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23 avril 2006

Quelqu'un d'intéressant

Ce fut la fin d’une belle amitié. Le début d’autre chose.  

Cela commença à mon réveil. Privé d’oxygène. La tête dans les chardons. Jaja me colla sous le nez ma chemise au col (légèrement) sale. Non, vraiment, même en faisant un effort, je ne parvenais à discerner nulle odeur de cigare ou de transpiration. Depuis combien de temps je portais le même « jean » ? A peine quinze jours. Si on commençait à se changer tout le temps…Pas la peine de fouiller dans mon sac, je n’en avais  pas d’autre. Non, je n’avais jamais songé à me refaire une garde robe. Oui, je me lavais tous les jours. Non, il n’y avait sûrement pas de douche à l’étage et dans le cas contraire, mieux valait conserver sa crasse que de se charger de celle des autres. Quoi, mes amis? Comment ça, « une influence néfaste »? Vulgaire le plombier ? D’abord il avait un nom. Lucien, il s’appelait Lucien. Mais c’était quoi cette obsession ? Non, il n’était pas crasseux. Passait des heures dans la baignoire (bien placé pour le savoir, gnark, gnark, gnark…) ! Inculte ? Pardon ! Son entreprise s’appelait « on the road ». Parfaitement, une entreprise .Petite mais efficace. Oui, je la laissais rire. Trois mots d’anglais ? Oui, mais quels mots ! Jamais entendu parler de Kerouac ? Non ! Alors là, c’était le comble…

Trois années de coexistence pacifique balayées par un misérable orgasme. Bon, plusieurs, mais je n’y étais vraiment pour rien. Elle s’énervait toute seule. Me labourait le torse de ses ongles de vingt centimètres de long. Me tirait les cheveux. Une vraie folle quoi ! A ce rythme, en six mois je serais chauve, si je ne mourais pas du tétanos entre-temps!

Je retrouvai un peu de mon aplomb au volant de ma TR3, capote baissée, coude négligemment posé sur la portière. La plupart des mecs s’identifient à leur voiture. C’est symbolique une voiture. Tout est dans la longueur du capot. Ors la TR3 c’était un coffre minuscule, un petit habitacle et un énorme capot terminé par une calandre agressive. J’aimais voir ce capot au travers du pare brise. Tous mes copains adoraient ma voiture. Jaja, non. Elle ne la trouvait pas pratique. D’accord, pas pratique. Mais phallique et Jaja n’appréciait que très moyennement de circuler dans un pénis monté sur roues.

Changement de programme. Je décidai l’aller voir si les italiens avaient des mœurs moins grégaires que les français. On devait bien arriver à trouver une chambre d’hôtel entre Gènes et la Sicile ! Jaja se rappela alors qu’une des ses amies passait l’été en Toscane. Dans les environs de Florence…. Ah, oui, mais moi j’aime pas débarquer chez les gens, sans prévenir ! Et puis je ne la connais pas cette dame !...Je vais lui téléphoner et puis se sera pour toi l’occasion de faire la connaissance de Claudia, quelqu’un d’intéressant, pour changer…Bof, j’aime pas faire la connaissance d’inconnus !...

Il fallut ensuite que je cuise une heure en plein soleil dans la  voiture, pendant que Jaja passait son coup de téléphone depuis une aire de repos. Mais qu’est-ce qu’elle pouvait bien lui raconter. Notre nuit ? Je serais bien allé voir, écouter, interrompre cette conversation futile. Mais nous étions en Italie. Les années de plomb. Un pays où la monnaie était à ce point dévaluée qu’on préférait la rendre en bonbons ou en cigarettes. Pas question de laisser ma chérie, comme ça, sans surveillance. La voiture, bien sûr.

On aurait pensé, enfin j’aurais pensé, qu’en revenant Jaja s’excuserait de m’avoir fait attendre. Pas du tout, elle m’engueula parce que j’étais torse nu…Remets ta chemise, tu as l’air d’un voyou !... Elle voulut ensuite faire un détour pour visiter Sienne. Moi j’aurais préféré Pise. A cause de la tour. Mais la tour de Pise, c’était d’un vulgaire ! Bon, va pour Sienne. Très beau. Rien à dire. Mais cela ne suffisait pas. Elle me traîna de force dans une boutique de vêtements. Pour que je ne lui fasse pas honte. J’en sortis revêtu d’un pantalon noir et d’une chemise blanche. Parfait, j’avais l’air d’un garçon de café à présent.

A me lire, on pourrait croire que j’étais irrité du tour que prenaient les évènements. Mais non. Je jouissais de chaque seconde. Avec une inconnue, c’eût été différent. Mais cela faisait trois ans que Jaja et moi étions amis. Quelques heures que nous étions amants .Elle marquait son territoire. Elle avait des vues sur moi. L’idée de vivre avec quelqu’un de parfait lui étant tout simplement odieuse, elle dressait complaisamment la liste de tous mes défauts.

C’était émouvant.

Alors que nous approchions de Florence je lui demandai…Tu me trouves beau ?... Elle me regarda étonnée…Beau ? Non ! Quelle idée ! Il ne manquerait plus que ça ! Tu as de ces questions, je te jure !... Pas à dire, elle était folle de moi !

Avec tout ça, nous étions en retard, les environs de Florence relativement vastes, la nuit noire et l’adresse griffonnée par Jaja au dos d’un paquet de cigarettes des plus vagues. Il fallut s’arrêter dans un restaurant en rase campagne, téléphoner à nouveau et finalement attendre sur place que Claudia vienne nous rejoindre en voiture. Pour nous guider. Avec son ami. Parce qu’elle avait un nouvel ami, Claudia (Jaja prononçait Klaodia). Ca je m’en fichais un peu, même beaucoup, qu’elle ait un nouvel ami, Claudia. Je ne la connaissais pas, Claudia, alors son petit ami, hein…Et bien non, je me trompais. Paraissait que je le connaissais. J’allais même avoir une sacrée surprise. Qui ? C’était qui ? Non, non.  Je n’avais qu’à être moins arrogant. Moins persuadé que cette inconnue,  Claudia, était forcément une andouille, puisque si elle n’en avait pas été une, un mec aussi brillant que  moi l’aurait forcément rencontrée au détour de l’une quelconque de ses vingt et une années de vie. Je n’avais qu’à attendre.

 J’appréciai la manière pleine de pédagogie avec laquelle Jaja me faisait comprendre que, dans le fond, je n’étais qu’un crétin prétentieux.  On a donc  attendu. Dans la TR3. Sous le ciel étoilé. Les cigales faisaient, criiicriiicriii. Jaja se pelotonna contre moi… On est bien tous les deux, hein, mon biquet ?... Tu crois que ma voiture sera en sécurité chez ton amie ?... Elle se dégagea et d’une voix tremblante de colère… Ras le bol de ta voiture ! Tu sais ce que j’ai envie de faire ? T’attacher à poil sur le capot de ta chère TR je ne sais plus combien, la queue et les boules écrasées contre la tôle brûlante. Et te  flanquer des coups de ceinture !....Je lui fis un grand sourire…Tu vois, quand tu veux, tu peux être charmante !... Au moins ses fantasmes étaient limpides ! Elle descendit pour aller bouder un peu à l’écart, en fumant. Des Kent.

Ils finirent par arriver. Dans une mini Cooper immatriculée à Genève. Dans une nuage de poussière. Elle avait un sacré coup de pédale, la Claudia ! Non, erreur, ce fut son Jules qui sortit, côté conducteur. Un gars massif. Les cheveux coupés en brosse. La cinquantaine. Difficile de dire pour le visage. Mais une grosse voix. Un ancien militaire, sûrement. Un légionnaire, peut-être.  Il se précipita  vers Jaja et la serra dans les bras en sautillant. Non, franchement, je ne voyais pas qui cela pouvait bien être. Bon et la Claudia ? Je quittai mon siège histoire d’avoir l’air de m’intéresser un peu à ce qu’il se passait. Jaja me fit signe…Viens que je te présente…Comme si ce n’était pas précisément ce que j’étais en train de faire. Venir, pour qu’on me présente. Elle me désigna le légionnaire…Claudia…Esteban… Ah, oui ! Ah quand même ! Je compris ce que Jaja avait voulu dire par, quelqu’un d’intéressant. Claudia m’écrasa la main et me fit la bise. Je crus sentir des poils de barbe effleurer ma joue, mais c’était sûrement mon imagination…Alors c’est toi Esteban ?...Grande claque sur les fesses… Le remplaçant ? J’espère que t’es moins con que l’ancien !...Elle agrippa Jaja par le cou… Tant qu’à faire tu l’as pris jeune cette fois. Sacrée garce, vas ! T’as raison ! Moi aussi, quand le vieux a clamsé, j’ai voulu brouter un peu d’herbe verte, un petit con mais une grosse bite !…Très satisfaite de son bon mot elle éclata de rire. Elle se tourna ensuite vers la mini et de sa voix d’adjudant…LUDO, vient dire bonjour à mes potes !...Puis pour nous…Il est un peu bourré. On vous attendait pour le dîner, alors forcément il s’en est jeté un ou deux petits dans le gosier !... A ce stade de l’histoire j’étais prêt à voir sortir n’importe qui de la voiture. Sauf celui qui en sortit…

19:25 | Lien permanent | Commentaires (7)

21 avril 2006

Fenêtre sur cour

 Jacinthe et moi…Notre relation avait pris un tour inattendu au début du mois de juillet, après les examens, passés avec succès. Les tout nouveaux licenciés que nous étions, décidèrent de fêter leur réussite en descendant quelques jours sur la Côte, comme on disait à l’époque. A Antibes pour commencer. Sans  rien avoir  réservé, évidemment.

Le voyage ? Un songe d’une journée d’été. Grisés par la vitesse. Ivres de soleil et de vent. Pas désagréable d’avoir vingt ans durant l’été 1976, l’année de la grande sècheresse ! Pas encore tragique d’être vieux. Je n’ai pas le souvenir que, cet été là, superlativement caniculaire, les vieux tombassent comme des mouches. Pour cette unique raison sans doute. Ils n’étaient pas encore cela : des mouches que l’on chasse d’un mouvement énervé de la main.

Lorsque j’arrêtai la TR3 devant l’Eden Roc, après avoir traversé le splendide parc aux arrangements floraux subtiles, je ne doutai de rien. A l’époque, les hôtels de luxe étaient encore accessibles à une clientèle simplement aisée. Je compris rapidement que le personnage au port altier,  trônant à la réception sanglé dans un complet blanc impeccable, était le directeur en personne… Une chambre ? Sans réservation ? En plein mois de juillet ? Mais vous n’y pensez pas mes enfants !...Bah, si, on y pense très sérieusement !...Voyons, jeune homme, savez-vous où vous êtes ?... Dans un hôtel, il me semble…Le directeur éclata d’un rire flutté…UN HOTEL !!!!! Mon Dieu qu’il est drôle !...J’appris ainsi qu’il existait des hôtels, pardon, des palaces,  où il fallait réserver une dizaine d’années à l’avance. Bon prince, le directeur prit son téléphone et appela divers hôtels de la région. Il raccrocha d’un air désolé… Je suis navré mes enfants, mais tout est plein.  A Nice vous aurez plus de chance. Essayez les petits hôtels du centre ville…Il prononça « petits hôtels » de la manière dégouttée dont il aurait dit fisc ou communiste. Mais il avait raison l’ancien. Vers onze heures du soir, après avoir descendu inexorablement les échelons de la hiérarchie hôtelière niçoise, nous avions fini par atterrir, épuisés,  dans un petit hôtel délabré de la vieille ville. Le réceptionniste, en maillot de corps,  gratta  un long moment sa tête dégarnie après que je lui eusse demandé une chambre double pour la nuit. Apparemment, il ne lui était jamais venu à l’esprit que des êtres humains doués de raison pussent désirer passer toute une nuit dans son établissement…Il s’occupa d’abord de deux autres clients, un jeune à gueule de gouape et un vieux à l’aspect de banquier failli. Puis il revint à nous en maugréant, ah, oui, la chambre double pour la nuit. Brusquement, il trouva la solution…Bonne mère, je vais vous faire un tarif de groupe ! Nos soupçons se muèrent en certitudes, quand il nous tendit à chacun une grossière serviette éponge et un morceau de savon ridiculement petit. Une fois dans l’escalier au tapis usé jusqu’à la trame, nous laissâmes libre court à notre hilarité, tandis que le frôlement de nos sacs contre le mur d’un vert bilieux provoquait la chute de petites écailles de peinture.

Le mobilier de la  chambre, si l’on tenait absolument à appeler chambre ce réduit poussiéreux, consistait en un lit pouvant contenir deux personnes anorexiques et un lavabo où les ablutions furtives d’une clientèle toujours pressée, avaient laissé des traînées rougeâtres. Nous laissâmes tomber nos sacs et restâmes plantés au centre de la pièce, centre qui se confondait plus ou moins avec les côtés et le lit. La narine palpitante et l’oreille aux aguets. Une odeur, comment dire…fossilisée, composite, faite de la superposition de centaines, de milliers d’orgasmes stratifiés. Un silence étrange. Fait de mille bruits étouffés. Voix, gémissements, grincements, écoulements divers. Une touffeur moite. J’essayai d’ouvrir la fenêtre aux carreaux blanchis. Coincée ! Je me jetai alors sur le lit ou je rebondis dans un grand vacarme de ressorts rouillés. Je gigotai en tous sens en gueulant…Oh, oui prends moi !...Tandis que je faisais l’imbécile, Jaja se déshabillait en prenant grand soin d’éviter tout contact entre le parquet recouvert d’un linoléum gondolé  et ses vêtements qu’elle pliait consciencieusement avant de les ranger dans son sac. Dans un premier temps, je ne perçus rien d’étrange. Il était tard, nous étions fatigués et je ne voyais vraiment rien d’autre à faire que de se coucher et essayer de dormir. Je l’imitai donc en laissant négligemment tomber mon pantalon et ma chemise sur le sol, ne gardant que mon slip. Si nous avions fréquemment partagé la même chambre lors de voyages précédents, avec la bénédiction de David qui ne voyait en moi qu’une espèce d’eunuque inoffensif, le partage du même lit était une nouveauté. Quand Jaja fut en sous- vêtements, je pensai qu’elle allait fouiller dans son sac pour en sortir un des ces invraisemblables pyjamas multicolores qui lui donnaient des airs d’Arlequin. Mais, non. Elle y prit une brosse et se lissa longuement la chevelure. En me regardant. Une lueur étrange dans les yeux. Moqueuse tirant sur le lubrique. Pour couronner le tout je commençais à transpirer. Maudite fenêtre. Ca dégoulinait de partout. Un peu mal à l’aise, je fis…Quoi ? Qu’est-ce que j’ai ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? C’est pas la première fois que tu me vois en slip !...Elle interrompit le va et vient de la brosse, la rangea,  réfléchit un moment…Non, mais c’est la première fois que je vais te voir SANS ton maudit slip !... Ouh la, les choses prenaient vilaine tournure. La chaleur, oui ça devait être la chaleur. D’un bond je me levai et secouai la fenêtre qui finit par s’ouvrir en entraînant avec elle une partie du plafond. Une bouffée d’air brûlante envahit la pièce et avec elle, des remugles marécageux en provenance de la cour intérieure que je devinais jonchée de détritus. Je refermai vivement. Quand je me retournai, Jaja avait abandonné son soutien-gorge. Je me réfugiai sur le lit. Désespéré. Un poil excité, quand même. Quand elle bondit, se juchant sur moi, les fesses sur mon bas ventre, je me couvris la tête avec le coussin. Elle me l’arracha, de haute lutte, s’empara de mes mains et me les colla sur ses seins. De beaux seins. Je dus en convenir. Ne sachant que faire, je les malaxai maladroitement, en faisant, pouêt, pouêt… Non, mais quel mufle ! Je ne te plais pas ? C’est ça, hein ?...Mais si, tu es très belle, mais…Mais quoi ?…Je me redressai pour esquiver une tentative de bisou baveux…Mais, mais, mais, je ne sais pas moi…Elle se serra contre moi. Le frottement de nos deux corps trempés de sueur produisit le son d’un pied écrasant une bouse de vache fraîche au petit matin, dans le boccage normand. Je tentai de trouver dans les tréfonds de mon cerveau, un argument. L’argument qui tue. Tant qu’elle ne retirait pas sa petite culotte, rien n’était perdu ! Mais il y avait urgence. Déjà, ses mains s’égaraient en dessous de la ceinture tandis que sa langue me parcourait le torse. Malgré moi, à ma grande horreur, à mon corps défendant, je commençai à me contorsionner en tous sens. Comme une chienne. Mon slip, arraché d’une main experte, d’un coup sec, atterrit dans le lavabo où il s’affala, inerte, tel un papillon de nuit agonisant. Désormais entre mon machin et son truc, il n’y avait plus que l’épaisseur d’une petite culotte rose. Ou  rouge. Je ne sais plus. Tandis que Jaja prenait les choses en main, je tentai une ultime manœuvre… Mais voyons ! Ton mari ! Ton fils !... Elle s’interrompit un instant pour hurler… Je n’ai plus de mari et mon fils n’a plus de père !...Ah d’accord, elle croyait voir en moi une espèce de mec « deux en un » ! Je me dégageai en me recroquevillant à la tête du lit...Je ferai un mauvais mari et un père exécrable !... Avec une force insoupçonnée elle me tira par les pieds et me remit en position horizontale…Contente-toi d’être un amant acceptable ! Et maintenant ferme-la ou je te mets ça au fond de la gorge…En se tortillant avec élégance elle enleva sa petite culotte et me la jeta à la figure. J’étais fichu !

 

 

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19 avril 2006

Don't look now

Une photo. Pas même jaunie. Jaja et moi assis autour d’une table dans une trattoria de Venise. J’ai le regret de dire que nous formions un très beau couple. Elle me parle et je l’écoute avec beaucoup d’attention. Mon bon profil. Photo disponible à la fin du repas, avec l’addition. Venise en automne. Novembre je crois. Quelques semaines avant de partir pour l’armée. Peu de temps auparavant, nous avions été au cinéma. « Don’t look now ! ». Alors on était allé voir. J’en étais resté sans voix. Je tombai amoureux de Venise. L’endroit le plus fabuleux de la planète. La ville digérée par la lagune. Petit à petit. Splendeur et putréfaction. Palais aux pieds gangrenés dans une eau croupie. Vedettes en acajou soigneusement vernies, manoeuvrant dans un cloaque. Ruelles donnant sur des égouts. J’ai toujours été fasciné par la forme que prend la beauté dans la déchéance. En outre, comme pouvais-je ne pas aimer une ville où les morts se rendent au cimetière en bateau ? Après avoir fait la tournée d’hôtels qui, tous, refusèrent de nous louer une chambre, les uns parce que nous n’étions pas mariés, les autres parce que Jaja ne l’était que trop, mais pas avec le bon homme, nous finîmes par atterrir au Daniéli, dans un splendide Riva . Un concierge furieusement fellinien et d’une complicité toute adultère, nous obtint une belle chambre au mobilier mêlant avec bonheur toutes les époques. Les hautes fenêtres donnaient sur le grand canal. Je me serai bien installé là, à contempler le trafic hétéroclite. Pendant des jours. Mais Jaja voulait visiter.

Le palais des doges trônant sur une place Saint Marc (je compris pourquoi, en français, on prononçait place saint MARE) où les pigeons s’étaient noyés.

Le pont des soupirs, où nul prisonnier chargé de chaînes ne put s’arrêter afin d’émettre le fameux  soupir en admirant, une ultime fois, la lagune. Les fenêtres grillagées sont placées trop haut.

Pèlerinage obligé à la plage du Lido sur laquelle un vieillard, insomniaque avant que d’être agonisant et mourir à Venise, connut ses ultimes émois. Encore et toujours beauté et décrépitude intimement mêlées. Aujourd’hui j’ai l’âge d’Aschenbach, mais en 1976 j’étais chronologiquement, si ce n’était physiquement, plus proche de Tadzio. Ceci dit, en lisant « La mort à Venise » de Mann et, surtout, en visionnant le remarquable  film que ce livre inspira à Visconti, j’avais instantanément éprouvé une vive attirance  pour le personnage d’Aschenbach, incarné par un acteur dont le nom m’échappe. Du moins avant qu’il ait eu la saugrenue idée de tenter de se déguiser en jeune homme. Il était l’adulte que j’aspirais à être alors que Tadzio, blondinet insipide et nunuche, n’était que l’adolescent que, du haut de mes vingt ans,  je ne voulais plus incarner.

Que c’est beau Venise en novembre ! La nuit surtout, lorsqu’une brume nauséabonde envahit les canaux désertés. Là, à plusieurs reprises, au détour d’une venelle obscure, il me sembla reconnaître la démarche syncopée de Lucien (à vingt deux ans il souffrait déjà de sciatique). Sans doute parce que cette ville torturée et glauque était faite pour lui.

 Un soir, au mois de mars ou d’avril, quelques semaines après la fin des travaux, Lucien avait entassé ses affaires dans sa camionnette et était parti pour une destination inconnue. Comme ça. Sans raison. Si, quand même. En partant il m’avait dit …On the road again ! Je n’avais rien fait pour l’empêcher de partir. Ca n’aurait servi à rien de toute façon. Arrivé au portail, il s’arrêta à ma hauteur et baissa la vitre. Je lui pinçai son gros nez entre le pouce et l’index et le lui tordit. Il me rendit la pareille. C’était notre manière de nous montrer notre affection, succédané viril au baiser. D’une voix nasillarde il me dit…C’était bonard !…Ouais vraiment bonard !…Au  dernier moment, avant qu’il ne s’élance sur la route…Juste une chose. Pourquoi partir ce soir ?...Il embraya, passa en première…Parce que demain, je n’aurais peut-être plus eu envie de partir !...Il démarra en me lançant…On the road again ! En regardant les feux rouges s’éloigner dans la nuit, je songeai que nous n’avions jamais parlé de Kerouac.  Je regagnai la maison, un peu groggy. Mais j’étais fier de moi. Je n’avais pas fait de scandale. Pas supplié. S’il voulait partir, après tout… Il était libre. La porte était grande ouverte ! Bon vent ! La porte d’entrée se ferma derrière moi en émettant un claquement sinistre. La maison me parut subitement énorme. Enormément vide. Aussi énorme que la boule que je sentais croître dans ma gorge. Je suis un solitaire qui hait la foule, mais qui n’aime pas vivre sa solitude tout seul. Je suis pour l’accompagnement de la solitude. Lucien était un très bon « cosolitaire ». Je me laissai tomber dans un des fauteuils du salon. Le bruit du lac. Lac dans lequel nous nous étions baignés le trente et un décembre au soir, à minuit, après avoir traversé, au pas de course,  le jardin recouvert d’une épaisse couche de neige. Nus comme des vers, bien que la démonstration n’eût pas vraiment été faite que les vers fussent aussi nus que nous. Sept minutes à tenir dans l’eau glacée. Pourquoi sept ?  Une trouvaille de Lucien. Sept minutes c’était le temps qu’il fallait à un corps plongé dans une eau glaciale pour tomber en hypothermie. Si nous tenions sept minutes, nous allions mourir centenaires et en bonne santé. Sinon, nous allions mourir tout court. Nous n’étions pas même ivre. Juste exaltés. Nous avons bien du tenir une trentaine de secondes, immergés dans l’eau glacée jusqu’au cou. En claquant des dents Lucien me dit…Finalement c’est une idée à la con. Je ne veux pas vivre cent ans ! Et toi ?... Et moi, déjà à moitié congelé, le souffle coupé, j’étais incapable de répondre mais j’aurais été heureux de pouvoir fêter mon vingt deuxième anniversaire ! Il nous avait fallu deux bonnes heures pour dégeler dans une baignoire remplie d’eau brûlante.

Du passage de Lucien dans ma vie, il resta au moins, outre une tuyauterie en bon état, de somptueuses salles de bains sur les murs desquelles s’ébattaient des éphèbes grecs en tenue d’Adam. L’antiquité des personnages enlevait tout caractère choquant à leur nudité et donnait même à l’ensemble un air d’indubitable modernité.

…Pourquoi souris-tu ?... Jaja interrompit un instant sa frénétique chevauchée pour me regarder d’un air soupçonneux. Du haut de sa monture, moi, en l’occurrence…Ah, je souris ?...Oui, un sourire bébête…Ca doit être le bonheur. Ca a toujours l’air un peu con, un mec heureux… Elle repartit de plus belle, s’interrompant toutes les dix minutes pour laisser libre cours à un orgasme bruyant. Je ne pouvais tout de même pas lui expliquer que le lit à baldaquins sur lequel nous faisions semblant de copuler ressemblait à celui qui, longtemps, avait trôné au milieu de ma chambre de la maison du lac. Une nuit, Lucien en avait agrippé les montants, puis s’était balancé en hurlant… Tarzan aime Jane… Avec un craquement sinistre, les bois vermoulus avaient cédé et tout le bazar nous était tombé dessus dans un grand nuage de poussière.

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13 avril 2006

C'est le plombier...

Parallèlement à cette belle amitié, je menais la vie d’un jeune homme qui se trouve brusquement à la tête d’un capital liberté illimité. Je ne me posais pas de grandes questions existentielles. Je préférais les hommes aux femmes, mais je laissai aux autres le soin de mettre un nom sur cette préférence. Nommer c’est s’approprier. S’approprier c’est s’engager. Ors, je n’avait nul envie de m’engager dans quoi que ce fût. Je faisais confiance à mon instinct et mon instinct me disait de conserver un profil bas. Ni refoulé, ni défoulé. Pas de grandes orgies à la Ludwig II. Pas de grappes d’éphèbes nus suspendues aux lustres de la maison du lac. Je ne draguais pas non plus dans les pissotières ou les jardins publics, mais pratiquais l’affût dans la maison du bord du lac. Cette demeure, le lac et moi avions fini par ne plus faire qu’un. J’étais le jeune maître de la maison du lac. Car c’est elle qu’on venait voir. Pas moi. De la maison, le visiteur découvrait le lac, plus exactement la vue sur le lac, puisque, natif de la région, il le connaissait bien, ou croyait le connaître, ce lac, mais jamais encore ne l’avait réellement vu. De manière aussi intime. Enfin, parfois, après avoir acquis la conviction qu’il n’en était pas le simple gardien, le visiteur s’intéressait au jeune maître de la maison du lac. Nos rencontres prenaient parfois un tour moins romantique. Ainsi, par un beau dimanche matin de septembre, c’est une histoire d’eau qui propulsa Lucien dans mon existence. Un besoin urgent d’uriner. Un vieux réservoir situé au dessus de cuvettes trop fatiguées pour continuer à évacuer. Une traction violente et incontrôlée sur la chaîne qui normalement aurait du libérer le contenu du réservoir. La chute. La rupture d’anévrisme sanitaire. L’hémorragie. Des serviettes et encore des serviettes pour étancher le flot. En vain. On ne s’improvise pas plombier un dimanche de septembre à sept heures du matin. D’ailleurs les plombiers eux-mêmes cessèrent d’exister ce dimanche matin de septembre. Tous, sauf un.  Une entreprise dont la raison sociale était « On the road »… « Toujours le bon tuyau, la bonne vanne ». Une demi heure plus tard, une camionnette brinquebalante s’arrêta devant la maison. En descendit un jeune homme d’une vingtaine d’années. Dire, tout simplement, que Lucien était laid serait ne pas rendre justice au concept même de laideur. Il était incroyablement laid. D’une laideur délectable, dont il me faudrait des mois pour faire le tour. Un œil légèrement plus haut que l’autre, conférait à son visage une impressionnante asymétrie. Quelque part dans ce visage, un nez difforme et dans ce nez difforme, deux narines de tailles différentes. La plus grande ne semblait exister que pour accueillir un index noueux qui ne se contentait pas de s’y loger à intervalles réguliers, mais aimait à distendre, à l’extrême, l’aile du nez avant de la libérer avec le bruit que ferait une bouteille qu’on débouche. Quand il marchait, Lucien donnait l’impression d’avancer à reculons. Il n’était pas vraiment bossu, tordu plutôt. Tordu vers l’arrière. Sa colonne vertébrale semblait partir en tous sens, ne retrouvant, in extremis, le droit chemin qu’au creux des reins. Si je pus si vite m’en rendre compte, c’est qu’il était torse nu sous sa salopette. En outre, la partie visible de son torse était couverte d’ecchymoses accumulées, sans doute, dans l’exercice de sa fonction, exigeante en contorsions diverses qui devaient mettre son pauvre corps contrefait au supplice. En revanche, il avait un beau regard. Pas de superbes yeux verts ou bleus. Mais un beau regard qui lut en moi en une fraction de seconde tandis que j’y lisais la même chose. Ca ne s’explique pas. C’est comme ça.  Une très belle voix aussi, légèrement ensommeillée, à la diction soignée et au timbre régulier, rares chez un garçon de cet âge, quand, souvent, la voix traîne encore des bribes d’adolescence. Quand, dans l’escalier, je lui racontai en quelques mots ma mésaventure, il éclata d’un beau rire sonore, laissant paraître une dentition parfaite. Tant de beauté dans la laideur, tant de grâce dans la disgrâce !

 A la fin de la journée, le flux et le reflux des fluides domestiques étaient rétablis. J’ignorais qu’il pût y avoir autant de tuyaux, autant de vannes dans une seule maison. Je ne quittai pas un seul instant Lucien, m’enivrant de mots nouveaux. Raccord union unissant pour le meilleur et pour le pire deux tuyaux d’un demi pouce. Vanne quart de tour. Clé à griffe, à tuyauter, à pipe. Col de cygne. Ce garçon était un poète. Il me laissa l’aider, riant de ma maladresse. A certains instants, dans la cave partiellement inondée, alors que nos mains cherchaient, dans un entrelacs de tuyaux rouillés, la vanne  (corrodée) qui arrêterait les cataractes venues du haut,  nous fûmes tête contre tête, corps contre corps. Nos joues crissèrent à l’unisson de nos barbes de je ne sais plus trop combien de jours et de nuits. J’avais moi aussi abandonné ma chemise et offrait mon poitrail dénudé aux flots déchaînés, avec la fierté du mousse désireux de montrer à son bosco qu’il ne craint pas les éléments. Qui n’a connu de naufrage domestique ne peut mesurer la sensualité de tels instants.

Le jour déclinait et une certaine fraîcheur commençait à s’insinuer dans l’air. Trempés et quasiment nus, nous n’avions pas froid. Assis à la table de la terrasse nous engloutissions le contenu d’un plat de charcuteries en nous dévorant des yeux. Nous mangions à même le plat en nous servant de nos mains, déchiquetant la nourriture tels des fauves affamés. Tandis que dans l’air cristallin retentissaient les cloches appelant les fidèles aux vêpres, nos corps exhalaient une fine vapeur, tels ceux d’animaux en rut. Une rondelle de salami en plus et nous allions prendre feu ! Je proposai alors à Lucien de me suivre dans ma chambre afin…afin de lui remettre des vêtements secs. Oui, oui. C’était bien là mon intention…

Une Maturité (le bac suisse) de lettres en poche, Lucien, qui n’était pas stupide, décida d’apprendre un vrai métier qui le libèrerait de sa famille et elle de lui. Après deux années d’apprentissage passées dans diverses entreprises, il avait monté sa petite affaire dont il était à la fois le patron et le seul employé.

Après une conversation téléphonique avec mon père, je chargeai Lucien de refaire une bonne partie de la plomberie et des sanitaires de la maison. A la décharge les cuvettes ébréchées, les lavabos asthéniques, les baignoires aux pattes griffues ! Finis les râles obscènes émis par les robinets cacochymes. Dans les trois salles de bain,  Lucien se faisait  fort de remplacer le crépi d’un jaune pisseux par des mosaïques d’inspiration gréco-romaine et le carrelage gris souris par des carreaux aux couleurs chatoyantes.  Un long, un très long chantier.

C’est dans l’intérêt des travaux que Lucien accepta de déménager du studio qu’il louait à V*** pour venir s’installer dans la maison du bord du lac.

 

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12 avril 2006

Détour

Je n’aime pas beaucoup me souvenir de cette première permission. Contrariante parce que pleine de contradictions. Les miennes. Donc je ne vais pas en parler. Absolument pas. Voilà.

Le lundi suivant…

Pardon ? Quel est ce chœur de lamentations ? Mes consciences (j’en ai un jeu de rechange) ? Que me veulent-elles? Que j’en parle ? Mais justement j’y venais. Ah ? Pas du lundi suivant ? De quoi alors ? De ma permission ? Mais, je ne sais pas si je dois… Bon, bon, puisqu’il le faut.

La salle à manger du Buridan est comble. Pas de tables libres. Je ne parviens pas à voir Julien. Pas grave. Je reviendrai plus tard quand les choses se seront un peu calmées. Je m’apprête à trouver ailleurs de quoi calmer ma faim quand deux mains, venues d’un lieu situé derrière moi, se posent sur mes yeux et me murmurent coucou qui est là. Je pense à Julien en me saisissant de ces mains inconnues. Non, impossible. La dernière fois que je l’ai vu il se rongeait les ongles et n’utilisait pas de vernis. Il ne se « channelisait » pas non plus au numéro cinq. Avant même de me retourner, le cœur dans l’estomac, je sais. Jacinthe !

Jacinthe c’est une belle histoire d’amitié. Trois années passées côte à côte sur les bancs de l’université de Genève. Trois années de complicité. Jaja (elle insistait pour que ses amis l’appelassent ainsi) était déjà une femme d’un certain âge. Vingt huit ou vingt neuf ans. Mais le passage des ans n’avait point encore exercé ses ravages coutumiers sur ma vieille amie. Elle était encore très belle et, surtout, d’une extrême intelligence. Elle comprenait tout et tous. Sauf moi. Je l’avais repérée dès le premier jour de cours. Nous n’étions pas très nombreux en première année. Une cinquantaine qui irait s’amenuisant au fil des ans pour ne plus former qu’une petite vingtaine au bout de trois années. A l’époque, garçons et filles s’habillaient et se coiffaient de la même manière, c'est-à-dire n’importe comment. Elle, au contraire, affectionnait les robes de grands couturiers, portait des manteaux de fourrure, se chaussait de fins escarpins équipés de redoutables talons destinés à rehausser quelque peu sa petite taille et, enfin, arborait toujours des coiffures compliquées, véritables pièces montées à l’équilibre instable. Bref, c’était une femme. Mariée très jeune à un homme d’affaires, la maternité l’avait forcée à abandonner pour un temps ses études. Quand son fils eut cinq ans, elle renoua avec la carrière universitaire.

Nous devînmes très vite amis. Sur le moment je pensai que cet engouement mutuel était d’ordre purement intellectuel. Ce fut mon cas. De son côté, m’avoua-t-elle, plus tard, bien plus tard, l’attirance fut avant tout physique, se fondant sur mon type sémite et sur l’étrange certitude que je devais « en avoir une grosse ». Consternant ! Nous nous connaissions depuis deux mois, lorsqu’un dimanche, elle m’invita à dîner chez elle. Elle habitait une petite maison à Meyrin.  J’y rencontrai son mari. Une surprise. Elle m’avait parlé d’un homme d’affaires. A Genève, la seule affaire qui vaille, c’est la banque. Tous les banquiers que j’avaient vus jusque là, s’appelaient Paul, Jacques ou Pierre, étaient grands, légèrement voûtés (à force d’être à l’écoute des clients), avaient les mains moites et roulaient en Bentley. Le mari de Jaja s’appelait David, était petit, se tenait bien droit, avait les mains sèches et roulait en Fiat. Il était garagiste. Il me plut tout de suite. Un visage hésitant entre lubricité et  gouaille, David avait opté pour une chemise à fleurs et l’espèce de pantalon bouffant de rigueur en cette fin de décennie baba cool. Jaja était, à son habitude, très élégante. Drôle de couple.  Un peu méfiant au début du repas, David se détendit au fil des verres de Fendant. Lui, me comprit tout de suite. Jaja s’était donnée toutes les peines du monde pour conférer à cette soirée un petit air charmant, discret et bourgeois en dressant une jolie table au milieu du salon.  Mais, visiblement, David le garagiste se refusait à jouer le rôle, que Jaja, la femme du monde, lui avait assigné. Le clou de la soirée fut, à la fin du repas, l’allumage du pétard dominical qui acheva de désinhiber totalement mon amphitryon… Tu serais pas un petit peu pédé, Esteban, sans vouloir t’offenser ?...Je me trémoussai sur mon siège en gloussant comme une catin. Jaja, l’image même de la vertu offensée se leva … Non, Esteban n’est pas…enfin ce que tu dis ! Il est bien élevé, poli, éduqué, cultivé ! Des mots dont tu ignores le sens !... Elle sortit de la pièce en faisant claquer ses talons d’une démarche hésitante. Ne crachait pas sur le blanc la Jacinthe. Elle réapparut un bref instant pour hurler… David, tu fais chier !...avant de monter au premier pour aller s’enfermer dans sa chambre. David légèrement dégrisé se leva…Désolé, si je t’ai vexé. Mais c’est ta manière de me regarder… Je dus rougir, car il ajouta…Remarque, ça ne me dérange pas… Il fit un mouvement de tête vers le plafond… Je pensais qu’elle était au courrant. Attends. Ne bouge surtout pas. Je vais arranger ça… Je l’entendis frapper à la porte de la chambre, s’excuser, supplier, menacer. Finalement, Jaja dut ouvrir car les voix ne me parvinrent plus que de manière étouffée. J’hésitai à partir sans prendre congé de mes hôtes, craignant que ce départ ne fut interprété comme un geste de mauvaise humeur de ma part. J’eus envie de fumer. David avait fait un sort à ma boite de cigarillos. Je remarquai le pétard à moitié consumé dans le cendrier. Et si… ? Non, pas question ! Oh, après tout, fallait bien que j’essaye une fois. Juste pour voir. J’allumai le joint et tirai dessus. Comme David. Pas terrible. Ne valait pas un clou ce machin. Aucun effet…Je n’ai qu’un vague souvenir de la suite. Je crois que nous avons beaucoup ri. Tout ce que je sais  avec certitude, c’est que je  me réveillai  le lendemain, vers midi, sur le canapé du salon.

 Le début d’une belle amitié qui devait durer trois ans. A trois. Je ne sais encore aujourd’hui lequel, David ou Jaja, j’appréciai (aimai ?) le plus. Une amitié parfaite où rien d’incongru ne pouvait se produire, puisque nous étions tout trois prisonniers du rôle que les conventions et la nature nous avaient attribué.

Et puis un jour tout s’arrêta. C’était en juin 1976. Le mois des examens. L’année de la grande sècheresse. Pas une goutte de pluie de janvier à octobre. Sous un ciel sans nuages, nous nous baignions dans le lac dès la fin du mois de mars. Pour fuir la ville et l’inhabituelle canicule, Jaja, David et leur fils, prirent l’habitude de venir passer les soirées dans la maison du bord du lac dont j’avais l’exclusive jouissance de septembre à juillet.

Cette abondance de soleil, les repas pris au bord de l’eau dans les lueurs agonisantes du jour, le clapotis des vagues sur la grève, le cri des oiseaux marins, réveillèrent-ils en David de vieux souvenirs profondément enfouis au creux de sa mémoire ? Peut-être des images furtives de sa prime enfance africaine… Toujours est-il que, brusquement, David en eut assez de la Suisse. C’est chez moi, lors d’un de ces dîners improvisés au bord du lac, que David nous informa de ses projets. La Guyane française. C’est là aussi que Jaja lui lança son ultimatum, rester ou divorcer, ultimatum que personne ne prit au sérieux, pas plus que nous ne voulûmes croire un seul instant au sérieux des projets de David. Nous hurlâmes de rire en imaginant Jaja en manteau de fourrure, sac Herpès en bandoulière, enfoncée avec ses talons hauts dans les berges boueuses du Maroni. Elle nous bombarda à coup de spazli… Ce que vous êtes bêtes !...

Nous nous sommes tous trompés. David nous abandonna pour les tropiques par une belle journée de juin.

C’est là que les choses se compliquèrent. Devinrent absurdes.  

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07 avril 2006

La permission

Le capitaine triture les imprimés que nous avons, à un moment ou un autre, remplis au camp du Ruchard. Nous sommes en rang devant son bureau de l’EAABC à Saumur. En civil. Presque propres. Bien peignés. Pitoyables. Nous avons tous les yeux braqués sur ces bouts de papier dont dépend notre futur immédiat. Deux jours de permission. Un samedi et un dimanche. Sans voir le capitaine. Ou nos petits camarades. Dormir. Seulement dormir.

Un premier nom. Au hasard des feuilles mélangées. Le gars sort des rangs. Le capitaine tient la permission, sa vie, au bout des doigts. Il lève le bras. Il est grand le capitaine. Bien trop grand pour ce petit bonhomme. L’élève hésite, déglutit, puis, se haussant sur la pointe des pieds, réussit à se saisir du sauf-conduit qui le conduira hors de l’enfer, ou du moins de ce qu’il pense être l’enfer, car il n’a encore rien vu, rien vécu. L’enfer à vingt ans, c’est le paradis à cinquante. Mais je divague. Revenons au petit gars. Incrédule, il palpe le document, le lit, le relit, craignant y déceler une erreur, un piège. Mais non. Il est bien en liberté conditionnelle pour deux jours. Il va  revoir sa famille. Serrer dans ses bras sa petite fiancée si jolie. Dont il divorcera dans dix ou vingt ans. Divorce qui le mettra sur la paille. Il ne sauvera pas même la commode en marqueterie qui lui vient de sa grand-mère. Ses enfants se shooteront à l’héroïne. Ou pire encore, deviendront socialistes. Il se mettra à boire. Perdra son travail. Deviendra SDF. Se jettera sous un train. Pas avec suffisamment de conviction, toutefois. Il agonisera pendant six mois. Sur un lit d’hôpital où personne ne viendra le voir.

Mais tout cela le petit gars l’ignore en ce vendredi soir de février 1977. Il esquisse un pauvre sourire en regardant le capitaine…Allez-y… Déjà un autre nom. D’autres espoirs. Le mien finit par retentir. Je vais chercher ma récompense et retourne à ma place. Le dernier, enfin.

…Ballstretcher !... Voui mon Kapitaine !...Balls en civil, c’est encore pire qu’en uniforme. Costume caca d’oie en velours côtelé. Long manteau noir en simili skaï. Avec ses cheveux blonds coupés en brosse, ses lunettes rondes cerclées d’or et son visage congestionné on dirait un agent de la Gestapo. A l’instant où le gros va attraper la permission, le capitaine la lâche. Après quelques belles arabesques aériennes et autant de tentatives grotesques de l’élève pour la saisir, la permission atterrit aux pieds du capitaine. Balls se précipite pour la ramasser, un sourire servile aux lèvres. Mais l’autre a déjà son pied dessus…. Fotre pied, mon Kapitaine…Vous pensez vraiment la mériter cette permission, EOR Ballstretcher ?... Heu… Hein ? Plus fort !...Oui. Enfin non. Je ne sais pas, mon Kapitaine…Il y a encore un peu, un tout petit peu d’espoir dans la voix du gros… VOUS NE SAVEZ PAS ? Alors faites moi le plaisir de ramasser cette permission et de la déchirer !...Balls  ouvre la bouche et la ferme plusieurs fois. Jéricho trompette…ALLEZ !… Dans un silence horrifié, nous regardons le gros s’exécuter. Car c’est bien d’une exécution qu’il s’agit. Le bruit du papier déchiré. Ca n’en finit pas. C’est fou ce que c’est long à déchirer une permission ! Même le capitaine semble impressionné par l’acharnement que met Balls  à réduire l’imprimé en miettes… Bon, ça suffit. Pour vous consoler je vous nomme dès cet instant officier de semaine* jusqu’à vendredi prochain même heure. Je vous verrai demain…

Il se tourne alors vers nous… Tous les vendredis soir, je nommerai un officier de semaine qui passera le week-end à l’école .Des questions ? Non ? Alors bonne permission. CAVALIERS ?…CHARGEZ !

 Tandis que les autres se précipitent dans l’escalier, je regarde Balls reprendre le chemin du dortoir d’une démarche d’ivrogne. Ah, l’imbécile ! Il va tomber dans les pommes ! Je me précipite et le saisis sous le bras pour l’aider à marcher. Il se laisse guider sans résister. Une fois dans la chambrée, je le pousse doucement sur son lit où il s’effondre en sanglots. Avec son costard et son manteau à la con. Je ne l’aime pas spécialement Balls. Il représente même tout ce que je déteste. Mais, là, il me fait de la peine. Je ne sais que faire pour consoler cet abruti. Un sifflement discret. Je me retourne. C’est le capitaine dans l’encadrement de la porte. Il me fait signe de venir. De laisser tomber. Dans l’escalier, il se tourne vers moi… Elevé par les bonnes sœurs, S*** ?...Non, par les jésuites, mon capitaine… Il éclate de rire…Ad mayorem gloriam dei !... Non mon capitaine, ad mayorem gloriam patris. Je ne suis plus croyant depuis longtemps !...Un bon fils à papa en somme ?...On peut dire ça, mon capitaine… Nous traversons en silence la place d’arme, passons le poste de garde. Je m’apprête à prendre congé de lui sur le parking sans trop savoir comment, puisqu’on ne peut faire le salut militaire en civil. Il me tire par la manche de mon caban et me montre un point situé derrière nous… La gare c’est par là-bas… J’ai ma voiture, mon capitaine…Un fils à papa motorisé, vous commencez à m’intéresser. Vous pouvez me déposer chez moi ? Ca m’évitera de prendre le bus…Mes cheveux se dressent sur la tête. Non, mais quel con, j’aurais du me barrer avec les autres, laisser le capitaine se démerder avec le gros patapouf évanoui dans le couloir…Avec plaisir, mon capitaine… Du coup je ne sais plus où j’ai laissé ma bagnole sur ce parking énorme prévu pour accueillir les foules venues voir les reprises du « Cadre noir »… Alors cette voiture ? … Je sens une montée d’adrénaline. Ah, la voilà. Mais l’autre s’arrête, enlève sa casquette et se gratte la tête, tête qui me domine justement d’une autre tête tandis que j’ouvre la porte du passager. Va pas commencer à faire la fine bouche avec ma bagnole… C’est quoi, cet engin ?... Une Triumph TR3 biplace de 1967, mon capitaine…Il hésite à monter… Mais c’est une voiture de play boy !...Je fais le tour et ouvre la porte du conducteur… Plutôt de maquereau, enfin il me semble bien que c’était le boulot de son ancien propriétaire…Il s’installe à côté de moi… Ca sent la cocotte là-dedans !... Commence à me les gonfler ! … L’odeur du cuir mon capitaine, la plupart des gens n’y sont pas habitués…Je manœuvre les poignées qui verrouillent la capote. On gèle mais le capitaine semble plus à l’aise. Je mets le contact et appuie sur le bouton du démarreur. Jéricho semble inquiet…Vous ne croyez pas que… Le reste de sa phrase est noyé dans le rugissement du moteur, amplifié par la demi douzaine de pots d’échappement. A la sortie du parking, il m’indique le chemin à suivre. Je démarre en faisant hurler les pneus. Un couple incroyable la TR3. Un engin de mort aussi. Une tenue de route désastreuse. Une tendance à partir en tête à queue dans les virages. Mais facile à rattraper, une fois qu’on a appris à contrebraquer au bon moment en accélérant doucement, sans à coups. Ca me fait bizarre d’avoir Jéricho assis à côté de moi, dans MA voiture. Un peu comme si je véhiculais Dieu. Parce que pour moi, le capitaine c’est Dieu. Pour le présent et le futur immédiat, en tout cas. Tout puissant, terrible, respecté et abhorré à la fois. Mais je reprends du poil de la bête. C’est qu’il n’en mène pas large Dieu, agrippé au tableau de bord de la TR3. Il ne dit plus rien, Jéricho. Si, il gueule, attention et oh là ! Je ne vais pourtant pas si vite. Mais le bruit, les vibrations et le vent nous donnent une étrange sensation de vitesse tandis que  nous glissons au ras du sol au milieu du trafic de ce début de soirée. Encore quelques minutes et nous sommes devant chez lui. Il s’extirpe de son siège. Debout, il a retrouvé toute sa dignité. Un petit signe de remerciement et il pousse la grille de son pavillon.

* grade école attribué chaque semaine à un élève chargé de réveiller la brigade le matin, de la présenter au lever des couleurs et d'organiser sa journée.

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02 avril 2006

Jéricho

Nous étions une dizaine, groupés autour de l’antique poêle dans lequel nous brûlions tout ce qui nous tombait sous la main. Pour nous protéger du froid humide qui transperçait nos treillis, des guenilles usées par des générations d’EOR, nous avions jeté sur nos épaules l’unique couverture à l’odeur de chien mouillé qui équipait nos grabats superposés. Sur les lits, des silhouettes affalées dans le clair obscur produit par le chiche éclairage cherchaient l’oubli, à défaut de repos, dans un sommeil agité. De temps en temps, une toux déchirante troublait le silence, quand ce n’était pas le crépitement d’une averse sur la tôle ondulée de notre abri en forme de demi tonneau renversé. Nous ne nous parlions pas. Trop fatigués.

 Nous venions de sortir d’une mauvaise revue d’arme, la cinquième de la soirée. Sur la longue table, les flingues démontés, chaque ressort, percuteur, goupille à sa place, la même pour chaque arme. Faire propre au milieu de la crasse dans la quelle nous vivions. A chaque fois, un des fusils, toujours le même, était jugé impropre au service. Il était chouette le capitaine avec  son couteau, à zieuter les canons,  ses petits yeux porcins plissés, la gueule entrouverte sur sa dentition de squale. Ce soir, pour la cinquième fois, il montra l’arme au coupable, toujours le même, et d’une voix mielleuse… Vous trouvez  ça propre ? Dites-moi franchement…L’autre prit  le couteau d’une main tremblante, l’introduisit dans la chambre de l’arme en le bougeant de manière à capter la lumière du plafonnier et jeta un coup d’œil au bout du canon….Excusez-moi, mon capitaine, mais cette arme me semble propre…Le capitaine s’approcha alors du pauvre type tout minable dans son treillis dépareillé, tellement minable que, le matin, il ne se regardait même plus dans un miroir pour se raser, minable au point de ne même plus s’écouter penser, de peur d’entendre une voix qui imiterait celle du capitaine lui dire, tu n’es qu’un minable. Mais le capitaine, lui, continua à s’approcher au point de lui coller sa grosse trogne couperosée sous son pauvre visage amaigri où la fatigue avait creusé de profonds cernes noirâtres, et l’autre avait tellement peur qu’il n’osa pas même reculer. La voix du capitaine avait cessé d’être mielleuse. Fini le miel. Une sonnerie de clairon, de cor, un solo de trompette. Ce n’est pas pour rien que nous l’avions surnommé Jéricho, le capitaine….Vous me donnez des ordres maintenant ? Hein ? Vous ! Non, mais regardez-vous ! Excusez-moi ! Et quoi encore ! Vous croyez que ça s’excuse un officier, un vrai ! Et puis, elle vous SEMBLE propre cette arme ! Ici, on ne fait pas semblant ! Redites-moi ça, maintenant….Le pauvre type regarda autour de lui, cherchant un appui, mais les autres fuyaient son regard, trop heureux d’échapper à l’attention du capitaine… Alors, ça vient ? Ne cherchez pas votre maman, elle n’est pas là ! Il est propre ou non ce fusil ?...Ce fusil est propre, mon capitaine !... Hein, j’entends rien !....Ce fusil est propre, mon capitaine !... Plus fort !...CE FUSIL EST PROPRE, MON CAPITAINE, C’EST MEME LE PLUS PROPRE DE TOUS LES PUTAINS DE  FUSILS QUE J’AI VU DANS MA PUTAIN DE VIE, MON CAPITAINE ! Epuisé, vidé, qu’il était le pauvre type. Mais il était toujours  debout. Le capitaine recula avec un petit sourire en coin. Il reprit le fusil, y jeta un coup d’œil distrait… Il est effectivement très propre ce fusil. Graissez, remontez. Bonne nuit messieurs !...

Dix jours que ça durait ! Dix jours que le capitaine s’essuyait les pieds sur nous, nous pissait à la raie, nous conchiait, nous maudissait nous et nos géniteurs jusqu’à la dixième génération. Et puis, quand il sentait la serpillière prête à se déchirer, quand dans les yeux du minable s’allumait une lueur de folie qui à tout instant risquait de se transformer en flamme assassine, il lâchait du mou, larguait du lest, nous faisant nous sentir plus minables encore, car nous ressentions alors un tel soulagement que nous pouvions tout à fait l’apparenter à de la reconnaissance ! Parce que ce minable, c’était chacun d’entre nous, moi, lui, les autres. Pas même de favoris. Très fort le capitaine. Pas d’adjoint. Pas de sous-officiers pour se salir les mains. Toujours seul face à vingt gars, jeunes et costauds…dix jours auparavant. Vingt foutues serpillières après dix malheureuses, dix misérables journées d’à peine vingt quatre heures ! Fin psychologue, le capitaine. Pas de coups. Jamais. Pas même une pichenette. Rien que de la torture mentale à laquelle ces intellectuels de ses deux résistaient si mal.

Le camp du Richard ! Moi je croyais que ça serait un truc dans le genre de la forêt noire. Du sport et des sous-officiers aux petits soins avec nous. Après tout, on était l’élite de la nation ! Tu parles ! J’avais mal compris. C’était le camp du RUCHARD. Une saloperie de Stalag !

A peine installés dans le dortoir pourri de l’école de l’arme blindée de Saumur, ils nous avaient fait nous lever. Quelques affaires jetées dans la musette (une musette je vous demande un peu, c’est d’un vulgaire !) et nous avions été entassés dans de vieux camions Simca. Au début on rigolait. Rien que notre accoutrement, ça valait le déplacement. Des treillis de travail. Délavés, troués, dépourvus de ceinture. Sur la tête, plus de béret à l’anglaise, mais une gapette d’OS. Mais au moins, nous étions propres. Après, ça a moins rigolé. On a commencé à se les geler. Février dans la vallée de la Loire, c’est un tantinet humide. Quelqu’un a dit que le Ruchard était près du château d’Azay le Rideau. Du coup, ça a tout de suite eu l’air plus civilisé. Jusqu’à l’arrivée au camp. Manquaient les chiens et les soldats gueulant en allemand, raus, schnell ! A chaque brigade son taudis. Un baraquement arrondi en tôle. En guise de sanitaires, des chiottes turcs qu’il valait mieux utiliser à poil histoire d’éviter de faire sur son pantalon ou ses rangers, enfin c’était l’avis du capitaine. Pas de douches. Juste une auge et quelques robinets. Quelqu’un avait demandé…où sont les douches mon capitaine ?... Il avait désigné l’auge, sans un mot. Mais on n’a pas eu beaucoup de temps pour se soucier du manque de confort, vu qu’on n’y était pas souvent dans le taudis. En général on crapahutait dans la campagne pour échapper au plastron*. La nuit, nous dormions là où le sommeil nous surprenait. A même la terre. Une terre fertile. Gorgée d’eau. Bien grasse. Quand le plastron nous chopait, même aux portes du camp, il nous ramenait à notre point de départ. Saloperie de plastron ! Ca pouvait durer des jours ! Il n’y avait pas de raison que ça s’arrête.

Beaucoup d’ordre serré aussi. Pour commander à des soldats, il faut d’abord apprendre à obéir. Logique. Alors on apprenait. Marcher au pas ce n’est pas sorcier. Han…déi. Pas… une… deux, hein ! Ca marche pas et puis ça donne un air compassé de gueuler une… deux. Ce n’est pas sorcier, sauf que chez nous, il y en avait un qui n’arrivait vraiment pas. Un lorrain. Il s’appelait Herlisch. Un type intelligent, BAC + 4 (BAC+12 aujourd’hui, en valeur corrigée des données saisonnières), mais rien à faire. Il bondissait en balançant les deux bras dans le même sens. Je ne savais même pas que c’était possible de faire une chose pareille. On a tout essayé : marquer ses rangers, attacher ses bras le long du corps, marcher la main dans la main avec lui… Mais rien à faire. Il semblait possédé. On aurait dit un Krishna.

Un autre gars à problèmes c’était Ballstretcher, un Lorrain comme Herlisch mais qui savait marcher au pas, lui. Non, son problème à Ballstretcher c’était le parcours du combattant. C’est qu’il était gros Ballstretcher. Non, pas gros, gras. Il avait un mal fou à monter sur les obstacles et encore plus à en redescendre. Il se lacérait ses grosses fesses sur les barbelés. Mais c’est dans le dernier obstacle, la fosse, qu’il restait coincé. Des heures entières. De temps en temps on voyait ses grosses pognes agripper le rebord de la fosse, sa tête apparaissait alors un court instant. Rouge, violette, puis bleue, les veines gonflées à péter. Un bruit de soufflet de forge. On entendait ses rangers frotter frénétiquement contre le mur en béton de la fosse. Puis plus rien. Plus de tête. Ca nous faisait marrer. Un rire mauvais. Les lopes qui ont trouvé plus lopes qu’elles ! Pendant ce temps, les autres continuaient à passer à coté de lui et, aériens, à sortir de la fosse d’un simple coup de reins. Interdiction de l’aider. De toute façon, personne ne l’aurait hissé hors du trou sans ordres. On ne l’aimait pas beaucoup Ballstretcher. Fayot et servile. Il avait même été jusqu’à dénoncer l’EOR Armen, un breton rigolo comme tout. (Bien plus tard, en regardant le « Père Noël est une ordure » je me suis longtemps demandé si je n’avais pas fait mon service militaire avec Gérard Jugnot, tant la ressemblance d’Armen avec cet acteur était frappante. La même bouille ronde, les mêmes mimiques, la même voix). Pendant une marche commando (dix kilomètres à faire en moins d’une heure) Armen lui avait fait un croche-pied et le gros s’était étalé de tout son long dans la boue en couinant comme une truie. Un truc de gosse, d’accord. Il n’était pas toujours très fin l’Armen. Mais de là à aller le cafter au capitaine ! Du coup c’est Balls (comme on a fini par l’appeler parce qu’il nous les brisait menues) que Jéricho a pris en grippe. Forcément, un futur officier qui balance ses petits camarades, ça la fout mal ! Alors, il laissait Balls mariner dans la fosse. Une fois, à midi, le capitaine nous a envoyé déjeuner à l’ordinaire et est resté avec Balls à lui gueuler dessus en attendant qu’il réussisse à sortir de son trou. Il en chialait, le gros. Forcément, il avait faim !

Les rares nuits passées au camp, il y avait les gardes, histoire d’être sûr qu’on ne dorme pas de trop. On se les partageait avec les autres brigades. Cette nuit là, après dix jours d’enfer et une mauvaise revue d’arme, j’étais de garde de deux heures à quatre heures du matin. Burnous devait prendre le tour de quatre à six, le plus dur, parce qu’il lui fallait alors réveiller les autres brigades. C’étaient des gardes école, avec fusil mais sans munitions. Pierre du Burnous de Fistule était le meilleur d’entre nous. Un noble, lui, pas un ci-devant. Toujours la pêche et jamais crevé. Mais ce soir là, il avait pêché une mauvaise crève. Il s’était redressé sur son grabat et de sa drôle de voix gaullienne avait lancé cette supplique… Si cette nuit ne me repose, demain à jamais reposerai ! Qui m’aime me remplace !...Silence dans le taudis. Les gueux se planquaient sous leurs couvertures. Burnous était un des rares types que j’appréciais dans ma brigade. Rien à voir avec l’ambiance qui régnait dans mon groupe en Allemagne. Ca sentait trop la « struggle for life » ici. Comme j’étais déjà de garde de deux à quatre, je pouvais bien prendre le tour suivant. J’étais passé maître dans l’art de dormir debout. Et puis, il avait vraiment l’air malade Burnous. Je le lui dis. Il occupait le lit au-dessus du mien. Il se pencha et me serra la main avec effusion en me disant mot pour mot, si ma mémoire ne me trahit pas… Ce soir, mon cher Esteban, c’est dans mon cœur que je t’anoblis…Ca m’a flanqué un coup !

Les gardes n’étaient pas dures, juste longues, froides et humides s’il se mettait à pleuvoir. Cela faisait dix jours qu’il pleuvait. Le plus dur c’était de se lever, d’enfiler les couches de vêtements humides et de faire les premiers pas dans des rangers dures comme du bois. Après, il fallait juste faire les cents pas entre les baraquements.

Vers quatre heures, je vis un gars sortir du taudis d’une autre brigade. J’étais à une vingtaine de mètres de lui, mais, dans l’obscurité, il ne me vit pas. J’étais sous son vent. C’est fou ce que ça pue un mec qui ne se lave plus depuis dix jours. Grosse erreur stratégique, la crasse. Ors nous étions tous crasseux. Je ne distinguai pas nettement son visage mais je pus voir qu’il ne portait que son pantalon de treillis. Il le défit  et le laissa tomber sur les chevilles.  Quand il se mit à manipuler frénétiquement son machin en offrant son visage à la fine pluie glaciale, je songeai que dix jours plus tôt, nous étions encore tous des gens normaux…

* soldats jouant le rôle de l’ennemi.

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