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07 avril 2006

La permission

Le capitaine triture les imprimés que nous avons, à un moment ou un autre, remplis au camp du Ruchard. Nous sommes en rang devant son bureau de l’EAABC à Saumur. En civil. Presque propres. Bien peignés. Pitoyables. Nous avons tous les yeux braqués sur ces bouts de papier dont dépend notre futur immédiat. Deux jours de permission. Un samedi et un dimanche. Sans voir le capitaine. Ou nos petits camarades. Dormir. Seulement dormir.

Un premier nom. Au hasard des feuilles mélangées. Le gars sort des rangs. Le capitaine tient la permission, sa vie, au bout des doigts. Il lève le bras. Il est grand le capitaine. Bien trop grand pour ce petit bonhomme. L’élève hésite, déglutit, puis, se haussant sur la pointe des pieds, réussit à se saisir du sauf-conduit qui le conduira hors de l’enfer, ou du moins de ce qu’il pense être l’enfer, car il n’a encore rien vu, rien vécu. L’enfer à vingt ans, c’est le paradis à cinquante. Mais je divague. Revenons au petit gars. Incrédule, il palpe le document, le lit, le relit, craignant y déceler une erreur, un piège. Mais non. Il est bien en liberté conditionnelle pour deux jours. Il va  revoir sa famille. Serrer dans ses bras sa petite fiancée si jolie. Dont il divorcera dans dix ou vingt ans. Divorce qui le mettra sur la paille. Il ne sauvera pas même la commode en marqueterie qui lui vient de sa grand-mère. Ses enfants se shooteront à l’héroïne. Ou pire encore, deviendront socialistes. Il se mettra à boire. Perdra son travail. Deviendra SDF. Se jettera sous un train. Pas avec suffisamment de conviction, toutefois. Il agonisera pendant six mois. Sur un lit d’hôpital où personne ne viendra le voir.

Mais tout cela le petit gars l’ignore en ce vendredi soir de février 1977. Il esquisse un pauvre sourire en regardant le capitaine…Allez-y… Déjà un autre nom. D’autres espoirs. Le mien finit par retentir. Je vais chercher ma récompense et retourne à ma place. Le dernier, enfin.

…Ballstretcher !... Voui mon Kapitaine !...Balls en civil, c’est encore pire qu’en uniforme. Costume caca d’oie en velours côtelé. Long manteau noir en simili skaï. Avec ses cheveux blonds coupés en brosse, ses lunettes rondes cerclées d’or et son visage congestionné on dirait un agent de la Gestapo. A l’instant où le gros va attraper la permission, le capitaine la lâche. Après quelques belles arabesques aériennes et autant de tentatives grotesques de l’élève pour la saisir, la permission atterrit aux pieds du capitaine. Balls se précipite pour la ramasser, un sourire servile aux lèvres. Mais l’autre a déjà son pied dessus…. Fotre pied, mon Kapitaine…Vous pensez vraiment la mériter cette permission, EOR Ballstretcher ?... Heu… Hein ? Plus fort !...Oui. Enfin non. Je ne sais pas, mon Kapitaine…Il y a encore un peu, un tout petit peu d’espoir dans la voix du gros… VOUS NE SAVEZ PAS ? Alors faites moi le plaisir de ramasser cette permission et de la déchirer !...Balls  ouvre la bouche et la ferme plusieurs fois. Jéricho trompette…ALLEZ !… Dans un silence horrifié, nous regardons le gros s’exécuter. Car c’est bien d’une exécution qu’il s’agit. Le bruit du papier déchiré. Ca n’en finit pas. C’est fou ce que c’est long à déchirer une permission ! Même le capitaine semble impressionné par l’acharnement que met Balls  à réduire l’imprimé en miettes… Bon, ça suffit. Pour vous consoler je vous nomme dès cet instant officier de semaine* jusqu’à vendredi prochain même heure. Je vous verrai demain…

Il se tourne alors vers nous… Tous les vendredis soir, je nommerai un officier de semaine qui passera le week-end à l’école .Des questions ? Non ? Alors bonne permission. CAVALIERS ?…CHARGEZ !

 Tandis que les autres se précipitent dans l’escalier, je regarde Balls reprendre le chemin du dortoir d’une démarche d’ivrogne. Ah, l’imbécile ! Il va tomber dans les pommes ! Je me précipite et le saisis sous le bras pour l’aider à marcher. Il se laisse guider sans résister. Une fois dans la chambrée, je le pousse doucement sur son lit où il s’effondre en sanglots. Avec son costard et son manteau à la con. Je ne l’aime pas spécialement Balls. Il représente même tout ce que je déteste. Mais, là, il me fait de la peine. Je ne sais que faire pour consoler cet abruti. Un sifflement discret. Je me retourne. C’est le capitaine dans l’encadrement de la porte. Il me fait signe de venir. De laisser tomber. Dans l’escalier, il se tourne vers moi… Elevé par les bonnes sœurs, S*** ?...Non, par les jésuites, mon capitaine… Il éclate de rire…Ad mayorem gloriam dei !... Non mon capitaine, ad mayorem gloriam patris. Je ne suis plus croyant depuis longtemps !...Un bon fils à papa en somme ?...On peut dire ça, mon capitaine… Nous traversons en silence la place d’arme, passons le poste de garde. Je m’apprête à prendre congé de lui sur le parking sans trop savoir comment, puisqu’on ne peut faire le salut militaire en civil. Il me tire par la manche de mon caban et me montre un point situé derrière nous… La gare c’est par là-bas… J’ai ma voiture, mon capitaine…Un fils à papa motorisé, vous commencez à m’intéresser. Vous pouvez me déposer chez moi ? Ca m’évitera de prendre le bus…Mes cheveux se dressent sur la tête. Non, mais quel con, j’aurais du me barrer avec les autres, laisser le capitaine se démerder avec le gros patapouf évanoui dans le couloir…Avec plaisir, mon capitaine… Du coup je ne sais plus où j’ai laissé ma bagnole sur ce parking énorme prévu pour accueillir les foules venues voir les reprises du « Cadre noir »… Alors cette voiture ? … Je sens une montée d’adrénaline. Ah, la voilà. Mais l’autre s’arrête, enlève sa casquette et se gratte la tête, tête qui me domine justement d’une autre tête tandis que j’ouvre la porte du passager. Va pas commencer à faire la fine bouche avec ma bagnole… C’est quoi, cet engin ?... Une Triumph TR3 biplace de 1967, mon capitaine…Il hésite à monter… Mais c’est une voiture de play boy !...Je fais le tour et ouvre la porte du conducteur… Plutôt de maquereau, enfin il me semble bien que c’était le boulot de son ancien propriétaire…Il s’installe à côté de moi… Ca sent la cocotte là-dedans !... Commence à me les gonfler ! … L’odeur du cuir mon capitaine, la plupart des gens n’y sont pas habitués…Je manœuvre les poignées qui verrouillent la capote. On gèle mais le capitaine semble plus à l’aise. Je mets le contact et appuie sur le bouton du démarreur. Jéricho semble inquiet…Vous ne croyez pas que… Le reste de sa phrase est noyé dans le rugissement du moteur, amplifié par la demi douzaine de pots d’échappement. A la sortie du parking, il m’indique le chemin à suivre. Je démarre en faisant hurler les pneus. Un couple incroyable la TR3. Un engin de mort aussi. Une tenue de route désastreuse. Une tendance à partir en tête à queue dans les virages. Mais facile à rattraper, une fois qu’on a appris à contrebraquer au bon moment en accélérant doucement, sans à coups. Ca me fait bizarre d’avoir Jéricho assis à côté de moi, dans MA voiture. Un peu comme si je véhiculais Dieu. Parce que pour moi, le capitaine c’est Dieu. Pour le présent et le futur immédiat, en tout cas. Tout puissant, terrible, respecté et abhorré à la fois. Mais je reprends du poil de la bête. C’est qu’il n’en mène pas large Dieu, agrippé au tableau de bord de la TR3. Il ne dit plus rien, Jéricho. Si, il gueule, attention et oh là ! Je ne vais pourtant pas si vite. Mais le bruit, les vibrations et le vent nous donnent une étrange sensation de vitesse tandis que  nous glissons au ras du sol au milieu du trafic de ce début de soirée. Encore quelques minutes et nous sommes devant chez lui. Il s’extirpe de son siège. Debout, il a retrouvé toute sa dignité. Un petit signe de remerciement et il pousse la grille de son pavillon.

* grade école attribué chaque semaine à un élève chargé de réveiller la brigade le matin, de la présenter au lever des couleurs et d'organiser sa journée.

Commentaires

Ah, si tous les hommes de mon entourage, qui racontent pour la nnnième fois leurs souvenirs militaires, pouvaient le faire de talent de Manutara, on en redemanderait !

Écrit par : les-melis-melos-de-maola | 07 avril 2006

C'est gentil. Tu te fais bien rare sur ton blog en ce moment...

Écrit par : manutara | 08 avril 2006

Les commentaires sont fermés.