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02 avril 2006

Jéricho

Nous étions une dizaine, groupés autour de l’antique poêle dans lequel nous brûlions tout ce qui nous tombait sous la main. Pour nous protéger du froid humide qui transperçait nos treillis, des guenilles usées par des générations d’EOR, nous avions jeté sur nos épaules l’unique couverture à l’odeur de chien mouillé qui équipait nos grabats superposés. Sur les lits, des silhouettes affalées dans le clair obscur produit par le chiche éclairage cherchaient l’oubli, à défaut de repos, dans un sommeil agité. De temps en temps, une toux déchirante troublait le silence, quand ce n’était pas le crépitement d’une averse sur la tôle ondulée de notre abri en forme de demi tonneau renversé. Nous ne nous parlions pas. Trop fatigués.

 Nous venions de sortir d’une mauvaise revue d’arme, la cinquième de la soirée. Sur la longue table, les flingues démontés, chaque ressort, percuteur, goupille à sa place, la même pour chaque arme. Faire propre au milieu de la crasse dans la quelle nous vivions. A chaque fois, un des fusils, toujours le même, était jugé impropre au service. Il était chouette le capitaine avec  son couteau, à zieuter les canons,  ses petits yeux porcins plissés, la gueule entrouverte sur sa dentition de squale. Ce soir, pour la cinquième fois, il montra l’arme au coupable, toujours le même, et d’une voix mielleuse… Vous trouvez  ça propre ? Dites-moi franchement…L’autre prit  le couteau d’une main tremblante, l’introduisit dans la chambre de l’arme en le bougeant de manière à capter la lumière du plafonnier et jeta un coup d’œil au bout du canon….Excusez-moi, mon capitaine, mais cette arme me semble propre…Le capitaine s’approcha alors du pauvre type tout minable dans son treillis dépareillé, tellement minable que, le matin, il ne se regardait même plus dans un miroir pour se raser, minable au point de ne même plus s’écouter penser, de peur d’entendre une voix qui imiterait celle du capitaine lui dire, tu n’es qu’un minable. Mais le capitaine, lui, continua à s’approcher au point de lui coller sa grosse trogne couperosée sous son pauvre visage amaigri où la fatigue avait creusé de profonds cernes noirâtres, et l’autre avait tellement peur qu’il n’osa pas même reculer. La voix du capitaine avait cessé d’être mielleuse. Fini le miel. Une sonnerie de clairon, de cor, un solo de trompette. Ce n’est pas pour rien que nous l’avions surnommé Jéricho, le capitaine….Vous me donnez des ordres maintenant ? Hein ? Vous ! Non, mais regardez-vous ! Excusez-moi ! Et quoi encore ! Vous croyez que ça s’excuse un officier, un vrai ! Et puis, elle vous SEMBLE propre cette arme ! Ici, on ne fait pas semblant ! Redites-moi ça, maintenant….Le pauvre type regarda autour de lui, cherchant un appui, mais les autres fuyaient son regard, trop heureux d’échapper à l’attention du capitaine… Alors, ça vient ? Ne cherchez pas votre maman, elle n’est pas là ! Il est propre ou non ce fusil ?...Ce fusil est propre, mon capitaine !... Hein, j’entends rien !....Ce fusil est propre, mon capitaine !... Plus fort !...CE FUSIL EST PROPRE, MON CAPITAINE, C’EST MEME LE PLUS PROPRE DE TOUS LES PUTAINS DE  FUSILS QUE J’AI VU DANS MA PUTAIN DE VIE, MON CAPITAINE ! Epuisé, vidé, qu’il était le pauvre type. Mais il était toujours  debout. Le capitaine recula avec un petit sourire en coin. Il reprit le fusil, y jeta un coup d’œil distrait… Il est effectivement très propre ce fusil. Graissez, remontez. Bonne nuit messieurs !...

Dix jours que ça durait ! Dix jours que le capitaine s’essuyait les pieds sur nous, nous pissait à la raie, nous conchiait, nous maudissait nous et nos géniteurs jusqu’à la dixième génération. Et puis, quand il sentait la serpillière prête à se déchirer, quand dans les yeux du minable s’allumait une lueur de folie qui à tout instant risquait de se transformer en flamme assassine, il lâchait du mou, larguait du lest, nous faisant nous sentir plus minables encore, car nous ressentions alors un tel soulagement que nous pouvions tout à fait l’apparenter à de la reconnaissance ! Parce que ce minable, c’était chacun d’entre nous, moi, lui, les autres. Pas même de favoris. Très fort le capitaine. Pas d’adjoint. Pas de sous-officiers pour se salir les mains. Toujours seul face à vingt gars, jeunes et costauds…dix jours auparavant. Vingt foutues serpillières après dix malheureuses, dix misérables journées d’à peine vingt quatre heures ! Fin psychologue, le capitaine. Pas de coups. Jamais. Pas même une pichenette. Rien que de la torture mentale à laquelle ces intellectuels de ses deux résistaient si mal.

Le camp du Richard ! Moi je croyais que ça serait un truc dans le genre de la forêt noire. Du sport et des sous-officiers aux petits soins avec nous. Après tout, on était l’élite de la nation ! Tu parles ! J’avais mal compris. C’était le camp du RUCHARD. Une saloperie de Stalag !

A peine installés dans le dortoir pourri de l’école de l’arme blindée de Saumur, ils nous avaient fait nous lever. Quelques affaires jetées dans la musette (une musette je vous demande un peu, c’est d’un vulgaire !) et nous avions été entassés dans de vieux camions Simca. Au début on rigolait. Rien que notre accoutrement, ça valait le déplacement. Des treillis de travail. Délavés, troués, dépourvus de ceinture. Sur la tête, plus de béret à l’anglaise, mais une gapette d’OS. Mais au moins, nous étions propres. Après, ça a moins rigolé. On a commencé à se les geler. Février dans la vallée de la Loire, c’est un tantinet humide. Quelqu’un a dit que le Ruchard était près du château d’Azay le Rideau. Du coup, ça a tout de suite eu l’air plus civilisé. Jusqu’à l’arrivée au camp. Manquaient les chiens et les soldats gueulant en allemand, raus, schnell ! A chaque brigade son taudis. Un baraquement arrondi en tôle. En guise de sanitaires, des chiottes turcs qu’il valait mieux utiliser à poil histoire d’éviter de faire sur son pantalon ou ses rangers, enfin c’était l’avis du capitaine. Pas de douches. Juste une auge et quelques robinets. Quelqu’un avait demandé…où sont les douches mon capitaine ?... Il avait désigné l’auge, sans un mot. Mais on n’a pas eu beaucoup de temps pour se soucier du manque de confort, vu qu’on n’y était pas souvent dans le taudis. En général on crapahutait dans la campagne pour échapper au plastron*. La nuit, nous dormions là où le sommeil nous surprenait. A même la terre. Une terre fertile. Gorgée d’eau. Bien grasse. Quand le plastron nous chopait, même aux portes du camp, il nous ramenait à notre point de départ. Saloperie de plastron ! Ca pouvait durer des jours ! Il n’y avait pas de raison que ça s’arrête.

Beaucoup d’ordre serré aussi. Pour commander à des soldats, il faut d’abord apprendre à obéir. Logique. Alors on apprenait. Marcher au pas ce n’est pas sorcier. Han…déi. Pas… une… deux, hein ! Ca marche pas et puis ça donne un air compassé de gueuler une… deux. Ce n’est pas sorcier, sauf que chez nous, il y en avait un qui n’arrivait vraiment pas. Un lorrain. Il s’appelait Herlisch. Un type intelligent, BAC + 4 (BAC+12 aujourd’hui, en valeur corrigée des données saisonnières), mais rien à faire. Il bondissait en balançant les deux bras dans le même sens. Je ne savais même pas que c’était possible de faire une chose pareille. On a tout essayé : marquer ses rangers, attacher ses bras le long du corps, marcher la main dans la main avec lui… Mais rien à faire. Il semblait possédé. On aurait dit un Krishna.

Un autre gars à problèmes c’était Ballstretcher, un Lorrain comme Herlisch mais qui savait marcher au pas, lui. Non, son problème à Ballstretcher c’était le parcours du combattant. C’est qu’il était gros Ballstretcher. Non, pas gros, gras. Il avait un mal fou à monter sur les obstacles et encore plus à en redescendre. Il se lacérait ses grosses fesses sur les barbelés. Mais c’est dans le dernier obstacle, la fosse, qu’il restait coincé. Des heures entières. De temps en temps on voyait ses grosses pognes agripper le rebord de la fosse, sa tête apparaissait alors un court instant. Rouge, violette, puis bleue, les veines gonflées à péter. Un bruit de soufflet de forge. On entendait ses rangers frotter frénétiquement contre le mur en béton de la fosse. Puis plus rien. Plus de tête. Ca nous faisait marrer. Un rire mauvais. Les lopes qui ont trouvé plus lopes qu’elles ! Pendant ce temps, les autres continuaient à passer à coté de lui et, aériens, à sortir de la fosse d’un simple coup de reins. Interdiction de l’aider. De toute façon, personne ne l’aurait hissé hors du trou sans ordres. On ne l’aimait pas beaucoup Ballstretcher. Fayot et servile. Il avait même été jusqu’à dénoncer l’EOR Armen, un breton rigolo comme tout. (Bien plus tard, en regardant le « Père Noël est une ordure » je me suis longtemps demandé si je n’avais pas fait mon service militaire avec Gérard Jugnot, tant la ressemblance d’Armen avec cet acteur était frappante. La même bouille ronde, les mêmes mimiques, la même voix). Pendant une marche commando (dix kilomètres à faire en moins d’une heure) Armen lui avait fait un croche-pied et le gros s’était étalé de tout son long dans la boue en couinant comme une truie. Un truc de gosse, d’accord. Il n’était pas toujours très fin l’Armen. Mais de là à aller le cafter au capitaine ! Du coup c’est Balls (comme on a fini par l’appeler parce qu’il nous les brisait menues) que Jéricho a pris en grippe. Forcément, un futur officier qui balance ses petits camarades, ça la fout mal ! Alors, il laissait Balls mariner dans la fosse. Une fois, à midi, le capitaine nous a envoyé déjeuner à l’ordinaire et est resté avec Balls à lui gueuler dessus en attendant qu’il réussisse à sortir de son trou. Il en chialait, le gros. Forcément, il avait faim !

Les rares nuits passées au camp, il y avait les gardes, histoire d’être sûr qu’on ne dorme pas de trop. On se les partageait avec les autres brigades. Cette nuit là, après dix jours d’enfer et une mauvaise revue d’arme, j’étais de garde de deux heures à quatre heures du matin. Burnous devait prendre le tour de quatre à six, le plus dur, parce qu’il lui fallait alors réveiller les autres brigades. C’étaient des gardes école, avec fusil mais sans munitions. Pierre du Burnous de Fistule était le meilleur d’entre nous. Un noble, lui, pas un ci-devant. Toujours la pêche et jamais crevé. Mais ce soir là, il avait pêché une mauvaise crève. Il s’était redressé sur son grabat et de sa drôle de voix gaullienne avait lancé cette supplique… Si cette nuit ne me repose, demain à jamais reposerai ! Qui m’aime me remplace !...Silence dans le taudis. Les gueux se planquaient sous leurs couvertures. Burnous était un des rares types que j’appréciais dans ma brigade. Rien à voir avec l’ambiance qui régnait dans mon groupe en Allemagne. Ca sentait trop la « struggle for life » ici. Comme j’étais déjà de garde de deux à quatre, je pouvais bien prendre le tour suivant. J’étais passé maître dans l’art de dormir debout. Et puis, il avait vraiment l’air malade Burnous. Je le lui dis. Il occupait le lit au-dessus du mien. Il se pencha et me serra la main avec effusion en me disant mot pour mot, si ma mémoire ne me trahit pas… Ce soir, mon cher Esteban, c’est dans mon cœur que je t’anoblis…Ca m’a flanqué un coup !

Les gardes n’étaient pas dures, juste longues, froides et humides s’il se mettait à pleuvoir. Cela faisait dix jours qu’il pleuvait. Le plus dur c’était de se lever, d’enfiler les couches de vêtements humides et de faire les premiers pas dans des rangers dures comme du bois. Après, il fallait juste faire les cents pas entre les baraquements.

Vers quatre heures, je vis un gars sortir du taudis d’une autre brigade. J’étais à une vingtaine de mètres de lui, mais, dans l’obscurité, il ne me vit pas. J’étais sous son vent. C’est fou ce que ça pue un mec qui ne se lave plus depuis dix jours. Grosse erreur stratégique, la crasse. Ors nous étions tous crasseux. Je ne distinguai pas nettement son visage mais je pus voir qu’il ne portait que son pantalon de treillis. Il le défit  et le laissa tomber sur les chevilles.  Quand il se mit à manipuler frénétiquement son machin en offrant son visage à la fine pluie glaciale, je songeai que dix jours plus tôt, nous étions encore tous des gens normaux…

* soldats jouant le rôle de l’ennemi.

Commentaires

Eh oui, le camp du Ruchard n'a rien à voir avec la forêt noire, même s'il est placé au beau milieu d'une des plus belles forêts françaises. J'habite la région..

Écrit par : tinou | 02 avril 2006

Tu habites une bien belle région, Tinou. Plutôt que de rentrer chez moi, j'ai passé toutes mes permissions à la visiter.

Écrit par : manutara | 03 avril 2006

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