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13 avril 2006

C'est le plombier...

Parallèlement à cette belle amitié, je menais la vie d’un jeune homme qui se trouve brusquement à la tête d’un capital liberté illimité. Je ne me posais pas de grandes questions existentielles. Je préférais les hommes aux femmes, mais je laissai aux autres le soin de mettre un nom sur cette préférence. Nommer c’est s’approprier. S’approprier c’est s’engager. Ors, je n’avait nul envie de m’engager dans quoi que ce fût. Je faisais confiance à mon instinct et mon instinct me disait de conserver un profil bas. Ni refoulé, ni défoulé. Pas de grandes orgies à la Ludwig II. Pas de grappes d’éphèbes nus suspendues aux lustres de la maison du lac. Je ne draguais pas non plus dans les pissotières ou les jardins publics, mais pratiquais l’affût dans la maison du bord du lac. Cette demeure, le lac et moi avions fini par ne plus faire qu’un. J’étais le jeune maître de la maison du lac. Car c’est elle qu’on venait voir. Pas moi. De la maison, le visiteur découvrait le lac, plus exactement la vue sur le lac, puisque, natif de la région, il le connaissait bien, ou croyait le connaître, ce lac, mais jamais encore ne l’avait réellement vu. De manière aussi intime. Enfin, parfois, après avoir acquis la conviction qu’il n’en était pas le simple gardien, le visiteur s’intéressait au jeune maître de la maison du lac. Nos rencontres prenaient parfois un tour moins romantique. Ainsi, par un beau dimanche matin de septembre, c’est une histoire d’eau qui propulsa Lucien dans mon existence. Un besoin urgent d’uriner. Un vieux réservoir situé au dessus de cuvettes trop fatiguées pour continuer à évacuer. Une traction violente et incontrôlée sur la chaîne qui normalement aurait du libérer le contenu du réservoir. La chute. La rupture d’anévrisme sanitaire. L’hémorragie. Des serviettes et encore des serviettes pour étancher le flot. En vain. On ne s’improvise pas plombier un dimanche de septembre à sept heures du matin. D’ailleurs les plombiers eux-mêmes cessèrent d’exister ce dimanche matin de septembre. Tous, sauf un.  Une entreprise dont la raison sociale était « On the road »… « Toujours le bon tuyau, la bonne vanne ». Une demi heure plus tard, une camionnette brinquebalante s’arrêta devant la maison. En descendit un jeune homme d’une vingtaine d’années. Dire, tout simplement, que Lucien était laid serait ne pas rendre justice au concept même de laideur. Il était incroyablement laid. D’une laideur délectable, dont il me faudrait des mois pour faire le tour. Un œil légèrement plus haut que l’autre, conférait à son visage une impressionnante asymétrie. Quelque part dans ce visage, un nez difforme et dans ce nez difforme, deux narines de tailles différentes. La plus grande ne semblait exister que pour accueillir un index noueux qui ne se contentait pas de s’y loger à intervalles réguliers, mais aimait à distendre, à l’extrême, l’aile du nez avant de la libérer avec le bruit que ferait une bouteille qu’on débouche. Quand il marchait, Lucien donnait l’impression d’avancer à reculons. Il n’était pas vraiment bossu, tordu plutôt. Tordu vers l’arrière. Sa colonne vertébrale semblait partir en tous sens, ne retrouvant, in extremis, le droit chemin qu’au creux des reins. Si je pus si vite m’en rendre compte, c’est qu’il était torse nu sous sa salopette. En outre, la partie visible de son torse était couverte d’ecchymoses accumulées, sans doute, dans l’exercice de sa fonction, exigeante en contorsions diverses qui devaient mettre son pauvre corps contrefait au supplice. En revanche, il avait un beau regard. Pas de superbes yeux verts ou bleus. Mais un beau regard qui lut en moi en une fraction de seconde tandis que j’y lisais la même chose. Ca ne s’explique pas. C’est comme ça.  Une très belle voix aussi, légèrement ensommeillée, à la diction soignée et au timbre régulier, rares chez un garçon de cet âge, quand, souvent, la voix traîne encore des bribes d’adolescence. Quand, dans l’escalier, je lui racontai en quelques mots ma mésaventure, il éclata d’un beau rire sonore, laissant paraître une dentition parfaite. Tant de beauté dans la laideur, tant de grâce dans la disgrâce !

 A la fin de la journée, le flux et le reflux des fluides domestiques étaient rétablis. J’ignorais qu’il pût y avoir autant de tuyaux, autant de vannes dans une seule maison. Je ne quittai pas un seul instant Lucien, m’enivrant de mots nouveaux. Raccord union unissant pour le meilleur et pour le pire deux tuyaux d’un demi pouce. Vanne quart de tour. Clé à griffe, à tuyauter, à pipe. Col de cygne. Ce garçon était un poète. Il me laissa l’aider, riant de ma maladresse. A certains instants, dans la cave partiellement inondée, alors que nos mains cherchaient, dans un entrelacs de tuyaux rouillés, la vanne  (corrodée) qui arrêterait les cataractes venues du haut,  nous fûmes tête contre tête, corps contre corps. Nos joues crissèrent à l’unisson de nos barbes de je ne sais plus trop combien de jours et de nuits. J’avais moi aussi abandonné ma chemise et offrait mon poitrail dénudé aux flots déchaînés, avec la fierté du mousse désireux de montrer à son bosco qu’il ne craint pas les éléments. Qui n’a connu de naufrage domestique ne peut mesurer la sensualité de tels instants.

Le jour déclinait et une certaine fraîcheur commençait à s’insinuer dans l’air. Trempés et quasiment nus, nous n’avions pas froid. Assis à la table de la terrasse nous engloutissions le contenu d’un plat de charcuteries en nous dévorant des yeux. Nous mangions à même le plat en nous servant de nos mains, déchiquetant la nourriture tels des fauves affamés. Tandis que dans l’air cristallin retentissaient les cloches appelant les fidèles aux vêpres, nos corps exhalaient une fine vapeur, tels ceux d’animaux en rut. Une rondelle de salami en plus et nous allions prendre feu ! Je proposai alors à Lucien de me suivre dans ma chambre afin…afin de lui remettre des vêtements secs. Oui, oui. C’était bien là mon intention…

Une Maturité (le bac suisse) de lettres en poche, Lucien, qui n’était pas stupide, décida d’apprendre un vrai métier qui le libèrerait de sa famille et elle de lui. Après deux années d’apprentissage passées dans diverses entreprises, il avait monté sa petite affaire dont il était à la fois le patron et le seul employé.

Après une conversation téléphonique avec mon père, je chargeai Lucien de refaire une bonne partie de la plomberie et des sanitaires de la maison. A la décharge les cuvettes ébréchées, les lavabos asthéniques, les baignoires aux pattes griffues ! Finis les râles obscènes émis par les robinets cacochymes. Dans les trois salles de bain,  Lucien se faisait  fort de remplacer le crépi d’un jaune pisseux par des mosaïques d’inspiration gréco-romaine et le carrelage gris souris par des carreaux aux couleurs chatoyantes.  Un long, un très long chantier.

C’est dans l’intérêt des travaux que Lucien accepta de déménager du studio qu’il louait à V*** pour venir s’installer dans la maison du bord du lac.

 

Commentaires

Ca fait longtemps que je lis ton blog. Super bien écrit. Trop fort le style !Le dernier post, je kiffe grave. Ton plombier c’est moi. Comme lui je suis super moche. Un vrai thon ! Mais comme lui je suis super chaud. Juste un truc, tu t’arrêtes toujours au moment le plus intéressant. Tu chauffes le mec avec le regard, le saucisson et tout et tout et tu le laisses planté là, le pauvre, style « souffrez mon brave que j’aille vous quérir des vêtements secs dans mes appartements ! » et ça repart dans la tuyauterie et les cuvettes de chiottes.
Ca, tu comprends on s’en branle velu ! Moi j’aurais aimé lire « dans un moment d’égarement, les tempes bourdonnantes, le cœur battant, je tendis mes mains tremblantes et dégrafai lentement les bretelles de sa salopette…vous saurait-il gré que nous baisassions ? » Je suis sur que tu baises au subjonctif imparfait. Trop la classe !

Écrit par : la castrafolle | 14 avril 2006

Esteban ne baise qu'au conditionnel, non mais!

Écrit par : oliviermb | 15 avril 2006

Et que pensez-vous du futur?

Écrit par : manutara | 15 avril 2006

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