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12 avril 2006

Détour

Je n’aime pas beaucoup me souvenir de cette première permission. Contrariante parce que pleine de contradictions. Les miennes. Donc je ne vais pas en parler. Absolument pas. Voilà.

Le lundi suivant…

Pardon ? Quel est ce chœur de lamentations ? Mes consciences (j’en ai un jeu de rechange) ? Que me veulent-elles? Que j’en parle ? Mais justement j’y venais. Ah ? Pas du lundi suivant ? De quoi alors ? De ma permission ? Mais, je ne sais pas si je dois… Bon, bon, puisqu’il le faut.

La salle à manger du Buridan est comble. Pas de tables libres. Je ne parviens pas à voir Julien. Pas grave. Je reviendrai plus tard quand les choses se seront un peu calmées. Je m’apprête à trouver ailleurs de quoi calmer ma faim quand deux mains, venues d’un lieu situé derrière moi, se posent sur mes yeux et me murmurent coucou qui est là. Je pense à Julien en me saisissant de ces mains inconnues. Non, impossible. La dernière fois que je l’ai vu il se rongeait les ongles et n’utilisait pas de vernis. Il ne se « channelisait » pas non plus au numéro cinq. Avant même de me retourner, le cœur dans l’estomac, je sais. Jacinthe !

Jacinthe c’est une belle histoire d’amitié. Trois années passées côte à côte sur les bancs de l’université de Genève. Trois années de complicité. Jaja (elle insistait pour que ses amis l’appelassent ainsi) était déjà une femme d’un certain âge. Vingt huit ou vingt neuf ans. Mais le passage des ans n’avait point encore exercé ses ravages coutumiers sur ma vieille amie. Elle était encore très belle et, surtout, d’une extrême intelligence. Elle comprenait tout et tous. Sauf moi. Je l’avais repérée dès le premier jour de cours. Nous n’étions pas très nombreux en première année. Une cinquantaine qui irait s’amenuisant au fil des ans pour ne plus former qu’une petite vingtaine au bout de trois années. A l’époque, garçons et filles s’habillaient et se coiffaient de la même manière, c'est-à-dire n’importe comment. Elle, au contraire, affectionnait les robes de grands couturiers, portait des manteaux de fourrure, se chaussait de fins escarpins équipés de redoutables talons destinés à rehausser quelque peu sa petite taille et, enfin, arborait toujours des coiffures compliquées, véritables pièces montées à l’équilibre instable. Bref, c’était une femme. Mariée très jeune à un homme d’affaires, la maternité l’avait forcée à abandonner pour un temps ses études. Quand son fils eut cinq ans, elle renoua avec la carrière universitaire.

Nous devînmes très vite amis. Sur le moment je pensai que cet engouement mutuel était d’ordre purement intellectuel. Ce fut mon cas. De son côté, m’avoua-t-elle, plus tard, bien plus tard, l’attirance fut avant tout physique, se fondant sur mon type sémite et sur l’étrange certitude que je devais « en avoir une grosse ». Consternant ! Nous nous connaissions depuis deux mois, lorsqu’un dimanche, elle m’invita à dîner chez elle. Elle habitait une petite maison à Meyrin.  J’y rencontrai son mari. Une surprise. Elle m’avait parlé d’un homme d’affaires. A Genève, la seule affaire qui vaille, c’est la banque. Tous les banquiers que j’avaient vus jusque là, s’appelaient Paul, Jacques ou Pierre, étaient grands, légèrement voûtés (à force d’être à l’écoute des clients), avaient les mains moites et roulaient en Bentley. Le mari de Jaja s’appelait David, était petit, se tenait bien droit, avait les mains sèches et roulait en Fiat. Il était garagiste. Il me plut tout de suite. Un visage hésitant entre lubricité et  gouaille, David avait opté pour une chemise à fleurs et l’espèce de pantalon bouffant de rigueur en cette fin de décennie baba cool. Jaja était, à son habitude, très élégante. Drôle de couple.  Un peu méfiant au début du repas, David se détendit au fil des verres de Fendant. Lui, me comprit tout de suite. Jaja s’était donnée toutes les peines du monde pour conférer à cette soirée un petit air charmant, discret et bourgeois en dressant une jolie table au milieu du salon.  Mais, visiblement, David le garagiste se refusait à jouer le rôle, que Jaja, la femme du monde, lui avait assigné. Le clou de la soirée fut, à la fin du repas, l’allumage du pétard dominical qui acheva de désinhiber totalement mon amphitryon… Tu serais pas un petit peu pédé, Esteban, sans vouloir t’offenser ?...Je me trémoussai sur mon siège en gloussant comme une catin. Jaja, l’image même de la vertu offensée se leva … Non, Esteban n’est pas…enfin ce que tu dis ! Il est bien élevé, poli, éduqué, cultivé ! Des mots dont tu ignores le sens !... Elle sortit de la pièce en faisant claquer ses talons d’une démarche hésitante. Ne crachait pas sur le blanc la Jacinthe. Elle réapparut un bref instant pour hurler… David, tu fais chier !...avant de monter au premier pour aller s’enfermer dans sa chambre. David légèrement dégrisé se leva…Désolé, si je t’ai vexé. Mais c’est ta manière de me regarder… Je dus rougir, car il ajouta…Remarque, ça ne me dérange pas… Il fit un mouvement de tête vers le plafond… Je pensais qu’elle était au courrant. Attends. Ne bouge surtout pas. Je vais arranger ça… Je l’entendis frapper à la porte de la chambre, s’excuser, supplier, menacer. Finalement, Jaja dut ouvrir car les voix ne me parvinrent plus que de manière étouffée. J’hésitai à partir sans prendre congé de mes hôtes, craignant que ce départ ne fut interprété comme un geste de mauvaise humeur de ma part. J’eus envie de fumer. David avait fait un sort à ma boite de cigarillos. Je remarquai le pétard à moitié consumé dans le cendrier. Et si… ? Non, pas question ! Oh, après tout, fallait bien que j’essaye une fois. Juste pour voir. J’allumai le joint et tirai dessus. Comme David. Pas terrible. Ne valait pas un clou ce machin. Aucun effet…Je n’ai qu’un vague souvenir de la suite. Je crois que nous avons beaucoup ri. Tout ce que je sais  avec certitude, c’est que je  me réveillai  le lendemain, vers midi, sur le canapé du salon.

 Le début d’une belle amitié qui devait durer trois ans. A trois. Je ne sais encore aujourd’hui lequel, David ou Jaja, j’appréciai (aimai ?) le plus. Une amitié parfaite où rien d’incongru ne pouvait se produire, puisque nous étions tout trois prisonniers du rôle que les conventions et la nature nous avaient attribué.

Et puis un jour tout s’arrêta. C’était en juin 1976. Le mois des examens. L’année de la grande sècheresse. Pas une goutte de pluie de janvier à octobre. Sous un ciel sans nuages, nous nous baignions dans le lac dès la fin du mois de mars. Pour fuir la ville et l’inhabituelle canicule, Jaja, David et leur fils, prirent l’habitude de venir passer les soirées dans la maison du bord du lac dont j’avais l’exclusive jouissance de septembre à juillet.

Cette abondance de soleil, les repas pris au bord de l’eau dans les lueurs agonisantes du jour, le clapotis des vagues sur la grève, le cri des oiseaux marins, réveillèrent-ils en David de vieux souvenirs profondément enfouis au creux de sa mémoire ? Peut-être des images furtives de sa prime enfance africaine… Toujours est-il que, brusquement, David en eut assez de la Suisse. C’est chez moi, lors d’un de ces dîners improvisés au bord du lac, que David nous informa de ses projets. La Guyane française. C’est là aussi que Jaja lui lança son ultimatum, rester ou divorcer, ultimatum que personne ne prit au sérieux, pas plus que nous ne voulûmes croire un seul instant au sérieux des projets de David. Nous hurlâmes de rire en imaginant Jaja en manteau de fourrure, sac Herpès en bandoulière, enfoncée avec ses talons hauts dans les berges boueuses du Maroni. Elle nous bombarda à coup de spazli… Ce que vous êtes bêtes !...

Nous nous sommes tous trompés. David nous abandonna pour les tropiques par une belle journée de juin.

C’est là que les choses se compliquèrent. Devinrent absurdes.  

Commentaires

Elle avait la certitude que tu devais « en avoir une grosse »... Mais une grosse quoi? Voiture? Comprends pas...

La grande sécheresse, je m'en souviens très bien. C'était pendant la toute première année de mon existence. J'étais né au mois de novembre 1975. L'été suivant, j'étais à la mer, au bord de l'eau, un chapeau en caoutchouc sur la tête, en train de barbotter entre les jambes de ma mère, qui avait un maillot de bain deux pièces en vichy rose.

Écrit par : oliviermb | 12 avril 2006

Des souvenirs remontant à ta première année?
Ca doit être la marque des grands écrivains, car, dans ses mémoires, Gabriel Garcia Marquez affirme se souvenir d'évènements survenus dans ses tous premiers mois d'existence.

Écrit par : manutara | 12 avril 2006

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