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18 mai 2006

La dinde

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Avril 1979. Le 15 précisément. Pas un jour dont je puisse particulièrement me souvenir, mais, en nettoyant les étagères de ma bibliothèque, ce matin,  un de mes journaux de bord de « l’île de feu » m’a échappé des mains et est tombé en s’ouvrant à la page du 15 avril 1979. Je lis, 1200 heures,  quitté Gustavia. Gustavia ? Ah, oui, Saint Barthélemy dans les Antilles françaises. Evidemment ce journal ne mentionne que les données nécessaires à la navigation. Des chiffres, hermétiques pour le profane, mais en un instant, à leur lecture, je me retrouve un quart de siècle en arrière, plongé au cœur du triangle des Bermudes, dans la mer des sargasses. Etrange traversée. Il avait d’abord fallu recruter l’équipage quelques semaines plutôt à Fort de France. Pour les quarts. Je savais l’Atlantique Nord fréquenté sur la route prévue. A deux, les quarts sont épuisants. Je me fichais des compétences marines de mes équipiers, pourvu qu’ils eussent une bonne paire d’yeux. En plus de Stan, mon fidèle second franco-vietnamien, je voulais embarquer deux personnes supplémentaires. Des « beach combers », comme on les appelait alors. En général des jeunes gens qui avaient choisi ce moyen de transport pour parcourir le monde sans bourse délier. On pouvait bien ou mal tomber. Difficile de juger sur pièce à terre. En mer oui. Quelques heures au près serré, un petit quatre ou cinq dans le nez et les personnalités se révélaient. Rapidement. Oh, oui ! A l’époque, j’étais connu dans cette partie de la Caraïbe sous le sobriquet de Raspoutine. Pas celui du tsar, mais celui de Corto Maltese. C’était sans doute du à mon visage qui exsudait une aménité rare.  Evoluant à vingt cinq ans au milieu de vieux loups de mer d’une soixantaine d’années, je m’étais laissé pousser une épaisse barbe noire, histoire de me vieillir un peu. Stan s’occupait du reste, en me décrivant, à qui voulait l’entendre, comme une brute de la pire espèce. Tout ça, parce que, quelques mois plus tôt, j’avais menacé de débarquer un équipier sur les plages de Mauritanie. Il refusait de faire la vaisselle. D’abord, il s’était marré, le petit salopard. Un anglais. Blond. Assez mignon. Mais très con. J’avais modifié le cap, plein Est. Il est venu vers moi, un léger tremblement dans la voix…Uh, uh, uh, changing course, heeee ?...yeaaaah…What for, if I may ask, indeed ?….To get rid of you,  lousy bastard… Jamais vu un mec faire aussi rapidement la vaisselle. Avec autant d’entrain. Quémandant du regard une parole d’approbation de ma part. Et il ne fallait même pas qu’ils songeassent à me jeter par-dessus bord. Ils ne connaissaient rien à la navigation. J’aimais bien faire mon cinéma à l’heure de la méridienne, avec mon sextant et mes tables de calculs HO 249. Leur montrer qu’au milieu de l’immensité liquide, j’étais leur seul guide.

Aux escales, Stan se plaignait donc amèrement de mon manque d’humanité. Cela lui attirait la sympathie de ses interlocuteurs et lui permettait d’avoir des verres de ti punch à l’œil. Dans le fond, je crois qu’il m’aimait bien si ce n’est qu’il me détestait. Il resta cinq ans avec moi.

Pour ma croisière aux Bermudes je voulais donc trouver deux équipiers supplémentaires.

Guy et Rolland. C’était les noms de mes deux nouvelles acquisitions. Rolland était troskiste avec un poil de maoïsme mâtiné d’une once de guévarisme. Moi, ce furent les quelques poils qu’il avait au menton ainsi que le beau sourire qui éclairaient ses yeux verts d’une lueur cruelle qui me convainquirent de le prendre à bord. C’était un métis d’origine antillaise qui avait grandi dans la région de Bordeaux je crois. De petite taille, il arborait une impressionnante coiffure afro. Il était à la recherche de ses racines, mais celles-ci étaient si profondément enfouies dans le sol antillais qu’il ne put jamais les retrouver. Sa rhétorique compliquée semblait de surcroît laisser de marbre la jeunesse antillaise. Ayant échoué dans sa tentative de libérer les îliens des chaînes de l’impérialisme bourgeois, il voulait continuer son périple. N’importe où, pourvu que cela fût gratuit.

Guy, et bien c’était Guy. Un concentré d’humanité calamiteuse à lui tout seul. Issu d’une famille de béqués ruinés, il avait grandi au gré des affectations qui échoyaient à son père, un professeur de lettres. La dernière avait été la Mauritanie, cette terre où j’avais fait croire que je voulais abandonner le pauvre Wayne. J’y vis un signe du destin et ajoutai le nom de Guy sur ma liste d’équipage. Lui ne voulait pas voyager. Juste s’enfuir. Sans que personne ne songeât à le retenir. Il était l’homonyme d’un écrivain dont je n’avais pas entendu parler jusque là et ne manquait jamais de faire suivre l’énoncé de son nom de famille par la mention, comme l’écrivain… Guy était aussi blanc et blond que Rolland était brun et noir. Aussi grand et conformiste que l’autre était petit et révolté. Un seul point commun : tous les deux portaient des lunettes. Mais l’un était myope et l’autre hypermétrope. Je crois qu’ils se détestèrent instantanément.

Cela commença avant notre départ. Guy me prit à part et me dit…Tu ne sais peut-être pas, tu n’es pas d’ici, mais les noirs…

Rolland fit de même en me disant…Tu ne sais peut-être pas, mais les béqués…

Entre le blanc antillais et le noir métropolitain j’espérais que le bleu ultramarin agirait à la manière d’un catalyseur.

Un incident vint sceller définitivement l’inimitié entre les deux garçons.

Guy adorait raconter des histoires drôles dont la drôlerie résidait justement dans leur totale absence de drôlerie. La plus fameuse fut l’histoire de la dinde. En Mauritanie, la famille de Guy réunie autour de la table pour le dîner. Une dinde aux marrons. Le boy entre, portant la dinde sur un grand plateau. Il trébuche sur le tapis, s’étale, la dinde vole à l’autre bout de la pièce. Le boy se lève, ramasse la dinde, récupère les marrons un à un, les remets dans le plat et sans un mot le pose sur la table, puis sort. Voilà, l’histoire de la dinde. Elle tira des larmes de rire à Guy, tandis que Rolland, après avoir émis un ricanement de mauvaise augure à la mention  du terme boy, saluait la fin de l’histoire d’un…Et alors ?... sans appel. Guy, enleva ses lunettes, s’essuya les yeux et répondit…Et alors, rien…en repartant d’un éclat de rire hystérique.

Le dernier soir, à Fort de France, la famille de Guy  voulut faire ma connaissance et nous invita tous les quatre, pour le dîner. Il y avait là, monsieur, madame, un petit frère, une jeune sœur. De manière étrange, ils ne se ressemblaient pas entre eux, mais tous ressemblaient à Guy. Guy à des stades divers de maturité et de sexe. Son père se présenta…Edouard R***, R***, comme l’écrivain…

Au menu, il y eut de la dinde aux marrons. A chaque bouchée de l’imposant volatile je sentais monter en moi les spasmes précurseurs d’un fou rire incontrôlable. Nous fixions nos assiettes, évitant de nous regarder les uns les autres. La conversation fut d’un ennui inénarrable. Les Guy semblaient avoir parcouru le monde, greffés à leur table recouverte d’une nappe à carreaux sur laquelle trônait une dinde aux marrons servie par un boy, les pays visités ne se différenciant que par le nom des boys et par la taille des dindes. Mais ce qui rendait la communication pénible, voire impossible, était l’extraordinaire sècheresse de la dinde mêlée aux marrons. Chacun mastiquait dans son coin,  avec application et les déglutitions étaient accompagnées de grimaces douloureuses. La sœur de Guy jeta un regard courroucé à Rolland qui semblait avoir renoncé et renvoyait  les marrons, à l’aide de sa fourchette, d’un bout de son assiette à l’autre…C’est contre ta religion les dindes ?...Oui, sauf si elles ont été rituellement circoncises…Madame Guy interrompit un instant l’ascension de la fourchette vers sa bouche, en observa le contenu et précisa…La dinde vient de la boucherie alsacienne…La sœur haussa les épaules et Guy me jeta un regard désespéré. Mini Guy, assis à côté de moi, me tira par la manche et, la bouche remplie de dinde et de marrons, me montra son appareil dentaire. Madame Guy voulut intervenir, dire sans doute…voyons, ferme la bouche…mais elle dut avaler un peu rapidement la substance plâtreuse, car elle fut prise d’une quinte de toux et dut quitter la table. Monsieur Guy, qui était venu à bout du contenu de son assiette, se tourna vers nous et pour faire diversion nous dit…Cette dinde me rappelle une histoire fort drôle. C’était en Mauritanie…

De retour à l’embarcadère, les abdominaux douloureux à force de rire, nous rencontrâmes un groupe de marins du Bel Espoir, le trois mâts du père Jaouen ancré dans la baie des Flamands depuis quelques jours. Un fest noz était organisé à bord et nous y étions cordialement invités.

Je laissai mes trois équipiers y aller et retournai sur « l’île de feu ». Vers le milieu de la nuit, j’entendis les vibrations émises par l’hélice d’une vedette à moteur. Suivit un accostage brutal. Des éclats de voix, un choc sourd sur le pont. Je sortis de ma cabine.

Commentaires

Ah, quel plaisir de te lire ....C'est vraiment bien écrit, on s'y croirait. Et en plus, tu mets des photos ? Je croyais que tu étais contre !
Bref, tout ça pour dire :...vivement la suite !

Écrit par : tinou | 18 mai 2006

Quoi? Ce frêle esquif, c'est l'île de feu????

Écrit par : oliviermb | 19 mai 2006

Frêle esquif? Frêle esquif? Quinze mètres de long pour un bau de quatre mètres et un déplacement de vingt tonnes! Je sais vraiment pas ce qu'il te faut!
Tinou, c'est pas que je sois contre les photos mais j'en ai très peu de cette époque (je viens d'en découvrir quelques unes en faisant le ménage) et avec ma connexion à débit lent il me faut un temps fou pour les publier.
( Frêle esquif...N'importe quoi!)

Écrit par : manutara | 19 mai 2006

La vraie question, la voici: y avait-il seulement la place pour une baignoire?

Écrit par : oliviermb | 19 mai 2006

Et bien tu ne crois pas si bien dire. Il y avait effectivement une baignoire. Petite. Certes, mais une baignoire quand même. Mais nous ne l'utilisions que rarement, pour économiser l'eau douce. Pour se laver, c'était à coups de seaux d'eau de mer sur le pont.

Écrit par : manutara | 20 mai 2006

Pour économiser l'eau douce... Pour reluquer tes matelots pendant leurs ablutions, oui!

Écrit par : oliviermb | 20 mai 2006

Bah j'avais pas besoin de ça. En mer nous étions en général assez légèrement vêtus...

Écrit par : manutara | 20 mai 2006

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