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03 mai 2006

La noce

Ludo s’extirpa péniblement de la mini. Déploya son double mètre. On dit que le monde est petit, mais Ludo était grand.

Ludo. Ludovic. Nos regards s’étaient croisés, pour la première fois, trois années auparavant. Au mois de décembre, je crois. A un mariage. Enfin, au repas qui suivit le mariage. La Senorita Lupita Mercedes, une camarade de première année, convolait en juste noce, à moins qu’elle n’eût juste volé un con pour la noce. Elle avait du choisir son mari au milieu de la foule, à Plainpalais ou dans le jardin anglais, tant il semblait être le produit du hasard plus que de la nécessité. C’était un grand gaillard d’une quarantaine d’années qui passait son temps à se tordre les mains, qu’il avait fort moites, se demandant sans doute ce qu’il fichait là, au milieu d’inconnus. Il se prénommait Benedict. Si Lupita avait bien convié toute la communauté vénézuélienne de Genève ainsi que quelques camarades d’université, Benedict, en revanche, ne semblait avoir ni amis, ni famille. Mais il était suisse, jouissait d’une situation enviable dans la machine à coudre et vivait dans une belle maison. Cela seul importait.

 Lupita était arrivée de Caracas quelques mois plus tôt et s’était inscrite en première année de…Son français ne manquait pas d’une certaine audace et aurait probablement été suffisant pour commander à manger dans un restaurant ou réserver une chambre d’hôtel, mais il était impuissant à lui faire comprendre des notions aussi absconses que masse monétaire, utilité marginale ou contrainte budgétaire. Elle en conçut un dépit tel qu’elle ne vit point dans ces tournures des concepts destinés à la transmission d’un certain savoir, mais des formules cabalistiques prononcées avec malveillance par des « salauds très moches » (cabrones feisimos) dans le but évident de la faire pleurer. Le pleur, l’arme fatale ! Lupita s’en servait avec beaucoup de maîtrise, éclatant en sanglots pour un simple point virgule. Tout cela, dans le fond, n’avait pas grande importance. Lupita n’était pas là pour le savoir mais pour l’avoir. Le passeport suisse. Une bien belle nationalité que l’helvète. Son obtention passant par la voie à sens unique du mariage avec un suisse (la « suissifiction » ne peut se faire que dans le sens homme femme, la suissesse étant parfaitement stérile quand il s’agit de transmettre sa nationalité), Lupita s’était mise en chasse dès son arrivée. Je crois qu’elle eut, pendant une courte période, des vues sur moi. A moins que cette habitude de me plaquer la main aux fesses dans les lieux que nous fréquentions entre les cours ne fût à mettre sur le compte de l’étourderie. Quand Lupita comprit que ces fesses n’étaient pas confédérées, elle fit une croix dessus. Pas au couteau suisse. Heureusement.

Aux ripailles et aux libations succédèrent l’inhalation de fumées diverses et, après une brève période de digestion, calypso, merengue et salsa remplacèrent les inévitables Joan Baez, Bob Dylan, Simon, Garfunkel. On déplaça les meubles pour improviser une piste de danse. La chaleur des caraïbes fit place aux brumes anglo-saxonnes. Des couples commencèrent à danser. Mon manque d’habitude de ce genre de fête, aggravé par mon abstinence, me firent me maintenir en marge du phénomène, avec toutefois la curiosité du scientifique qui observe des rats de laboratoire enfermés dans une cage. Benedict, l’époux éprouvette, s’approcha de moi, frottant ses mains l’une contre l’autre, défiguré par une grimace douloureuse qui se prétendait sourire. Il voulait sans doute me délivrer un message d’encouragement, me signifiant par là qu’il s’ennuyait autant que moi. Il n’en eut pas le temps. Dans la semi obscurité, il y eut des cris, des jurons, un début de panique. Au milieu d’une mêlée de bras et de jambes,  des chaises furent renversées, des verres brisés. Avec l’enthousiasme du marin chargé de carguer les huniers par une nuit glaciale de tempête, Benedict se précipita mollement au cœur des ténèbres. Les bras écartés au-dessus de la tête, un peu de Gaulle lorsqu’il cria à Alger son fameux…Je vous ai compris… Mais Benedict ne comprenait plus rien. Il s’engouffra dans le tourbillon. Fut happé par lui, pour en être rejeté quelques secondes plus tard, échevelé, débraillé. En chancelant, il vint s’asseoir à côté de moi. Vaincu. Ses mains reprirent leur va et vient chuintant. Il les regarda d’un air dégoutté tout en marmonnant lugubrement…Je crois que la situation est en train de me glisser des doigts… Je traduis littéralement. Il s’exprima en suisse allemand, ce qui était l’indubitable signe d’une détresse sans fond. Glisser se dit rutschen. Un mot humide et compact comme un torrent de boue. De la cohue, un groupe se détacha. Quatre garçons en traînaient un cinquième par les bras et les jambes. Ils le déposèrent tel un trophée aux pieds du maître de maison. C’était un grand échalas, chevelu, gigotant et vociférant. Sa chemise aux boutons arrachés laissait voir un torse glabre où l’empoignade avait laissé des marques rouges. Quelques poils pubiens libérés par un pantalon en déroute venaient agrémenter ce paysage lunaire. Je n’aurais su dire alors si son visage était beau ou laid tant il était déformé par la haine. Pendant que ses trois camarades maintenaient l’échalas plaqué au sol, le quatrième s’était emparé d’un seau à glace et s’efforçait d’y enfoncer la tête du forcené. Trop grosse. Alors, il en renversa sur elle le contenu, de l’eau mêlée à de la glace. Evidemment une tête étant précisément l’inverse d’un récipient, le liquide glacé s’écoula  sur les cheveux, le visage, puis le torse du gigotant,  avant  de terminer sa course sur ce qui me sembla être un fort beau et fort coûteux tapis persan. Loin d’être calmé par la douche glacée, le jeune homme poussa un rugissement terrible et ses jambes lancèrent de dangereuses ruades que les quatre vénézuéliens, affaiblis par les excès en tous genres, eurent du mal à contenir. Le cercle de curieux qui ne manque jamais de se former dans ces cas, s’écarta prudemment. Evidemment tout cela se passa en quelques secondes, dans le désordre le plus indescriptible, désordre dans lequel j’essaie d’ordonner les séquences de manière logique et chronologique. Pour ajouter à la confusion, du public (parce que c’était bien d’un spectacle qu’il s’agissait) fusaient des conseils et des commentaires aussi inutiles qu’inopportuns dont le plus absurde, véhiculé par une voix féminine, fortement avinée, fut qu’il fallait lui maintenir la tête entre les jambes. Brusquement, le garçon arrêta de gigoter et sembla se rappeler quelque chose d’urgent à faire. Il ouvrit la bouche et…vomit. Abondamment .Au début sur lui, puis lâché par ceux qui le maintenaient, sur le tapis d’orient, à quatre pattes, secoué de spasmes qui le faisaient pousser des rugissements rauques. Une jeune fille, la même qui voulait lui voir la tête entre les jambes, se mit à glapir…La tête, il faut lui tenir la tête…Benedict s’en chargea. Avec l’énergie des mous. Il se leva en hurlant…Ah, mais non !... Il saisit le jeune homme par les cheveux, le força à se lever, lentement, et le maintint ainsi, tel un pantin animé d’un mouvement rythmique d’avant en arrière, sans trop savoir quel moyen utiliser pour lui communiquer toute l’étendue de sa désapprobation, de sa consternation. Qui sait, de sa haine. Il dut retourner plusieurs fois une phrase dans sa tête, la polir, en enlever tout mot superflu à cette phrase assassine qui paralyserait son adversaire et se répèterait de génération en génération durant les noces et les enterrements, les deux seules occasions pour le commun des mortels d’acquérir une certaine forme de notoriété par l’ivrognerie.

 Benedict l’eut à plusieurs reprises sur le bout de la langue, au bord des lèvres, cette phrase. Il  émit quelques sons inarticulés. Mais, non. Ca ne venait pas. En secouant la tête, il lâcha le garçon qui retomba accroupi sur le sol. Ses cheveux restèrent un instant dressé sur le sommet du crâne, tandis qu’il éclatait d’un rire hystérique. Benedict pointa alors son index vers ce qui devait être la sortie et hurla…Raus…A plusieurs reprises. Très vite et de plus en plus fort. Tout cela était parfait, mais le jeune homme n’était pas en état de trouver la sortie et comme en terre calviniste on ne jetait pas un homme ivre et seul, à la rue, Benedict demanda qui avait amené le perturbateur. Silence. Qui l’avait invité alors ? Lupita se récria, pas moi ! Puis s’adressant à la foule de ses concitoyens…Quien es el cabron que se llevo a ese borracho a mi fiesta ?…Silence. Mutisme identique du côté de mes camarades d’université. L’inconnu était là depuis le début. Aussi ivre. Aussi incohérent. Un parent du marié, avaient pensé les invités. Toutes les familles ont une croix à porter. Benedict poussa un soupir. Il fit une dernière tentative…Qui le connaît, ce garçon ?.... Parce qu’il était inconcevable que personne ne le connût, on ne s’invitait quand même pas comme ça à un mariage ! Au Venezuela peut-être. Pas en Suisse. Il avait les idées larges Benedict. Mais là visiblement ça coinçait. Commençait même visiblement à s’énerver. Ce garçon couché, là, sur son tapis iranien, il devait disparaître avec ses cheveux, sa chemise déchirée, son vomi et son sourire idiot. Tout devait disparaître !  Au plus vite. Sinon sa fête serait gâchée. On ne se mariait qu’une fois. C’était encore trop, d’ailleurs. Tout cela était ridicule. Mais bon, on n’était pas là pour refaire le monde. Alors qui voulait bien ramener ce… jeune homme chez lui ? QUI ?

Je crois me souvenir que la plupart des invités étaient des gens intelligents, cultivés, à l’écoute, impliqués. La lutte finale. Pinochet. Le Vietnam. L’exploitation des masses (c’est déjà horrible d’être exploité, mais se voir qualifié de masse, là franchement, ça dépasse les limites du tolérable !).Fidel Castro. Poing levé. Le tiers monde… Mais personne pour le ramener, ce garçon dont personne ne voulait. Alors je sentis naître en moi cette pulsion qui, invariablement, m’a poussé tout au long de ma vie à prendre des décisions stupides. En toute connaissance de cause… Je vais le ramener. De toute façon, je voulais rentrer… Je devais sembler bien frêle du haut de mes dix-neuf ans, car Benedict s’inquiéta pour moi. Ou était-ce parce qu’il voyait partir le seul convive sobre ?…Vous êtes sûr ?...J’étais certain de faire une bêtise. Ca oui.

On l’entassa donc dans ma voiture après l’avoir revêtu d’une absurde gabardine noire, couverte de poils comme une mama sicilienne. Elle ne pouvait appartenir qu’à lui. La gabardine. Pas la mama. Ils allaient bien ensemble.

Brusquement je fus seul avec lui, dans la nuit glacée de décembre et, lentement, s’insinua en moi la pensée dérangeante que je ne connaissais pas son adresse… T’habites où ?… On pourrait croire que jusqu’ici l’inconnu avait gardé le silence, puisque je ne lui ai fait articuler aucun son dans mon récit. Mais c’était tout le contraire. Il était extrêmement volubile et bruyant. A ce détail près qu’il n’avait encore prononcé aucune phrase cohérente. Quand il ne gazouillait pas, il riait et quand il ne riait pas il hurlait. Réagissant à ma question, il sembla traversé par un bref accès de lucidité. Il me dévisagea longuement, la bouche ouverte…T’es qui toi ?...Accent suisse. Au moins je n’aurai pas à le ramener à Caracas…On s’en fiche. Je te demande OU tu habites ?...Où ?...Oui tu sais, une maison, avec un toit, des murs, des fenêtres. Et derrière les fenêtres un papa, une maman, une copine, un copain, un chien ou personne. Tu vis bien quelque part quand même ?...Quelque part, oui…Mais où, bordel ? Attends… Prudemment, comme si je m’approchais d’un animal blessé, je tâtai les poches de son manteau. Là, oui. Un portefeuille. Il se soumit à la fouille en se tortillant…Me chatouille…J’allumai le plafonnier. Dans le portefeuille, une pauvre chose boursouflée et craquelée, je trouvai une carte d’identité. Ah, voyons. Ludovic machin chose, né le, bien, au moins il existait, dernier domicile connu, je me faisais l’effet d’un policier…  Ludovic avait vingt ans et était domicilié à Sion. Pas en Terre Sainte. Mais dans le Valais. Un peu loin quand même. Il n’avait pas fait deux cents kilomètres pour se rendre à une noce où personne ne l’attendait ! Je me demandais d’ailleurs s’il existait au monde quelqu’un qui l’attendait. En plus, il sentait fort l’animal. Un mélange de vinasse régurgitée et d’œuf pourri. J’ouvris la fenêtre. Des lambeaux de salsa entrecoupés de rires hystériques. Visiblement, nous ne manquions à personne. Ca nous faisait un point commun. Je fis une dernière tentative pour lui soutirer une adresse. De préférence dans un rayon d’une vingtaine de kilomètres. Il fit un vague signe de la main. Là-bas. Ou, rien à foutre. Puis il se pelotonna sur son siège et ferma les yeux. Non, non, non. Il ne fallait pas qu’il s’endorme. Je songeai un bref instant à le ramener chez Benedict. Mais il avait eu l’air si soulagé d’en être débarrassé. Et puis, l’idée de retourner dans cette foule.... Au moins que je serve à quelque chose. Je démarrai. Le bruit du moteur et le courrant d’air glacé  firent sursauter Ludovic…T’es qui toi ?…Ok, Ludovic je vais t’emmener chez moi, jusqu’à demain. Je te larguerais bien dans la rue, mais j’ai une conscience judéo-chrétienne. Ca agit un peu comme un cran de sécurité sur une arme. Tu voudrais tirer, mais tu ne peux pas. Tu piges, mec ?...Sa tête roula sur le côté, dans ma direction…Tirer un coup ?...Enfin, c’est une image…

Je continuai à lui parler ainsi. La première chose qui me passait par la tête. J’avais déjà remarqué qu’une conversation normale calmait les ivrognes. Tout, sauf une allusion à leur triste état. Peu avant d’arriver, il hurla…Les cataractes ! Le Nil blanc !...Saisissant l’occasion, je lui parlai des chutes du Niagara que j’avais vues l’été précédent. Il prit un air extatique…Oh, oui le Niagara !...

Arrivé devant la maison du lac, j’ouvris la portière côté passager. Il me regarda en clignant des paupières…T’es qui toi ?…J’ai souvent remarqué que les ivrognes ont tendance à se répéter. J’essayai de le faire sortir en commençant par ses jambes. Oh, non ! Ce n’était pas possible ! Son pantalon était trempé ! Il avait pissé dans ma voiture ! Les cataractes ! Tu parles ! J’allais lui en donner du Nil Blanc, moi !

En le poussant et le tirant, n’hésitant pas à le traîner par les cheveux qu’il avait incroyablement longs et robustes, je réussis à lui faire gravir les marches du perron, puis celles de l’escalier menant au premier étage. Heureusement, à la phase virulente de son ivrognerie avait succédé une période d’apathie durant laquelle il se montra d’une grande docilité, se contentant d’interrompre notre progression pour me demander qui j’étais. Mon idée était de parvenir dans la salle de bain et là, de le coller dans la baignoire afin qu’il y cuve son vin et se vide, sans provoquer de nouveaux désastres. Je n’avais jamais vu pareille cochonnerie ! C’est probablement ce que j’aurais fait s’il s’était endormi séance tenante. Mais une fois allongé dans la baignoire, il se vit en pleine lumière dans le grand miroir mural. Il bougea ses bras. Oui c’était bien lui. Un ivrogne crasseux. Alors, il essaya, maladroitement, de démêler ses cheveux en y passant la main. En vain. Ils semblaient figés par la crasse. Il me regarda, affolé, et me dit...ça tourne !... Il se redressa péniblement et se saisit de la douche posée sur l’antique système de robinetterie. Elle lui échappa des mains et tomba au fond de la baignoire en produisant une déflagration désagréable. Il me regarda comme un gamin pris en faute…Tu veux te laver ?...Il fit oui de la tête. Je n’avais pas prévu ça. Si je le laissais faire, il provoquerait sûrement une inondation, en plus du reste. Mieux valait que je m’en occupe. Je le déshabillai donc. Il se laissa faire sans protester. En cours de route, il fallut que j’allume un cigare. J’avais lu que les médecins qui opéraient à Dien bien phû procédaient de la sorte pour se protéger de l’odeur putride des chairs gangrenées.  J’hésitai un instant à lui enlever son caleçon, une espèce de short orange décoré de petits lapins blancs. Il dut percevoir mon trouble car ce fut lui qui le fit, ou du moins amorça le mouvement de le faire. Je mis la bonde et tandis que l’eau tiède remplissait la baignoire, je  contemplai longuement Ludovic. Il cumulait trois superlatifs. Le type le plus grand, le plus maigre et le plus crasseux qu’il m’eût été donné de voir. Evidemment, je n’avais pas encore vu grand-chose, mais quand même…Comment il avait réussi à se glisser parmi les invités de la noce restait un grand mystère.

N’ayant jamais joué à la poupée dans mon enfance, je n’irais pas jusqu’à dire que je m’en donnai à cœur joie avec Ludovic, mais ce nettoyage n’était pas sans me rappeler le ponçage d’une embarcation en bois, récupérée au fond d’un hangar et restaurée l’été précédent. Le gant de toilette remplaçait simplement le papier de verre. En guise de vernis,  je testai tous les produits qui se trouvaient à portée de main. Des lotions  à l’eucalyptus, aux herbes de Provence, aux fleurs des champs.  Pour lui laver les cheveux j’utilisai un shampoing à la quinine en procédant comme pour un vêtement. Je prenais deux touffes de cheveux inextricablement enchevêtrés, les frottai l’une contre l’autre, puis les essorais vigoureusement. Je ne sais si ce furent les vapeurs d’eucalyptus, mais il me semblait flotter dans un des ces rêves idiot où l’on se voit faire une chose totalement absurde sans en éprouver aucune honte, mais au contraire une étrange euphorie. Laver un inconnu ivre et lui donner l’hospitalité était sans doute une action chargée d’un fort symbolisme  judéo chrétien, mais ce n’était pas précisément ce que j’éprouvais à cet instant. Il n’y avait pas non plus de charge érotique dans ce que je faisais, juste une sensation d’irréalité. Pas vraiment désagréable.

Pendant toute l’opération, Ludovic garda les yeux fermés, anesthésié plutôt qu’endormi. Cela valait mieux. Je n’aimais pas beaucoup son regard égaré qui peinait à se fixer plus de quelques secondes sur un point.

Ludovic passa les six mois suivants dans la maison du lac. Il n’en sortait que pour se promener dans le parc ou au bord du lac pour donner du vieux pain aux cygnes et aux mouettes. Il restait des heures, assis dans le salon à regarder un coin de ciel par la baie vitrée. Parfois je le laissais ainsi en partant à l’université le matin et le retrouvai au même endroit, dans la même position, en rentrant le soir. Il prétendait vouloir faire corps avec la maison, affirmant qu’elle était chargée de vibrations positives. Il avait aussi ses phases littéraires aigues, relisant sans cesse ma collection de bandes dessinées accumulées tout au long de mon enfance. Il avait un faible pour les « pieds nickelés » et pour Zig et Puce. Mais il ne partageait nullement ma tintinophilie, qualifiant Tintin de « fouille merde » au service du système.  Quand j’essayai de lui faire lire  autre chose, il me répondit qu’un texte sans images était comme une fondue sans fromage. Il adorait la fondue. Je crois bien que cet hiver là nous en mangeâmes une tous les soirs. Enfin, c’était surtout le vin qu’il y avait dans la fondue qui l’intéressait.

J’avais essayé de mettre sous clé les innombrables flacons qui garnissaient le bar placé dans un coin du salon. J’avais bien compris que son séjour risquait de durer. Sans argent, sans travail qu’il n’avait d’ailleurs nulle intention de chercher, il n’avait aucun autre endroit où habiter. Me morfondant alors dans l’insondable sentiment de culpabilité que les curés avaient instillés en moi, quant à ma position  sociale, je lui offris tout naturellement le gîte et le couvert. Seule condition, finie la bibine. Dans les vapeurs de la gueule de bois qui suivit notre rencontre, il me promit, plus jamais, juré, quelle cochonnerie, comment pouvait-on… J’étais naïf, mais planquai quand même l’alcool.

 Un beau matin, il avait disparu, sans un mot, rien ! Le soir, je reçus un appel provenant d’un bar de « mala muerte » du village voisin. Je dus aller le chercher et surtout, payer le montant colossal de ses libations qui, à en juger par le triomphe qui lui fut fait au moment de son départ, durent profiter à tous les poivrots du coin ! Pour se faire servir il lui avait suffi de dire qu’il venait de la villa *** . Les maisons du bord du lac n’avaient pas de numéro, juste un nom, connu dans toute la région. J’ignore ce qui lui fit penser que j’allais accourir. Enfin, c’est ce qui se produisit. Evidemment, je lui fis la morale et bien entendu, il me jura que c’était la dernière fois, que plus jamais…

Ludovic profitait de mes absences pour picoler. En rentrant, je savais tout se suite à quoi m’en tenir. En général, il était assis sur un haut tabouret du bar, avec son air de jeune mec à qui on ne la faisait pas…Je n’ai pas fait à manger…C’était son grand truc ça, ne pas faire à manger pour montrer qu’il était en guerre contre le reste du monde, ou plutôt contre son unique représentant  depuis qu’il vivait enfermé dans la maison du lac. Il ne cuisinait pas mal. Enfin, ça dépendait de son humeur. Quand il était dans cet état je choisissais de l’ignorer. Ca le plongeait dans une fureur noire Il me mettait alors au défi de le chasser parce que dans ce cas il irait se jeter sous un train ou dans le lac, enfin il ferait un truc « pas possible »…Ca n’arrivait pas trop souvent. Une fois par semaine. Le reste du temps, il ne buvait que de l’eau en faisant une grimace dégouttée. Il prétendait que la flotte lui liquéfiait le cerveau et que pour penser clairement il lui fallait un petit verre de temps en temps.

Evidemment Ludo avait une histoire, des parents. Je fis même leur connaissance. Ce fut bref mais intense. J’avais convaincu Ludo d’aller chercher ses affaires à Sion. J’en avais assez de le voir toujours avec les mêmes vêtements, baptisés pompeusement habits de noce, et les miens ne faisaient pas vraiment l’affaire. Quand il mettait un de mes pantalons j’avais l’impression qu’il se baladait en bermudas. Il finit par céder et téléphona à ses parents…Ils nous attendent… Une jolie petite maison entourée d’un jardin rempli de nains et de gnomes en plastique, dans les environs de Sion. Ludo préférait rester dans la voiture. Nous sommes restés une bonne demi heure devant la maison à nous engueuler… Ce sont tes parents, vas-y toi !...Jamais, je veux pas les voir…Bon ensemble, alors…Nan…On fait quoi alors ?...On se casse !...Quatre cent bornes pour rien, c’est ridicule ! Je suis certain qu’ils sont charmants…Ouais, t’as qu’à croire !...Je finis par sonner à la grille d’entrée. Tandis que la mère me jetait le sac depuis le premier étage en couinant comme une truie, le père me crachait son venin sur le pas de la porte. Un venin à forte odeur de vinasse…J’espère que la prochaine fois que j’entendrai parler de lui ce sera pour apprendre qu’il est crevé !...Des gens exquis en somme ! Au moins Ludo avait de quoi s’habiller. Je fus même surpris du soin que mit la mère à confectionner le sac de son fils. J’attirai l’attention de Ludo sur ce détail, mais il me répondit que je ne pouvais pas comprendre. Sur les motifs de cette brouille, Ludo resta toujours très évasif. Il se contenta de me dire que le jour de ses vingt ans (la majorité légale en Suisse) survenus peu avant notre rencontre, il quitta la maison, vagabonda quelques jours et, à court d’argent, fini par atterrir, tout à fait par hasard, à la noce de Lupita. Il y avait un va et vient incessant d’invités. Des jeunes surtout. Il avait faim et soif. Il se mêla donc à eux.

 

 

Commentaires

"Alors je sentis naître en moi cette pulsion qui, invariablement, m’a poussé tout au long de ma vie à prendre des décisions stupides" Eh! Eh! Eh! Est-ce une façon un peu plus élégante de dire que tu as toujours pensé avec ta bite?

Écrit par : oliviermb | 03 mai 2006

Dis donc, Esteban, tu te rends compte que, si ça se trouve, un jour, ce sera de moi que tu parleras comme ça dans ce blogue! "Olivier, ce type épouvantable que j'ai rencontré grâce à Internet, qui ne se séparait jamais de son caniche ni du moindre sou..." J'espère que tu ne parleras pas des bains que tu m'as donné à moi aussi, surtout que j'étais propre!

Écrit par : oliviermb | 03 mai 2006

Toi au moins tu te deshabilles tout seul, sans qu'on te le demande...

Écrit par : manutara | 03 mai 2006

Dis-moi, Manutara, ce Ludo, c'est une véritable sangsue, une catastrophe ambulante !! J'attends de lire comment tu réussis à t'en débarrasser !

Écrit par : tinou | 04 mai 2006

Que veux-tu, j'ai toujours été intéressé par les personnalités un peu tourmentées!

Écrit par : manutara | 04 mai 2006

Oui, moi aussi... Mais là, je l'aurais mis à la porte depuis longtemps !

Écrit par : tinou | 04 mai 2006

Moi je trouve ça grand et beau, ce qu'a fait Manutara, il m'impressionne à chaque fois plus. Ca c'est du style, recueillir les paumés chez soi. Et ainsi vous l'avez recroisé trois ans plus tard ??

Écrit par : Fleur | 06 mai 2006

C'est gentil Fleur, mais il faut se replacer dans le contexte des années soixante dix. Des années extraordinairement cool, loin de la paranoia qui sévit actuellement. On ne s'enfermait pas à double tour chez soi, pas de vidéo surveillance, pas de digicode. Ajoutez à cela que j'avais la jouissance d'une grande maison pour moi tout seul et que je ne manquais de rien. Il était donc bien normal que j'en fasse un peu profiter les autres...

Écrit par : manutara | 06 mai 2006

"bien normal", mais vous le dites vous-même au début de l'histoire, tous les bien-pensants qui assistaient au mariage sont restés de marbre quand il a fallu s'occuper de ce type !
Les années 70 me fascinent...

Écrit par : Fleur | 06 mai 2006

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