Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12 mai 2006

La croisière s'amuse

…J’ai laissé Robert à la morgue de l’hôpital en promettant au toubib de venir le chercher le lendemain et je suis retourné à la maison en me demandant si j’allais pas une fois de plus me tirer en laissant tout en plan. Je me suis assis sur la terrasse et ai regardé le soleil se coucher. Il faisait froid et le vent soufflait sans relâche depuis plusieurs jours. C’était l’heure où avec Robert on commençait à picoler. Je grelottais, mais je n’avais pas le courage de rentrer dans la maison pour allumer un feu dans la cheminée. C’était le boulot de Robert d’habitude. Il l’aimait sa cheminée. Je suis allé dans sa chambre. Un foutoir pas possible. Il avait sûrement pas prévu de partir ce jour. Il aurait fait un peu d’ordre sinon. J’ai commencé à fouiller. Sans conviction.  Des vêtements jetés en vrac dans un coin. Des piles de bouquins. Au mur, une carte du monde. Elle était barrée sur toute sa longueur par deux lignes parallèles faites au feutre rouge. Et entre les traits, cette inscription, VENDU. Je me suis alors rendu compte que c’était la première fois que j’entrais dans sa chambre. Je me suis couché sur son lit défait et j’ai brusquement réalisé qu’on pouvait se réveiller dans un lit et finir sa journée à la morgue. C’était aussi bête que ça. J’ai ouvert le tiroir de la table de chevet. De vieux billets d’avion et son passeport. Je l’ai ouvert. Il aurait eu cinquante cinq ans dix jours plus tard. Je ne lui avais jamais demandé son âge ni sa date de naissance. Je lui en avais inventé une pour le certificat de décès. Soixante ans. Je n’étais pas tombé si loin que ça. L’alcool ça conserve mal.  Pour moi, Robert avait commencé à exister le jour de notre rencontre. On ne parlait jamais du passé, ni même du futur. Juste du présent. Et encore !

 Il y avait un truc qui me faisait mal au dos. Au début j’ai pensé que c’était le sommier défoncé. J’ai retourné le matelas. C’était sa mallette d’homme d’affaires. Un truc en cuir marron qu’il emportait quand il partait en voyage. Il dormait dessus !  Dedans il y avait plusieurs petites bouteilles de liqueur, comme celles qu’on offre aux passagers dans les avions,  une  trousse de toilette, un vieux pull en cashmere et une grosse enveloppe brune. A l’intérieur plusieurs liasses de Dollars et une lettre. J’ai commencé par compter l’argent…

J’émis un ricanement désagréable…Si tu m’avais dit que tu avais lu la lettre en premier, je ne t’aurais pas cru !...Ludo haussa les épaules, puis sortit de la voiture pour aller s’asseoir un peu plus loin dans l’herbe. J’allai le rejoindre, conscient d’avoir un peu manqué de délicatesse.

…Alors ? Il y avait beaucoup dollars…Il me jeta un regard courroucé, hésita un instant, puis continua son récit…Trente mille dollars. Sur le moment, je savais pas trop ce que ça représentait. Enfin c’était des dollars. Rien que ça, c’était déjà pas mal ! J’ai lu la lettre, ensuite. Un truc de fou. Il me disait d’abord que le jour de notre rencontre, il venait d’apprendre que son cœur était fichu. Ca pouvait péter d’un jour à l’autre. Ne savait pas s’il lui restait, un jour, un mois, un an . Tu penses, avec ce qu’il buvait ! Ensuite il n’a plus parlé que de moi. Qu’il n’avait jamais eu d’enfants et qu’il n’aurait surtout pas voulu d’un fils comme moi. On pouvait  pas humainement souhaiter à quelqu’un d’avoir à donner son nom à quelqu’un d’aussi faignant et paumé que moi. Mais comme il ne valait pas mieux que moi, sans doute moins encore (c’est lui qui le dit, pas moi), il méritait de terminer sa vie en ma compagnie. Il ne se faisait aucune illusion sur mes capacités à m’amender, mais comme il n’avait vraiment personne d’autre au monde, il s’était occupé de mon avenir. Immédiat d’abord. Il avait mis la maison en Espagne à mon nom, vu qu’il l’utiliserait sûrement pas longtemps pour lui. Les documents se trouvaient chez maître machin chose à Cadix. Ensuite, s’il en restait quelque chose au moment de sa mort, les Dollars de l’enveloppe étaient pour moi.

Plus sérieux, mon avenir lointain. Pendant ses voyages en Suisse, il avait liquidé sa maison et tous ses avoirs. La somme (j’aurai la surprise) avait été déposée sur un compte à numéro à la banque*** de Genève. Il m’expliquait que pour y accéder il me suffirait du numéro du compte et d’un nom de code, tous les deux déposés sous pli scellé à l’étude de maître Duschmoll à Genève, pli qui me serait remis sur présentation d’une pièce d’identité le jour de mes vingt cinq ans. Offre valable vingt quatre heures. Pas avant évidemment, j’avais qu’à essayer de me démerder un peu, et surtout pas après. J’aurai qu’à remuer mon petit cul pour que le **** 1978 entre 00.00 heure et 2400 heures je me trouve à l’étude de maître Duschmoll ou à celle de son successeur en cas de décès de ce dernier. Si je laissais passer l’occasion, Duschmoll savait ce qu’il avait à faire, ce serait plus mon affaire. Il m’expliquait  que, d’abord, l’idée de me voir flipper jusqu’à ce jour ne lui était pas désagréable. Ensuite, il voulait que j’introduise un peu de rigueur dans mon existence. Enfin, si je ne me présentais pas le jour dit, cela signifierait que j’en avais pas vraiment besoin de cet argent ou que j’aurais pas eu de chance et quand on manque de chance à ce point, l’argent est impuissant à arranger les choses.

Je l’ai relue cette lettre jusqu’à m’en faire péter les yeux,  pour être certain de ne rien avoir oublié. De tout avoir bien compris. Tu crois qu’il y aurait mis un mot gentil ? Un indice qui aurait pu me faire croire qu’il avait apprécié ma compagnie ? Et si je m’étais barré ? Parce qu’un macchabée c’est traumatisant. Après tout j’étais encore qu’un gamin. C’était à lui de veiller sur moi ! Me laisser tomber comme ça !  J’étais à deux doigts de le laisser pourrir dans sa morgue. Et si j’avais pas eu l’idée de fouiller sa chambre ? Je me serais retrouvé sans rien !...

… Oh, tu sais, il devait bien te connaître Robert et se douter que tu fouinerais dans ses affaires. Ensuite pour laisser tout ce qu’il possédait à un garnement comme toi, il devait t’avoir à la bonne, même s’il ne te l’a jamais dit !...

Ludo hocha la tête pensivement…Ouais. C’est ce que je me suis dit. J’ai passé la nuit à essayer de trouver un moyen de lui éviter le cercueil, les tonnes de terre, les sales bestioles qui le boufferaient petit à petit, la pourriture. Au petit matin, j’avais trouvé.  Le temps de mettre une liasse de billets  dans la poche et j’ai foncé au port de pêche. J’ai choisi un bateau qui avait l’air d’être sur le point de larguer les amarres et je suis monté à bord. Dans la timonerie il y avait un gars qui avait une gueule de capitaine. Il m’a regardé de haut en bas et m’a sorti, porque demoraste tanto ? Ce con m’avait pris pour le remplaçant de son matelot malade ou blessé. Quand j’ai eu fini de lui raconter mon histoire, il a gueulé, fuera de aqui, cabron, no tengo tiempo que perder ! Je lui ai sorti mon arme secrète. Dix billets de cent dollars. Il y en aurait autant une fois la mission remplie. Il a maté les billets, puis moi, puis de nouveau les billets et m’a fait un grand sourire en les empochant. Il était encore plus terrifiant souriant qu’en colère. Il a regardé à gauche et à droite, puis a fermé la porte de la timonerie. On a parlé un moment et on s’est donné rendez-vous en début de soirée. Ensuite, direction l’entreprise de pompes funèbres recommandée par l’hôpital. Les dollars ont eu le même effet sur le directeur que sur le patron pêcheur. D’abord un, no, eso no se puede, horrifié, puis un, claro que si, mielleux. En début d’après-midi, j’arrivai à l’hosto derrière deux corbillards superbes. L’un pour le cercueil, l’autre pour les fleurs. J’avais eu du mal à trouver des fleurs en cette saison. Ils n’ont pas fait d’histoires à la morgue pour nous remettre Robert. Au contraire. Z’avaient l’air d’être ravis de s’en débarrasser. Le petit convoi s’est mis en route.  Ca avait une certaine classe, quand même. A tous les carrefours les flics se mettaient au garde à vous et nous saluaient. Robert et moi.

Le directeur de la funeraria nous a ensuite organisé une petite messe sympa, pas trop longue, dans une chapelle pas trop prétentieuse. Je ne savais pas si Robert était croyant ou non, mais ça pouvait pas lui faire du mal. Moi, ça m’a fait du bien. Ca m’a rappelé mon enfance. Puis ça a été le cimetière. Il y avait même quelques vieilles pour regarder le cercueil descendre dans le trou en se tamponnant le nez de leurs mouchoirs en dentelle. Les pelletées de terre. Les fleurs. Pas des couronnes. Des fleurs coupées. Je trouvais que ça faisait plus gai.

A la nuit tombante,  je me suis pointé  sur le port, devant les entrepôts frigorifiques. J’avais laissé la bagnole dans une rue passante en planquant une partie du fric sous la moquette. Je faisais moyennement confiance au patron pêcheur. Il est arrivé à l’heure et m’a fait signe de le suivre à l’intérieur des entrepôts. Il y avait du peuple là dedans. Ca puait le poisson. Sans cesse, des charrettes à bras entraient remplies de thons et ressortaient pleines de pains de glace.

Il m’a dit de prendre une charrette vide. On a attendu notre tour pour la remplir de glace. Puis on est ressorti. Le directeur de la funeraria attendait un peu plus loin, dans une camionnette bâchée. Lui aussi était à l’heure. C’est fou ce que le fric rend les gens ponctuels ! On a vite fait descendre Robert pour le poser sur la charrette. Ils l’avaient emballé dans une vieille toile de bâche comme me l’avait demandé le capitaine. On a entassé des pains de glace dessus. L’affaire de trente secondes. Personne n’a prêté attention à nous. J’ai donné au directeur la somme convenue. Si tu avais vu la tronche du capitaine ! J’ai cru que les yeux allaient lui sortir de la tête. Pendant qu’on poussait la charrette sur le quai, il a commencé à me parler de frais supplémentaires, de sa journée de pêche perdue, des autorités qui risquaient de fourrer leur nez dans ses affaires. J’ai cru un moment que tout allait tomber à l’eau. Finalement il a accepté une rallonge de cinq cents dollars payables à l’arrivée. On a transbordé Robert sur le bateau. Moi, j’avais l’impression que, des embarcations voisines, tout le monde voyait bien qu’on était en train de monter un cadavre à bord. C’était évident, pourtant. Mais non. Pour eux c’était juste un truc emballé dans une bâche.

C’est en voyant les lumières de la ville s’éloigner que j’ai pris conscience que je n’étais pas là pour une ballade en mer, mais pour balancer le corps de mon vieux copain à la baille. Ca m’a fait une sale impression. C’était glauque tout ça. Robert dans sa bâche qui roulait doucement sur le pont, le vent, la mer qui forcissait de minute en minute. Le vacarme du moteur. Le capitaine voulait absolument sortir des eaux territoriales pour immerger Robert. Il m’a expliqué une histoire de limite des onze milles et d’eaux internationales où les lois du pays cessaient de s’appliquer. Apparemment il s’était renseigné. Discrètement. Ce n’était pas vraiment illégal d’immerger un mec mort de mort naturelle en mer, mais seulement en dehors des eaux territoriales et s’il n’était pas possible de faire autrement. C’était un peu notre cas. Je pouvais vraiment pas faire autrement. Après j’ai commencé à dégueuler tripes et boyaux. L’impression d’être bourré. Une fois vidé, j’ai eu tellement froid que je suis allé rejoindre le capitaine dans sa timonerie qui sentait le chien mouillé. J’étais si triste, j’avais si peur, que je préférais encore la compagnie de ce gros type désagréable à celle de Robert dans sa bâche. Au moins il était vivant. J’avais jamais pensé que la nuit pouvait être aussi noire. Aussi profonde. Les crêtes des vagues et le sillage diffusaient une drôle de lueur verdâtre. J’ai pensé à des feux follets. J’ai failli me pisser dessus de trouille. Plancton, m’a expliqué le capitaine. Bon, pour la pêche. Fallait être fou pour passer sa vie en mer. Au bout d’un peu plus d’une heure, le patron a coupé les gaz. Le bateau s’est mis à rouler en travers des vagues. On est sorti sur la plage arrière. Le capitaine a allumé un projecteur. Un truc visqueux m’a frôlé la joue avant de venir s’écraser sur le pont. J’ai poussé un cri. D’autres ont suivi. Des seiches, m’a expliqué le patron. Elles sont attirées par la lumière. Je l’ai regardé enrouler un bout de grosse chaîne rouillée autour des pieds de Robert. Là, j’ai pété les plombs. Je me suis agrippé au capitaine. Non, c’était pas possible. On pouvait pas faire un truc pareil. Il y avait plein de machins gluants dans la mer. Et puis c’était froid et profond. Non, fallait ramener Robert à terre pour le mettre dans sa tombe. Je hurlais, je pleurais. C’était terrible. Le capitaine s’est dégagé et m’a foutu une baffe qui m’a envoyé valdinguer sur un tas de filets. Comme je restais prostré, il s’est approché de moi, m’a mis la main sur l’épaule et m’a dit, presque gentiment, tu amigo ya esta en otro mundo, a el, ya no le importa nada.

Je me suis levé comme un somnambule et sans trop y penser, j’ai aidé le capitaine à jeter Robert par dessus bord…

Quand Ludo eut fini son histoire, nous sommes restés un moment silencieux à écouter les cigales s’exciter dans la nuit. Une belle nuit d’été, bien étoilée. Pas une nuit de décembre. En pleine mer. Je pensai que, décidément, non, Ludo ne pourrait jamais faire les choses normalement. Il a fini par se lever…Faut qu’on y aille. Elles vont se demander où on est passé...Il y avait juste un chose qui me travaillait…Dis-moi, Ludo, comment vous avez fait pour faire sortir Robert de son cercueil entre l’Eglise et le cimetière ? Un trappe au fond du cercueil ?.... Mais, non, idiot ! On l’a jamais sorti de son cercueil. Simplement dans le second corbillard, sous les fleurs, il y avait un autre cercueil lesté de sable. C’est celui-là qu’on a enterré au cimetière... Tu avoueras que c’est une histoire de fous. J’ai déjà lu qu’un vivant essayait de se faire passer pour mort en organisant ses propres funérailles. Mais organiser un faux enterrement pour un vrai mort, voilà qui n’est pas banal !...Ludo, réfléchit un instant…Bah, c’est pas plus con que de vouloir faire le tour du monde dans une citerne !...

Commentaires

ça m'a fichu le bourdon ton histoire. Je sais pas si j'aurais l'énergie de tout organiser pour te balancer à la flotte, si tu venais à trépasser, franchement...

Écrit par : oliviermb | 12 mai 2006

Pour moi, ce sera plus simple. J'ai dit plus bas: la DE-CHAR-GE!

Écrit par : manutara | 13 mai 2006

Les commentaires sont fermés.