même à onze heures qu’à dix heures. Impossible à expliquer à une personne qui n’a pas appris à s’orienter sans autres points de repères que les astres. Nous progressions au milieu d’un paysage peuplé de méridiens et de parallèles. Invisibles, mais qui, dans mon imagination, imprimaient leur marque à la surface de l’océan. C’est à terre que je suis perdu. Les marins me comprendront.

Les premières sargasses firent leur apparition au milieu de la quatrième journée. Bientôt, ces algues maintenues à la surface par des vésicules remplies d’air, occupèrent tout l’horizon. Une immense étendue d’un vert fluorescent que l’étrave de « l’île de feu » labourait au rythme du vieux Perkins six cylindres. L’atmosphère devint étouffante. Oppressante. Une étrange inquiétude nous envahit. Rien n’est plus angoissant en mer que le calme absolu. Brusquement, Rolland perché sur le bout dehors tendit le bras vers la surface et se mit à hurler…Là ! Un enfant !...Il courut vers la timonerie comme pour s’y réfugier. Quand il fut à coté de moi, je vis ses yeux remplis d’une indicible terreur. Dans le même temps, une chose blanchâtre, immergée au milieu des sargasses, dans laquelle je reconnus sans peine un petit corps doté d’une tête, de bras et de jambes défilait le long de la coque. Stan éclata d’une rire hystérique…Une poupée, c’est une poupée !...Oui. Mais pourquoi une poupée ? La poupée fut suivie de biens d’autres objets flottants : bouées de pêche, sacs en plastique, bouteilles, bidons, planches. Par un caprice étrange du Gulf Stream qui parcourt l’Atlantique Nord dans un mouvement giratoire autour de la mer des Sargasses, nous traversâmes une décharge pendant plusieurs heures. Que des bateaux à voile aient pu disparaître en ce lieu, autrefois, rien d’étonnant à cela. Sans vent, sans courrant, leurs coques en bois étaient attaquées par les tarets. C’était l’affaire d’un mois ou deux avant que des voies d’eaux se déclarent et qu’ils partent par le fond. En fin de journée, les déchets avaient disparu et les sargasses repris leurs droits. Je coupai le moteur. Un vieux fantasme. Se baigner en pleine mer. Lorsque le bateau eut cassé son ère, chacun, à tour de rôle (évidemment pas tous en même temps), se jeta au milieu des Sargasses. Etrange impression que de voir, depuis la mer,  « l’île de feu » échoué au milieu de toute cette verdure. Sensation grisante que celle de flotter nu à des centaines de kilomètres de toute terre. Rolland hésita un long moment avant de se jeter à l’eau. Je ne cherchai pas à le forcer, mais je sentis bien que dans la tête de mon équipier se disputaient la crainte et le désir de vivre un moment probablement unique dans une vie de terrien. Finalement il se lança à l’eau, fit quelques brasses autour du voilier et remonta bien vite en traînant derrière lui une impressionnante guirlande de sargasses. En riant, il se la passa autour de la taille et drapé dans ce cache sexe végétal, improvisa un tamouré langoureux. Le rire se transforma rapidement en cri de dégoût, quand Rolland se rendit compte que les sargasses abritaient une vie minuscule mais foisonnante. Un à un, de petits crabes, des anguilles frétillantes et des méduses gélatineuses tombèrent sur le pont.

 

 

Commentaires

En te lisant, je repense au film " les 40e rugissants" avec Jacques Perrin.

Écrit par : tinou | 30 mai 2006

C'est étrange que tu en parles. Ce film est basé sur un fait divers réel. En 1968 eut lieu la première course autour du monde en solitaire et sans escales.Parmi les concurrents, Moitessier qui repartit pour un second tour alors qu'il était en tête, Knox Johnston qui gagna la course en 313 jours et Crowhurst qui disparut dans la mer des Sargasses. C'est son histoire que raconte le film. En effet si l'homme ne fut jamais retrouvé, son voilier fut, lui, découvert à la dérive dans la mer des Sargasses. A bord les sauveteursz découvrirent deux journaux. L'officiel et l'officieux. Dans le second on put lire que Crowhurst naviga normalement jusqu'au large du Brésil. Là, il décida de faire escale dans une petite baie, à l'abri des regards. Tous les deux ou trois jours, il continuait à donner de fausses positions de lui, le situant un jour dans l'océan indien, puis dans le Pacifique, puis en face du cap Horn. Il laissa passer plusieurs mois durant lesquels il se livra à une navigation virtuelle qui le situait légèrement en tête de la course dont il suivait les péripéties sur sa BLU. Aujourd'hui, avec le système de repérage Argos, pareille supercherie serait impossible. Mais à l'époque, la navigation s'effectuait encore au sextan et seules les vacations radio quotidiennes permettaient de connaitre la position des concurrents. En entendant que Johnston avait pénétré dans l'Atlantique, Crowhurst reprit sa navigation vers l'Angleterre, faisant bien entendu la course en tête. Il espérait ainsi empocher les cinq mille livres Sterling offertes au gagnant. Il fut pris dans les calmes de la mer des Sargasses où selon toute probabilité, il passa par dessus bord en effectuant une manoeuvre. J'ai souvent repensé à sa fin étrange alors que j'étais encalminé au milieu des sargasses. Mais le film est très bien fait.

Écrit par : manutara | 30 mai 2006

Pourquoi trouves-tu étrange que je te parle de ce film ? En fait c'est ta description de la mer des sargasses qui m'y a fait repenser... Très bon film en tout cas ! merci pour ton explication sur l'histoire de ce navigateur peu scrupuleux.

Écrit par : tinou | 30 mai 2006

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