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24 mai 2006

Incompatibilité

Je sortis de ma cabine juste à temps pour voir un Zodiac s’éloigner. Guy était vautré sur le pont et gueulait…En prison, oui tous en prison !... Rolland lui flanqua un coup de pied (nu) dans les côtes….La ferme espèce de crétin !... Guy émit un glapissement et se roula en boule. Je ne voyais pas Stan. Rolland me désigna le trois mât d’un mouvement du menton…Il a disparu sur le « Bel espoir » dès qu’on a mis les pieds dessus. On aurait dit qu’il avait honte de nous. Tout ça à cause de cette dinde arienne !...J’empêchai Rolland de flanquer un nouveau coup de pied au blond volatile. Nous transportâmes Guy (enfin, moi, parce que Rolland se contenta de le pousser en le talochant) dans le carré pour l’accommoder dans une bannette, puis je fis asseoir Rolland tremblant de rage, sur le canapé. Là, coincé derrière la table il aurait du me passer sur le corps avant de parvenir à atteindre Guy qui reposait sur le ventre, la bouche ouverte, les yeux mi-clos. J’offris un cigare à Rolland, pour l’encourager à parler.

 …Bon, on monte à bord. Ca se passait sur le pont. Du monde partout. La soirée était bien entamée et ça buvait sec (Il avait les yeux étrangement brillants). Tu connais le principe du Bel Espoir ?...Mmmm… Tu visualises donc les passagers ?…Ouais, des naufragés en terre ferme…Si tu veux. Moi je les considère d’abord comme des victimes. Oui parfaitement ! Les victimes d’un système inique. Où la dignité de l’homme est quotidiennement foulée aux pieds, sacrifiée aux intérêts du grand capital. Alors évidement, dans cette société de consommation de merde, je dis bien de merde, où seul importe le fric, nombreux sont les laissés pour compte qui sombrent dans la consommation de substances illicites. Illicites pourquoi ? Je te le demande ?... Il commençait à s’échauffer et ne me laissa pas le temps de répondre…Parce qu’illicites elles rapportent beaucoup plus d’argent au système qui les interdit. Ah, ils sont malins les suppôts du grand capital ! Mais un jour on les aura, il feront un faux pas, le faux pas de trop, et crac, par les couilles. Tu m’entends, par les couilles ! (Il fit le mouvement de cueillir une paire de couilles  au vol  avant de l’écraser dans sa main droite)…Oui, mais arrête de hurler, tu vas réveiller Guy…De concert, nous nous retournâmes vers le gisant qui, dans la pénombre, gisait à présent sur le dos et, les jambes écartées, se caressait doucement l’entrejambe, au travers de son pantalon. Je pris un coussin derrière mon dos et le jetai sur Guy à l’endroit où, supposai-je, se trouvait son visage. Il s’interrompit un instant en maugréant dans son sommeil d’ivrogne, puis repartit de plus belle, avec cette différence notable qu’il enfourna profondément la main dans son pantalon. Je crus un instant que Rolland allait me faire une attaque. Les yeux exorbités, il regardait le spectacle, sans un mot, sans énoncer une quelconque vérité première tirée de « Das Kapital » ou du petit livre rouge. J’essayai de détourner son attention ...Oui, justement, c’était quoi le problème ce soir ?...Rolland me regarda comme si j’étais devenu fou…Mais, mais, tu ne fais rien, tu n’interviens pas ?... Oh, tu sais, je crois qu’il s’en tire très bien tout seul !...Les mains de Rolland voltigèrent devant mon visage comme pour en chasser quelque insecte déplaisant…Mais il faut faire cesser cette abomination. Tout de suite !...Tu vas pas me dire que t’as jamais vu un mec se branler ?...Il déglutit péniblement et d’une voix rauque, sans quitter un seul instant Guy des yeux…Non. La masturbation est une pratique anti-sociale. Petite bourgeoise…Ah ? Alors Marx ne se paluchait pas, selon toi ?...Non, il souffrait d’hémorroïdes !...Sur la queue ?!!?...Non, enfin, à l’endroit habituel…J’avoue que je ne comprends pas… Putain, il va jouir !...Qui Marx ?...Non, imbécile, Guy !... Je me retournai. Effectivement, l’homonyme du grand écrivain avait accéléré le rythme. Il émit quelques couinements qui se transformèrent en râles d’agonisant, puis ce fut le silence. Juste sa respiration profonde. Je revins à Rolland…Bon, maintenant que le spectacle est terminé,  tu vas peut-être m’expliquer ce qu’il s’est passé ce soir…. Rolland se passa les deux mains sur le visage, puis me désigna Guy… Le problème, c’était lui, une fois de plus. Il a commencé par picoler, des ti punch, pour jouer au grand, à l’aventurier. Il a voulu raconter sa vie. A qui ne voulait surtout pas l’entendre. Montrer qu’il existait. A qui ne voulait pas le voir. (Là, il imita la voix doucereuse de Guy) Moi, je me suis embarqué pour les Bermudes et blabla et blabla, la Mauritanie, les dindes, les boys. Il a continué en critiquant le « Bel Espoir ». Lui, il aurait fait ceci ou cela. Mis cela ici au lieu de le mettre là. Bon, les mecs ont laissé pisser. Ils voyaient bien que c’était un minable qui avait un coup dans le nez. Et puis Guy a vu une fille, une des rares filles présentes. Il a commencé à lui parler. Elle n’a même pas fait semblant de lui prêter attention. Elle était avec un mec en treillis qui avait une tronche à passer tout un village de vietnamiens au napalm pour avoir sa dose. Mais cet idiot de Guy ne voyait rien. Pire que cela. Il s’est mis à faire de la provoc. Il a dit à la fille, tu ne veux pas laisser cette bande de drogués et venir avec nous aux Bermudes ? Là, le mec qui était avec la fille a commencé à s’intéresser à la discussion. Il a demandé à Guy s’il avait un problème. Vu l’aspect du gars, une vraie armoire à glace, j’ai pensé que Guy se calmerait. Tu parles ! Pas du tout. Il s’est mis à gueuler qu’au lieu de payer des croisières à des dégénérés de son espèce, il vaudrait mieux les coller en tôle ou leur faire construire des routes. Là, l’armoire à glace a eu un sourire mauvais. On aurait pu compter ses dents, tellement il lui en manquait. (Rolland prit une voix grave, un peu pâteuse). Alors t’es pas content d’être avec nous ? T’es pas bien là, à boire à l’œil ? Tu cherches des emmerdes ? Ah, c’est ça ? T’es un chercheur d’emmerdes. Contrairement aux champignons ou à l’or, les emmerdes sont faciles à trouver. On les trouve  parfois même sans chercher. Il suffit de les appeler. Ouh, ouh, emmerdes, vous êtes là ? Regarde blondinet. Tu ne vois rien ? Si ! Ils sont là les emmerdes, à coté de toi. Non ? Alors c’est que t’es vraiment bigleux. A moins que tu ne sois trop con. Oui, ça doit être ça. Moi les cons ils m’attendrissent. Quand je m’attendris, je deviens sentimental. Et quand je suis sentimental, je cogne. C’est ma manière d’exprimer mes sentiments.(Rolland reprit sa voix normale). Alors le grand mec s’est tourné vers moi et m’a demandé si Guy était mon copain. J’aurais du répondre que non, que j’avais rien à voir avec lui, mais cela aurait exigé des explications à n’en plus  finir. Alors j’ai dit oui. Il a hoché la tête, s’est détourné, a semblé se rappeler de quelque chose et m’a flanqué une baffe qui m’a envoyé valdinguer à l’autre bout du pont. (Voix de l’armoire à glace) La prochaine fois, tu choisiras mieux tes copains ! Ensuite ils nous ont collés dans un Zodiac et virés comme des malpropres. Tu te rends compte ? Se faire gifler à cause de cet abruti !

Là, il fallut que j’intercepte Rolland qui avait grimpé sur la table pour se jeter sur Guy avec, sans aucun doute, des intentions homicides.

Le lendemain, les esprits s’étaient calmés et j’avais récupéré Stan. Dans un état second. Mais entier. Quand il était dans cet état, une phase transitoire entre le shaman en transes et Robin des bois (il voyait des choses étranges et voulait redistribuer les cartes), il se mettait dans un coin et jouait de la flûte. Pendant des heures. Il valait mieux, alors,  le laisser tranquille.

Guy resta dans un état semi comateux pendant un jour ou deux.

Je fus content de rependre la mer. Sainte Lucie, Les Saintes, la Guadeloupe, Montserrat, Saint Kitts, Saint Barth. J’aimais m’arrêter tous les jours dans une autre île. En quittant les Saintes, Guy, au moment de hisser le génois, ne se rendit pas compte qu’il était engagé sous le tangon, provoquant ainsi une large déchirure. En plus de tout le reste, Guy était très maladroit. Il fallut trouver un voilier à Pointe-à-Pitre et tandis que nous attendions que s’effectuât la réparation, Guy, auquel j’avais fait traverser la ville, le gigantesque sac à voile de quarante kilos sur le dos,  me proposa d’aller voir un de ses « bons copains » qui ne manquerait pas de nous inviter à déjeuner. J’eus la faiblesse d’accepter. Guy avait plein de bons copains. Mais il avait une certaine difficulté à se souvenir de leur adresse. Nous commençâmes par sonner aux portes dans les beaux quartiers et finîmes dans la banlieue. Après deux heures de recherches sous un soleil brûlant, de, non, il n’habite plus ici, il a déménagé, je crois qu’il est allé s’installer à…, nous arrivâmes en nage et affamés devant une porte couverte de traces de doigts crasseux, au troisième étage d’un immeuble délabré. Au cinquantième coup de sonnette et alors que j’étais déjà dans l’escalier, la porte s’ouvrit sur un individu vêtu uniquement d’un slip kangourou et couvert de poils roux jusque dans les oreilles. Je revins sur mes pas, tandis que Guy lui serinait la complainte du gars qui passait là par hasard et qui s’était dit, tiens, si j’allais dire bonjour à mon vieux copain….d’école primaire. Je pensai… Ecole primaire ? Oh mon Dieu !... Quand Guy eut fini de chanter son couplet (avec cette voix de guimauve que nous nous plaisions à contrefaire, à peine avait-il le dos tourné), le yéti émit quelques grognements, que je n’aurais osés qualifier d’amicaux. Ses petits yeux chassieux s’attardèrent un moment sur Guy, puis sur moi, pour revenir se poser sur Guy, tandis que son front fortement en déroute se couvrait, sous l’effet de l’intense réflexion, de profondes rides d’incompréhension. Guy insista…Tu ne me reconnais pas ?... Le yéti, grogna, NON, avant de nous claquer la porte au nez. J’eus brusquement envie de faire très mal à Guy. Mais je me retins car il n’aurait pas compris. A vingt cinq ans, il s’imaginait encore qu’il existait, quelque part sur la planète, des gens qui pouvaient l’aimer.
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