Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

19 avril 2006

Don't look now

Une photo. Pas même jaunie. Jaja et moi assis autour d’une table dans une trattoria de Venise. J’ai le regret de dire que nous formions un très beau couple. Elle me parle et je l’écoute avec beaucoup d’attention. Mon bon profil. Photo disponible à la fin du repas, avec l’addition. Venise en automne. Novembre je crois. Quelques semaines avant de partir pour l’armée. Peu de temps auparavant, nous avions été au cinéma. « Don’t look now ! ». Alors on était allé voir. J’en étais resté sans voix. Je tombai amoureux de Venise. L’endroit le plus fabuleux de la planète. La ville digérée par la lagune. Petit à petit. Splendeur et putréfaction. Palais aux pieds gangrenés dans une eau croupie. Vedettes en acajou soigneusement vernies, manoeuvrant dans un cloaque. Ruelles donnant sur des égouts. J’ai toujours été fasciné par la forme que prend la beauté dans la déchéance. En outre, comme pouvais-je ne pas aimer une ville où les morts se rendent au cimetière en bateau ? Après avoir fait la tournée d’hôtels qui, tous, refusèrent de nous louer une chambre, les uns parce que nous n’étions pas mariés, les autres parce que Jaja ne l’était que trop, mais pas avec le bon homme, nous finîmes par atterrir au Daniéli, dans un splendide Riva . Un concierge furieusement fellinien et d’une complicité toute adultère, nous obtint une belle chambre au mobilier mêlant avec bonheur toutes les époques. Les hautes fenêtres donnaient sur le grand canal. Je me serai bien installé là, à contempler le trafic hétéroclite. Pendant des jours. Mais Jaja voulait visiter.

Le palais des doges trônant sur une place Saint Marc (je compris pourquoi, en français, on prononçait place saint MARE) où les pigeons s’étaient noyés.

Le pont des soupirs, où nul prisonnier chargé de chaînes ne put s’arrêter afin d’émettre le fameux  soupir en admirant, une ultime fois, la lagune. Les fenêtres grillagées sont placées trop haut.

Pèlerinage obligé à la plage du Lido sur laquelle un vieillard, insomniaque avant que d’être agonisant et mourir à Venise, connut ses ultimes émois. Encore et toujours beauté et décrépitude intimement mêlées. Aujourd’hui j’ai l’âge d’Aschenbach, mais en 1976 j’étais chronologiquement, si ce n’était physiquement, plus proche de Tadzio. Ceci dit, en lisant « La mort à Venise » de Mann et, surtout, en visionnant le remarquable  film que ce livre inspira à Visconti, j’avais instantanément éprouvé une vive attirance  pour le personnage d’Aschenbach, incarné par un acteur dont le nom m’échappe. Du moins avant qu’il ait eu la saugrenue idée de tenter de se déguiser en jeune homme. Il était l’adulte que j’aspirais à être alors que Tadzio, blondinet insipide et nunuche, n’était que l’adolescent que, du haut de mes vingt ans,  je ne voulais plus incarner.

Que c’est beau Venise en novembre ! La nuit surtout, lorsqu’une brume nauséabonde envahit les canaux désertés. Là, à plusieurs reprises, au détour d’une venelle obscure, il me sembla reconnaître la démarche syncopée de Lucien (à vingt deux ans il souffrait déjà de sciatique). Sans doute parce que cette ville torturée et glauque était faite pour lui.

 Un soir, au mois de mars ou d’avril, quelques semaines après la fin des travaux, Lucien avait entassé ses affaires dans sa camionnette et était parti pour une destination inconnue. Comme ça. Sans raison. Si, quand même. En partant il m’avait dit …On the road again ! Je n’avais rien fait pour l’empêcher de partir. Ca n’aurait servi à rien de toute façon. Arrivé au portail, il s’arrêta à ma hauteur et baissa la vitre. Je lui pinçai son gros nez entre le pouce et l’index et le lui tordit. Il me rendit la pareille. C’était notre manière de nous montrer notre affection, succédané viril au baiser. D’une voix nasillarde il me dit…C’était bonard !…Ouais vraiment bonard !…Au  dernier moment, avant qu’il ne s’élance sur la route…Juste une chose. Pourquoi partir ce soir ?...Il embraya, passa en première…Parce que demain, je n’aurais peut-être plus eu envie de partir !...Il démarra en me lançant…On the road again ! En regardant les feux rouges s’éloigner dans la nuit, je songeai que nous n’avions jamais parlé de Kerouac.  Je regagnai la maison, un peu groggy. Mais j’étais fier de moi. Je n’avais pas fait de scandale. Pas supplié. S’il voulait partir, après tout… Il était libre. La porte était grande ouverte ! Bon vent ! La porte d’entrée se ferma derrière moi en émettant un claquement sinistre. La maison me parut subitement énorme. Enormément vide. Aussi énorme que la boule que je sentais croître dans ma gorge. Je suis un solitaire qui hait la foule, mais qui n’aime pas vivre sa solitude tout seul. Je suis pour l’accompagnement de la solitude. Lucien était un très bon « cosolitaire ». Je me laissai tomber dans un des fauteuils du salon. Le bruit du lac. Lac dans lequel nous nous étions baignés le trente et un décembre au soir, à minuit, après avoir traversé, au pas de course,  le jardin recouvert d’une épaisse couche de neige. Nus comme des vers, bien que la démonstration n’eût pas vraiment été faite que les vers fussent aussi nus que nous. Sept minutes à tenir dans l’eau glacée. Pourquoi sept ?  Une trouvaille de Lucien. Sept minutes c’était le temps qu’il fallait à un corps plongé dans une eau glaciale pour tomber en hypothermie. Si nous tenions sept minutes, nous allions mourir centenaires et en bonne santé. Sinon, nous allions mourir tout court. Nous n’étions pas même ivre. Juste exaltés. Nous avons bien du tenir une trentaine de secondes, immergés dans l’eau glacée jusqu’au cou. En claquant des dents Lucien me dit…Finalement c’est une idée à la con. Je ne veux pas vivre cent ans ! Et toi ?... Et moi, déjà à moitié congelé, le souffle coupé, j’étais incapable de répondre mais j’aurais été heureux de pouvoir fêter mon vingt deuxième anniversaire ! Il nous avait fallu deux bonnes heures pour dégeler dans une baignoire remplie d’eau brûlante.

Du passage de Lucien dans ma vie, il resta au moins, outre une tuyauterie en bon état, de somptueuses salles de bains sur les murs desquelles s’ébattaient des éphèbes grecs en tenue d’Adam. L’antiquité des personnages enlevait tout caractère choquant à leur nudité et donnait même à l’ensemble un air d’indubitable modernité.

…Pourquoi souris-tu ?... Jaja interrompit un instant sa frénétique chevauchée pour me regarder d’un air soupçonneux. Du haut de sa monture, moi, en l’occurrence…Ah, je souris ?...Oui, un sourire bébête…Ca doit être le bonheur. Ca a toujours l’air un peu con, un mec heureux… Elle repartit de plus belle, s’interrompant toutes les dix minutes pour laisser libre cours à un orgasme bruyant. Je ne pouvais tout de même pas lui expliquer que le lit à baldaquins sur lequel nous faisions semblant de copuler ressemblait à celui qui, longtemps, avait trôné au milieu de ma chambre de la maison du lac. Une nuit, Lucien en avait agrippé les montants, puis s’était balancé en hurlant… Tarzan aime Jane… Avec un craquement sinistre, les bois vermoulus avaient cédé et tout le bazar nous était tombé dessus dans un grand nuage de poussière.

Commentaires

Très joli texte, agréable à lire. Je ne connais pas Venise, mais tu donnes l'envie d'y aller, en automne...
Oui, tu as dû te sentir bien seul ce soir là.

Écrit par : tinou | 20 avril 2006

Il ne faut visiter Venise qu'en automne, ne serait-ce que pour éviter les hordes de touristes qui déferlent sur la ville en été! Mais, une fois dans sa vie au moins, il faut avoir remonté le grand canal en Riva et prendre un verre au Harry's Bar...

Écrit par : manutara | 20 avril 2006

Les commentaires sont fermés.