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30 mars 2006

Nobles et gueux

En laissant ma voiture sur le grand parking en face de l’école de l’arme blindée, je me demandais quand je pourrais à nouveau m’en servir. Une fois la grille d’entrée franchie, j’aurai cessé de m’appartenir. Avec le temps, je devais me rendre compte que le plus terrible dans la vie militaire ce n’était pas la discipline, le règlement, les exercices, mais les va et vient incessants entre deux mondes, celui des civils et celui des militaires, mondes coexistant dans la même galaxie, mais situés à des années lumière l’un de l’autre. Deux mois en isolement dans notre bulle de la forêt noire m’avaient fait oublier qu’au dehors la vie continuait. Cinq jours de permission m’avaient redonné le goût de certaines choses, presque oubliées.

Vue de l’extérieur, l’école avait une certaine allure. Des bâtiments austères en pierre de taille grise entourant une grande place d’arme. Flottait dans l’air une odeur étrange, faite d’un mélange de cuir, de bois, de métal, de graisse d’arme, d’étoffe mouillée et de crottin de cheval. Plus tard, je l’identifiai comme le parfum de la tradition. Pas grand-chose n’avait du changer durant les trois derniers siècles, surtout pas l’adjudant qui faisait fonction de chef de poste de garde, à l’entrée. Quand j’eus fini de me présenter…EOR machin chose, blablabla,  à vos ordre mon adjudant…ce dernier me fit remarquer que dans la cavalerie un adjudant avait droit au titre de mon lieutenant, le mon n’étant bien entendu pas un possessif affectueux comme je l’avais longtemps cru, mon adjudant à moi, mais la contraction de monsieur… Et vous savez pourquoi ?... Non mon adjutenant… Parce qu’à la bataille de ? (là, franchement, j’ai oublié), un adjudant remplaça son lieutenant tué au combat et mena les troupes à la victoire. Et puisqu’on y est, sachez qu’il n’y a pas de sergents ici, seulement des maréchaux des logis, pas de caporaux mais des brigadiers ! Ca vous en bouche un coin mon petit biffin ?...  C’était un homme d’une maigreur extrême qui me fit  penser à Salvador Dali avec sa moustache taillée en croc, agressivement pointée vers l’avant.

 Après avoir inspecté ma feuille de route, il m’envoya dans un bâtiment situé à l’autre bout de la place d’arme. Là, un capitaine me remit un questionnaire que je complétai dans une grande salle meublée de tables et de chaises, comme une salle de classe, où se pressaient déjà certains de mes camarades de « promotion »,  c’est du moins ce que proclamait le panneau fixé sur la porte : promotion 77/02.

J’avais le choix entre plusieurs brigades en fonction du matériel utilisé : EBR (engins blindés de reconnaissance), AML (automitrailleuse légère), AMX 13 (char de combat de l’ancienne génération), AMX 30 (char de combat de dernière génération, canon de  105  couplé à une mitrailleuse de 12,7, moteur Hispano Suiza développant 700 chevaux, équipage de quatre hommes). Sans hésiter, je choisis l’AMX 30. On en disait le plus grand bien.

Après avoir rendu mon questionnaire rempli au capitaine, je m’immergeai dans l’observation de mes nouveaux camarades. Je remarquai que j’étais le seul à porter sur ma manche gauche l’écusson multicolore des FFA (forces françaises en Allemagne). J’étais le seul biffin aussi (épaulettes noires). Tous les autres portaient déjà les épaulettes grises de la cavalerie. En passant au crible le nom des arrivants (chaque militaire portait alors son nom inscrit sur son treillis ou dans un badge fixé sur la tenue de sortie) je m’aperçus qu’il y avait beaucoup de ci-devant. Du beau linge. Ils cumulaient en général le statut de ci-devant avec celui d’élève des grandes écoles, composant ainsi les deux tiers de la promotion. Enarques, ENM et HEC se retrouvaient en échangeant des exclamations ravies. A l’entrée, ils avaient salué le capitaine avec la condescendance dévolue à un planton vaguement familier, juste un peu sénile peut-être. J’avais mis un soin particulier à ce salut, le premier du à un officier en ce lieu. Ca avait claqué comme un coup de fouet. J’avais gueulé mon identité, mon grade, les yeux vrillés dans ceux du capitaine, le menton agressivement pointé dans sa direction. Il avait eu pour moi le regard reconnaissant que le Christ agonisant sur sa croix avait du avoir pour le bon larron. Pour les « grands écoliers », les EOR n’étaient pas un choix, mais une obligation. Après deux ou trois semaines de formation accélérée dans divers régiments, ils se trouvaient propulsés à Saumur pour quatre mois d’école. Le dernier tiers de la promotion était composé par des gueux comme moi, vaguement diplômés,  issus de la troupe après deux mois de formation. Nous faisions donc figure d’anciens.

C’est alors que je remarquai un  personnage à l’étrange dégaine. Une petite tête sur un corps massif, le béret posé à la landaise, la cravate de travers, la vareuse déboutonnée, la braguette ouverte. Un pas en avant, deux pas en arrière, un entrechat sur le côté, une rotation du tronc, son lourd paquetage balaya quelques chaises vides qui tombèrent avec fracas… Un stylo ! Qui peut me prêter un stylo ?... Il fit cette demande avec une solennité et des accents tout à fait gaulliens. N’y manquaient pas même les trémolos dans la voix. Un frapadingue ! J’agitai mon stylo en l’air. Il se précipita vers moi, entraînant d’autres chaises dans son sillage et me tendit une large main… Burnous… Pierre du Burnous de Fistule*…Enchanté… Une grande amitié venait de naître.

Dans une atmosphère de rentrée de classes, quatre capitaines, un par brigade, firent leur apparition dans la salle. Fixe ! Repos ! (en langage militaire ça donne… Heutch ! Poooooo !)

Suivit la lecture des noms et de leur affectation. Burnous, moi et dix-huit autres camarades, tous gueux (hormis Burnous, ci-devant et énarque), nous fûmes incorporés à la brigade des AMX30.

Les ci-devant semblaient avoir un goût immodéré pour les EBR… Normal, me chuchota Burnous à l’oreille, ils sont totalement obsolètes et vont aussi vite en marche arrière qu’en marche avant !...Je ne sus sur le moment s’il me parlait des ci-devant ou des EBR…

 Mais déjà un bruit circulait dans les travées de la salle de classe avec la rapidité qu’on connaît à la vitesse de propagation des bruits dans un univers fonctionnant en vase clos, phénomène encore amplifié par ces accélérateurs de bruits que sont les énarques. Le camp du Richard. Nous allions tous être expédiés pour quinze jours au camp du Richard ! L’aventure continuait.

* Tous les patronymes ont été modifiés. Toutefois je me suis attaché à leur conserver leur sonorité d’origine. J’aurais pu n’utiliser que les prénoms, mais cela eût été trahir l’esprit des lieux, car ce n’était que par nos patronymes que nous nous connaissions.

02:15 | Lien permanent | Commentaires (7)

28 mars 2006

Le noeud papillon

Saumur….ce fut une toute autre affaire !

Un jour avant la fin de ma permission, je quittai Genève en voiture, cap à l’ouest. J’ai un souvenir confus de cette traversée du pays par les petites routes départementales désertes. Il pleuvait et je ne me tuai point. C’était déjà beaucoup. Je me rappelle très bien, par contre, ma première nuit saumuroise, qui fut aussi ma dernière nuit de marsouin, que je passai à l’hôtel Buridan. Ambiance très rallie au dîner. Jeunes filles en tailleur bleue marine, chemisier blanc strictement boutonné jusqu’au col et jeunes hommes en costume de tweed occupaient les tables avoisinantes. Et ça parlait cheval…. Mon cher Edmond vous avez été tout sim-ple-ment sublime ! Ce franchissement de rivière ! J’en ai encore la chaire de poule ! (Gloussements extatiques) … Ah, Solange, quelle flatteuse vous faites ! Moi j’ai trouvé le petit Machintruc de Trucmuche très bien. Ne montait-il pas une jument du baron de Schpountz ?...

Avec mon pull marin et mes jeans je me fis l’effet d’un plouc. A cela venait s’ajouter le fait que le seul quadrupède que j’eusse jamais monté était un âne acariâtre. Par contre, qui j’aurais bien monté, était le serveur, un petit gars à la croupe rebondie. Plusieurs fois nos regards s’étaient croisés. Je me disais, fais gaffe, ça se voit… J’avais dîné tard, aussi, lorsqu’il m’apporta la note, les autres clients avaient déserté la salle à manger depuis un certain temps. Tandis que je signais l’addition, « croupe rebondie » prit ma clé. Je notai le léger tremblement de ses doigts… Chambre 26. Une belle chambre. Avec un grand lit. Une des meilleures. Une des plus chères aussi… C’est la dernière qui restait. Il semblerait qu’il y ait foule en ville en ce moment… Oui, monsieur, un concours hippique… « Croupe rebondie » ne semblait pas pressé. Je m’en étonnai…Vous faites de sacrées journées… Oh, mais je termine dans un quart d’heure. Vous montez, monsieur ?... Je manquai de m’étrangler avec mon expresso… Heu, pas tout de suite, je vais faire un petit tour en ville avant de me coucher… Il rougit en me lançant un regard espiègle… Je voulais dire, vous montez à cheval ?... Rire jaune… Ah, ben un peu, mais je suis piètre cavalier, ces derniers temps je manque de pratique…Même avec une monture docile ?... Je rêvais ou il était en train de se frotter discrètement contre ma table ? Non mais, c’était quoi cette chaudasse ? Du coup c’était moi qui avais très chaud ! J’étouffais même. Pour qui me prenait-il ? Il ne croyait quand même pas que…

Finalement, je renonçai à ma visite nocturne de Saumur.

Le lendemain, j’étais debout à six heures. Fourbu. L’impression qu’un tramway nommé désir m’était passé dessus. Ma monture était retournée au paddock à un moment indéterminé de la nuit. Je me traînai jusqu’à la salle de bain. Posé sur ma trousse de toilette, un mot griffonné sur une page arraché au bloc note offert pas l’hôtel….

Hôtel Buridan*** - Saumur, la ville du cheval.

Esteban,

Si tu veus faire de l’équitassion je suis libre tous les wikens. Rappel toi, tu a besoin d’entrainement ! Et puis je te ferai visité la région.

PS J’ai utilisé ta brosse à dens et piqué cent balles dans ton portefeuille. Comme sa, je suis sur de te revoir.

PS 2 Je dis bien piqué, pas que je me suis payé. Je suis pas une pute !

PS3 Je drague jamai les clients. Je suis timide mais c’est ton regar. J’avais l’impression de faire le service a poil !

Julien

Suivaient une adresse et un numéro de téléphone.

Ca commençait fort ! Timide ? Elle était bien bonne celle-là ! C’est vrai que nous n’avions pas beaucoup parlé. Il était tard, l’hôtel était plein et l’insonorisation pas terrible. De la chambre voisine nous étaient clairement parvenus les bruits étouffés d’une conversation, puis, prononcées d’une voix de stentor, ces paroles étranges… Je vais te faire hennir, salope !...Nous avions tendu l’oreille pour entendre le hennissement de la salope, mais rien. Nous nous sentions un peu cons tous les deux à ne plus trop bien savoir par où commencer. Finalement la salope s’était mise à hennir, à croasser plutôt. On a éclaté de rire. La glace était rompue….

Je compris que Julien avait raison : je ne pourrais résister à l’envie de revoir un gars qui s’était contenté de ne prendre que cent francs dans mon portefeuille ! Et puis, il avait un si joli petit nœud papillon, Julien.

Après une douche rapide, j’astiquai mes chaussures et mon insigne, puis brossai mon uniforme avant de l’enfiler. J’étudiai longuement dans le miroir de la salle de bain l’inclinaison de mon béret, pris un air mauvais et sortis de ma chambre. En descendant l’escalier qui menait à la réception, je songeai que Julien avait du emprunter le même chemin au cours de la nuit, provoquant ainsi la suspicion du concierge. Après tout, il n’était pas sensé être là…ni moi avec lui…enfin pas comme ça. Il risquait sa place.

Quand je vis derrière le « front desk » l’honorable vieillard cligner des yeux et, pour avoir une vague image de moi, chausser ses lunettes aux verres aussi épais que des culs de bouteille, je compris que Julien aurait pu traverser le hall en tutu et danser le lac des cygnes sans éveiller le moindre soupçon. Du côté des oreilles, ça ne marchait pas très fort non plus. Le concierge s’occupait du service du petit déjeuner à cette heure matinale… Pourriez-vous me donner la carte, je vous prie…Comment ? Une tarte ? Non monsieur, juste des croissants !...

 

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25 mars 2006

Une tente pour deux

Parmi les exercices les plus redoutés, il y avait la nuit passée sur le terrain par des températures oscillant entre moins dix et moins vingt degrés. Pour cela il nous fallait évoluer en binômes. En effet, si chacun d’entre nous était bien équipé d’un sac de couchage, dans notre sac à dos, nous ne disposions que d’une demie tente canadienne et de la moitié des piquets nécessaires à son montage, afin de nous rappeler, je le suppose, que sur le terrain, seuls nous n’étions rien, mais que notre survie, bien souvent, ne tenait qu’au bon vouloir d’un camarade. Les demies tentes étaient alors boutonnées ensemble pour ne plus en former qu’une. C’est en ce sens que je les qualifiais de saint-simoniennes. Restait à choisir sa « tente moitié » avec d’autant plus de soin que l’espace était exigu et les frictions corporelles inévitables. Je n’eus pas vraiment à choisir, ou plutôt, le choix s’imposa de lui-même.

Le deuxième jour du stage, alors que nous faisions une longue randonnée à ski et à pieds, j’avais aidé un de mes camarades, souffrant de l’inévitable tendinite des débutants, en le délestant de son sac à dos pour m’en charger jusqu’à notre retour au camp, tard dans la soirée. A la fin du stage, je sus que ce geste anodin et spontané (je suis con de naissance) me valut une excellente « note de gueule » (comme on appelait alors l’appréciation personnelle) de la part du sergent H***. Mais cela eut une conséquence beaucoup plus immédiate. Le camarade secouru, un petit breton pas marin pour un sou (appelons-le Loïc) âgé d’à peine dix-neuf ans, avait vécu jusque là dans les jupes de sa mère et découvrait avec effroi les rigueurs de la vie militaire et celles du climat de cette partie inhospitalière du globe. Pour moi, après huit années passées au petit séminaire, rompu, en outre, aux courses en montagne, tout cela n’était qu’enfantillages. Mais aux yeux de Loïc, je m’étais mué en son sauveur. Il devint donc mon ombre, ma chose. Au début, cette béate admiration m’incommoda franchement. Je n’ai pas l’habitude d’inspirer la sympathie.

Le soir, dans la chambrée, si je faisais mine de quitter la pièce il me demandait d’un air inquiet, presque désespéré…Où tu vas ?... Me doucher…Il se saisissait alors de sa serviette et me disait, je viens avec toi. La salle de bain commune, une grande pièce carrelée, très propre, ne favorisait ni l’intimité, ni la modestie. D’un coté une dizaine de pommes de douche fixées côte à côte, de l’autre une dizaine de lavabos surmontés d’un grand miroir qui renvoyait aux doucheurs leur image de jeunes éphèbes savonneux. Loïc avait un visage disgracieux recouvert d’une acné apparemment irréductible. Par la magie de la nudité, perdu dans les brumes des vapeurs d’eau chaude, il devenait étonnamment beau. Je devais alors m’efforcer de penser à des choses très désagréables pour ne point laisser paraître mon trouble, n’y parvenant que très imparfaitement, ce qui faisait rougir le petit breton au sexe minuscule. Le silence étant un aveu de culpabilité, je lui déclarais alors…tu me fais bander, c’est comme ça, faut t’y faire… ce qui le faisait beaucoup rire. Un rire un peu forcé…

 Le matin, il se rasait et se brossait les dents à coté de moi, utilisant mon dentifrice et ma mousse à raser. Au début avec un…je peux ?...timide, puis, le temps passant, avec la désinvolture que donne un amitié de trente ans. Mais des circonstances exceptionnelles ne forgent-elles pas souvent des amitiés hors du commun ?

A l’ordinaire il me faisait face, s’efforçant de calquer ses manières de table sur les miennes (qui sont loin d’être parfaites). J’arrivai néanmoins à lui faire perdre l’habitude de partir à la recherche d’un aliment coincé entre ses dents au moyen de deux doigts largement enfoncés dans la bouche ou de se moucher à l’air libre en pinçant alternativement ses narines sempiternellement morveuses. Après les repas, j’avais l’habitude d’allumer un Davidoff finement torsadé, qu’un nez soviétique entraîné à la détection des relents méphitiques d’un capitalisme décadent, aurait repéré à des kilomètres. A mon grand désespoir, Loïc y prit goût et je dus partager ma maigre provision de cigares avec lui. Il fallut toutefois le convaincre de ne pas laisser pendre le coûteux objet au coin des lèvres comme une vulgaire gauloise, mais, au contraire, de le tenir fermement entre les dents en lui imprimant un angle agressif vers le haut.

Comme je commençai à m’habituer à son incontournable compagnie et même à y trouver un plaisir  certain, je m’efforçai de modifier ses habitudes vestimentaires. Certes, nous  portions tous le même uniforme, mais il y avait mille manières de le porter. Ainsi, pour nos déplacements à l’intérieur du chalet, nous portions le béret à l’ancre marine (un militaire ne va jamais nue tête). La plupart d’entre nous le portait à la papi Mougeot, c'est-à-dire enfoncé jusqu’aux oreilles. Je lui montrai comment le porter à l’anglaise, tiré sur le coté, l’insigne pointant vers l’avant. Son treillis était un désastre : deux tailles trop grand (Loïc mesurait un mètre soixante). Après plusieurs lavages sous la douche et séchages sur les radiateurs de notre chambrée, j’obtins pour le treillis le rétrécissement adéquat, rendant justice aux proportions harmonieuses du petit breton et mettant ainsi en valeur son joli petit cul.

 Quand, par la magie de la poste militaire, un colis amoureusement préparé par sa maman lui parvenait, je ne sais trop comment, il insistait pour le partager avec moi qui ne recevais jamais rien (dans mon milieu, on n’expédiait pas de saucisson ou de pâté au fils militaire, cela faisait ordinaire !).

On pourrait croire que cette dévotion nous attirait les railleries des autres camarades de mon groupe. Mais je l’ai déjà dit, c’était de joyeux branleurs intelligents, alors ils s’en branlaient joyeusement et intelligemment…Quant aux cadres, ils encourageaient les amitiés viriles. L’ennemi, c’était le solitaire, celui qui restait dans son coin à broyer du noir, celui que rien, apparemment, n’affectait. Il me semble n’avoir jamais connu de corps plus homo…gène que l’armée.

Deux mois passés dans la neige, à marcher, courir, skier, nous perdre, nous retrouver, monter des embuscades, manipuler un armement hétéroclite ne firent pas de nous des hommes, puisque nous en étions déjà, mais nous donnèrent un beau hâle et quelques muscles.

De retour à Offenburg, un général au poitrail chargé de médailles, toutes gagnées lors de batailles perdues, nous fit un beau discours que personne n’écouta. Nous fûmes vingt à être admis dans les écoles d’officiers de diverses armes, certains dans l’infanterie, d’autres dans l’artillerie, d’autres encore dans le train. Pour moi, ce fut l’école de l’arme blindée et de la cavalerie à Saumur. Lorsque Loïc sortit du bureau où le lieutenant nous recevait individuellement pour nous donner les résultats du stage, je vis tout de suite à ses yeux remplis de larmes qu’il ne faisait pas partie des élus. Dans un souffle, il me dit…trop jeune, bordel,  ils viennent tout juste de se rendre compte que je suis trop jeune  pour faire un bon officier !... Manque de prestance, me glissa à l’oreille, plus tard, le lieutenant en me désignant discrètement mon ami d’un air navré. Il ajouta, avec un clin d’œil malicieux…malgré tous vos efforts…

Une permission de cinq jours en poche, nous attendions, Loïc et moi, sur la quai de la gare de Strasbourg, les trains qui devaient nous mener, lui à Rennes, moi en Suisse. A l’issue de la PLD, je devais rejoindre Saumur et lui retourner à Offenburg avec le grade de caporal chef.

L’idée que dans moins d’une heure nous serions séparés, nous semblait absurde, irréelle.

Je n’avais jamais remarqué qu’Orly fût particulièrement triste, avec ou sans Bécaud, par contre la gare de Strasbourg en plein hiver était certainement dans le top ten des lieux les plus lugubres au monde ! Alors pour nous rassurer… On s’écrira hein, t’as mon adresse et puis on se reverra pendant ou après le service… Oui après le service on aura tout le temps… C’est vrai, un voyage en Bretagne c’est rien pour toi qui as tant voyagé…Voilà ton train, tu vas pas chialer, hein, sinon moi aussi… Non mon lieutenant, je chialerai pas… Oh, pas si vite, j’ai encore quatre mois à en baver, toi t’as de la chance, t’es peinard maintenant…Oui, peinard…Allez vas-y, le train va partir… Mon adresse, ne perds pas mon adresse !...

Je ne revis jamais le petit breton pas marin pour un sou.

 

 

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23 mars 2006

Sports d'hiver

L’embarquement s’était passé dans une panique totale, la plupart de mes camarades n’ayant jamais mis les pieds dans un aéronef, alors un hélicoptère…Le hurlement des turbines, celui des sergents, le déplacement d’air créé par les pâles, les paquetages, les caisses, un gars qui se mit à vomir, un autre à pleurer, les ordres, les contre-ordres, ce groupe dans cet hélico, non pas celui-là, l’autre, attention à votre fusil vous êtes en train d’éborgner votre camarade, mes pieds bordel, t’es en train de me marcher sur les pieds, ton paquetage ducon t’as oublié ton paquetage, non y a pas de toilettes à bord, tu pisseras un autre jour, la pharmacie où est la pharmacie, pas ça, crétin, ce sont les grenades… finalement, en cinq minutes, nous ne nous en étions pas si mal tirés que ça !

 Assis à proximité du poste de pilotage, je prêtai plus attention au maniement de l’engin qu’à notre situation. Je préparai à l’époque ma licence de pilote privé et tout ce qui tenait en l’air me passionnait. D’après les instruments de vol, nous nous dirigions vers le sud sud-est à une vitesse d’une centaine de nœuds. Par les hublots nous voyions peu à peu les maisons, les routes et les champs remplacés par les sommets arrondis de la forêt noire, recouverts de neige à cette époque de l’année Le vol dura une heure environ, au bout de laquelle l’appareil s’immobilisa en vol stationnaire au-dessus d’un glacis enneigé sommairement dégagé. La porte coulissante s’ouvrit sur un froid glacial et une poussière de neige soulevée par les pales du rotor.

Je n’avais pas choisi les chasseurs alpins mais je passai une grande partie des deux mois suivants les skis aux pieds, si l’on peut appeler skis, les lattes de bois pourvues de fixation antédiluviennes que nous adaptions à nos bottes fourrées.

Quand nous ne dormions pas dans nos tentes saint simoniennes, nous logions dans un grand chalet perdu au milieu des sapins, ce qui donnait définitivement à ce stage de survie en « conditions extrêmes » un petit air de sports d’hiver. Les journées se passaient surtout en exercices d’orientation qui se terminaient souvent dans l’unique village des environs que nous avions fini par découvrir, malgré toutes les précautions du « haut commandement » qui s’entêtait à nous voir derrière les lignes ennemies. Là, histoire de voir s’il n’y avait pas d’ennemis venus de l’est (comme nous appelions alors pudiquement les soviétiques) nous faisions une mission de reconnaissance « zum frohlichen Bauer » qui servait d’excellents chocolats chauds et de délicieuses forêts noires. Nous les mangions avec d’autant plus de délectation que notre sergent nous avait promis qu’il nous en ferait bouffer, de la forêt noire. Nous évoluions par groupes de cinq et nos apparitions en fin de journée à des stades plus ou moins avancés de congélation étaient l’occasion d’un concert de lamentations de la part de Frau K***, la propriétaire des lieux dont le mari avait achevé sa brève existence quelque part sur le front de l’est,  trente années auparavant… Ach, meine Gute, diese arme Burschen ! Hilda komm schnell! Die Franzosen!....Hilda était sa fille trentenaire qu’elle offrait en promotion avec ses cafés et ses forêts noires dans le fol espoir de voir un de ces exotiques soldats l’emmener dans sa lointaine patrie. Hilda était une brave fille, c'est-à-dire que le volume de ses avant bras devait dépasser celui de la cuisse du plus gros d’entre nous. C’est elle qui nous ramenait au « camp » dans son Unimog après nos agapes, nous épargnant ainsi dix kilomètres dans la neige, le froid et la nuit. Evidemment, elle prenait soin de nous déposer quelques centaines de mètres avant d’arriver à destination. Là, nous nous roulions dans la neige, chaussions nos skis et adoptions la mine décomposée de survivants du radeau d’une « Méduse » congelée…

Bien sur, nous n’étions pas tous les jours laissés, ainsi, livrés à nous-mêmes. Il y eut aussi des exercices de tir et surtout les séances de jets de grenades offensives.

 Il y avait dans mon groupe un catalan nommé Martinez, un type épatant qui commençait toutes ses phrases par, oh con. Il était champion de course à pieds sur je ne sais plus quelle distance et espérait, à la fin du stage, être incorporé au bataillon de Joinville. Toutefois, comme tous les sportifs de haut niveau, il était extrêmement fragile et arrivait à se froisser des muscles aux noms impossibles dont j’ignorais tout simplement qu’ils trouvassent leur place dans le corps humain. Evidemment, il ne réussit jamais à terminer une marche autrement que sur nos épaules. Il avait une petite moustache à la Chaplin et se déplaçait avec la grâce d’un danseur argentin.

Pour l’initiation au lancer de grenades, chaque groupe prenait place au fond d’une petite tranchée protégée par un parapet en ciment. Un à un nous devions dégoupiller une grenade, la regoupiller, la dégoupiller à nouveau et la tenir une minute serrée dans la main en faisant bien attention de ne pas lâcher la cuillère. A l’issue de ce petit test, le sergent, qui se tenait derrière nous,  glissait sa main sous nos vêtements et la laissait un moment à la place du cœur, à même la peau, pour en mesurer les battements délateurs de notre niveau émotionnel. Enfin, au signal donné, nous lâchions la cuillère, comptions lentement un, deux, trois et lancions par-dessus le parapet la grenade qui explosait (aussi loin que possible) dans la neige en faisant un bruit sourd. Quand ce fut le tour de Martinez, le sergent prit un peu de neige dans la main avant de la glisser sous les innombrables couches de pulls du catalan perpétuellement frigorifié. Celui-ci fit un bond en émettant un, oh con, strident et…lâcha la grenade qui s’enfonça à nos pieds dans la neige. La suite fut très rapide, moins de cinq secondes…Le temps nécessaire pour « gicler » hors d’une tranchée, faire quelques pas et nous jeter à plat ventre dans la neige. L’explosion, dont l’onde de choc resta prisonnière de la tranchée,  fut accompagnée d’un geyser de neige et de terre du plus bel effet.

 

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16 mars 2006

Manu militari

Le jour où je me retrouvai entièrement nu (j’aurais pu me contenter de dire nu, mais je trouve littérairement plus décent d’habiller un peu cet adjectif d’un adverbe suggérant que cette nudité injustifiée aurait pu n’être que partielle)  au milieu d’une centaine de garçons de mon âge, je compris que l’armée allait me plaire. C’était en juin 1976 à Macon et j’avais vingt deux ans. J’attendais avec mes camarades le verdict du médecin militaire qui nous recevait un par un dans une petite pièce poussiéreuse. C’était un capitaine d’une quarantaine d’années, prématurément vieilli par ce défilé incessant de membres de corps divers pas toujours bien constitués. Il leva sur moi des yeux de cocker battu… Vous êtes circoncis ?... Je songeai, il est bigleux ou quoi et répondis, non, mon capitaine, c’est l’usure !

Je pensais qu’il allait faire, ouaf, ouaf, très drôle ou quelque chose de ce genre. Mais, non. Son regard fit plusieurs fois l’aller retour entre lui et moi… L’usure, hein ?... Le capitaine émit un premier rugissement, puis il donna un grand coup de poing sur son bureau, faisant tressauter toute une série de tampons. Affolé, je lançai un regard en coin à la recrue chargée de peser- mesurer- faire souffler. Le jeune homme leva les yeux au ciel. Pendant ce temps, le toubib avait commencé à rebondir sur son siège en émettant un étrange bruit de gorge. Son visage inexpressif devint mauve. Il parvint à articuler d’une voix subitement haut perchée… La bite Wonder qui ne s’use que si l’on s’en sert… Il fut interrompu par une nouvelle série de raclements gutturaux et de mouvements désordonnés de tout son corps. Tandis que des larmes sourdaient au coin de ses paupières, il émit une suite de barrissements ponctuée par un pet sonore, ce qui relança son incompréhensible hilarité. Alors que je quittai la pièce, passablement perplexe et bon pour le service, la recrue me glissa à l’oreille, bienvenu dans la grande muette ! Pour souligner ses propos, il me donna une petite tape amicale sur les fesses.

J’avais, avec quelques autres, obtenu la note maximale aux tests de connaissance (nombre de roues d’un tricycle ? 5+2= ? etc.…) et mon diplôme universitaire me rendait éligible pour les EOR (élèves officiers de réserve). Je signai donc un document où je m’engageais à donner six mois supplémentaires (six mois de rabe comme on disait alors) de ma vie à la nation, outre l’année normale de service militaire, pour justifier de ma formation et ce, à un prix discount. La solde d’un aspirant était alors de cinq cents francs français et une cartouche de Gauloises sans filtre  par mois. Il y avait quand même un avantage notable : le choix de son arme. Je choisis l’arme blindée.

Six mois plus tard, je débarquai à Offenburg, en Allemagne, dans un régiment… d’infanterie de marine pour intégrer un PPEOR (peloton préparatoire d’élève officier de réserve) comprenant une trentaine d’élèves. Je me consolai avec l’ancre de marine figurant sur nos bérets.

Je fus agréablement surpris. Je m’imaginais l’inévitable adjudant nous tenant le discours que, dans ma tête, se devait de tenir tout adjudant digne de ce nom à de nouvelles recrues… Bande de pédales, petites salopes efféminées, intellectuels de mes deux, je vais faire de vous des hommes, des vrais !...Mais pas du tout. Notre chef de peloton était un tout jeune lieutenant d’une distinction exquise. Il nous dit, messieurs, vous êtes l’élite (?) de la nation. Durant les deux mois que j’aurai le plaisir de passer avec vous, je m’efforcerai de mettre vos corps en adéquation avec vos esprits. Mens sana, in corpore sano ! Ne me décevez pas ! Rompez !

 Comme on nous l’avait appris à notre arrivée, nous gueulâmes tous, sans grand enthousiasme, MARSOUINS ! C’est ce que nous étions devenus, des marsouins…

Pendant la semaine qui suivit notre incorporation, on nous apprit les rudiments de la vie militaire, à marcher au pas, à saluer, à nous habiller, à faire les lits au carré, enfin bref, rien que des choses passionnantes.

Il y eut aussi le passage chez le responsable du service de l’habillement. En plus des tenues réglementaires, celui-ci nous remit, avec des mimiques gourmandes, des vestes polaires, des bottes fourrées et, cerise sur le gâteau (selon lui), des toques ressemblant aux chapkas des soldats de l’armée rouge. Il n’y manquait que l’étoile rouge. A nos questions, il répondit par un énigmatique, dotation spéciale pour messieurs les élèves officiers. Nous étions en décembre, mais quand même…Il y eut également le passage obligé chez le coiffeur. Je craignais la boule à zéro. Nous fûmes transformés en zazous ! Nuque dégagée et épaisse touffe de cheveux sur le sommet du crâne !

 Nous étions maintenus à l’écart de la troupe dans un bâtiment visiblement refait à neuf, repartis en groupes de six dans des chambrées très propres. A la tête de chaque groupe, un sergent, apparemment choisi avec soin. Avec les cinq camarades qui m’échurent en partage dans mon groupe, ce fut le coup de foudre dès le premier jour. Tous des branleurs dotés d’un solide sens de l’humour ! Notre sergent était un alsacien à la mine renfrognée. Au premier abord,  nous crûmes que c’était un nazi. A la fin du stage, nous nous serions fait tuer pour lui !

Dix jours après notre arrivée, nous fûmes réveillés par le sergent H***… Faites votre paquetage ! Tenue grand froid ! Ensuite, au pas de course, direction l’armurerie pour percevoir votre armement individuel…

Une heure plus tard nous étions alignés sur le terrain de foot dans l’incertitude la plus totale quant à notre destin. Un Berliet, chargé de matériel,  de vivres et de munitions, attendait stationné à quelques pas de là. Les cadres se consultaient en jetant de temps en temps un coup d’œil au ciel gris de décembre. Le lieutenant, magnifique dans sa tenue de tovaritch, parlait dans une radio qu’un marsouin à l’air déprimé portait sur le dos. Ce fut d’abord une lointaine vibration qui de seconde en seconde prit de l’ampleur pour se transformer en un vrombissement assourdissant. Trois hélicoptères pumas atterrirent en formation serrée sur le terrain de foot, envoyant nos chapkas voler aux quatre coins de l’horizon. Bon Dieu, c’était beau ! J’en eus la chaire de poule !

Cinq minutes plus tard nous étions en l’air, en route pour une destination inconnue.

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15 mars 2006

After eight

Dès que la bienséance m’y autorisa, je quittai la table en prétextant un mal de tête é-pou-van-table… Je traversai la salle à manger d’une démarche chancelante (j’aimais bien en faire des tonnes). Juste avant de franchir le seuil, je me retournai pour juger de l’effet produit par ma sortie. Indifférence générale ! Pire que cela. Profitant de ce que mes parents et le padre fussent abîmés dans la contemplation d’une toile représentant un vieux satyre lutinant une grosse ménagère de moins de cinquante ans à moitié nue, Anton émit à mon intention, de sa bouche en cul de poule, une succession de baisers silencieux. Je lui exhibai mon majeur dressé.

Avant de refermer derrière moi la porte de ma chambre, je suspendis un panneau récupéré dans un hôtel ibérique, NO MOLESTAR ! Car il ne s’agissait plus de ne pas me déranger ou d’éviter de me disturber, mais bien de ne pas me molester. Je ne poussai toutefois pas la goujaterie jusqu’à fermer la porte à clé !

J’étais  couché et avais eu le temps de lire une centaine de page de « madame Bovary » sans en retenir un seul mot, sentant monter en moi les ondes négatives qu’une indignation croissante envoyait à mon cortex paralysé. J’étais partagé entre la contrariété que faisait naître en moi cette cohabitation forcée et une excitation malsaine sur laquelle je n’arrivais pas à mettre de nom. A deux reprises l’escalier monumental avait émis ses craquements sinistres. Une fois avec légèreté et dignité, cela devait être mon père qui montait se coucher, la fois suivante avec lourdeur et vulgarité. J’entrouvris légèrement la porte et vit le padre embouquer l’escalier menant aux étages supérieurs en se grattant les fesses. Du salon me parvinrent des rires. L’aboiement de hyène d’Anton et le « Lachen » distingué de ma mère. Ma mère riait en allemand. Je descendis la première volée de marches de l’escalier sur la pointe des pieds, puis tapi à plat ventre sur le palier, observai le salon entre les piliers sculptés de la rambarde. Ils étaient là tous les deux, Anton vautré sur un Récamier et ma mère assise dans un interminable fauteuil « Louis je ne sais plus combien ». Ils rigolaient en buvant. Anton avait l’air comblé du gamin qu’on traite comme un adulte, tandis que sur les lèvres de ma mère flottait un sourire éthéré que j’avais, avec l’expérience, fini par baptiser sourire Johnny Walker. Ma mère  parlait de son aventureuse jeunesse. Issue d’une famille ruinée de la petite noblesse  Austro-hongroise, elle avait appris à piloter dans les années trente puis tenté de faire le tour du monde en avion avec une amie. Pour une femme, à l’époque, cela n’était pas gagné d’avance ! L’aventure s’était arrêtée au Caire où, pour survivre,  elle intégra une troupe de théâtre itinérante. C’est là qu’elle rencontra mon père.

Je regagnai ma chambre, rongé par la jalousie. J’enviais la désinvolture avec laquelle Anton évoluait dans le monde des adultes du haut de ses dix-sept ans. Devant le grand miroir de la salle de bain, j’imitai en sourdine son rire et ses mimiques… Uh, uh, uh ! But it’s creasy ! Unbelievable ! Oh, nooo !

Je m’éveillai en sursaut. Un poids m’écrasait les jambes en travers de mon lit. Dans l’obscurité, je distribuai des ruades dans la masse inerte qui finit par se répandre sur le plancher en produisant le bruit écoeurant d’une papaye pourrie au contact d’un sol gorgé d’eau.  J’allumais en jurant et vis Anton  complètement éteint, étalé à mes pieds comme une descente de lit. Je descendis donc de mon lit en le foulant aux pieds, faisant avorter dans l’œuf sa pitoyable tentative pour se remettre debout.  Que faire ? Sortir de ma chambre et me mettre à hurler comme une femmelette effarouchée ?… A l’aide ! Anton est devenu fou !... Ridicule. La seule partie visible de son visage était son gros nez. Ce nez orphelin, à la dérive dans cette mer de cheveux châtains (comme les miens)  m’émut. Le garçon qui se cachait derrière un pif pareil ne pouvait être tout à fait mauvais.  Imprégné de culture judéo-chrétienne, je décidai donc de tendre une main secourable à Anton. Un pied plutôt. Point trop n’en faut ! Je lui donnai de petits coups de pieds dans les côtes. Un pied nu dans les côtes, ce n’est pas méchant, hein ? Tout juste stimulant. Ca a un petit côté secourable même…Stand up, you dog !...J’avais décidé, à cet instant, que l’individu se contorsionnant en bavant sur mon tapis n’avait plus l’air d’une fouine, mais d’un chien qui demandait qu’on le caressât. Je lui caressais donc les côtes du bout de mon pied. Anton avait l’air d’aimer ça et se mit à japper de contentement. Le ventre ensuite. Pour m’aider, Anton retira sa chemise, dévoilant un torse imberbe d’une blancheur malsaine. Tandis que je lui massais vigoureusement la poitrine, une poitrine creuse de phtisique, une agréable sensation de chaleur envahit mon pied, monta le long de ma jambe et se communiqua à mon bas ventre. Anton  se redressa et tenta d’agripper la protubérance qui déformait le devant de mon kimono. Je la lui laissai effleurer un bref instant, puis le renvoyai au sol d’une pression du pied. Il découvrit ses petites dents effilées et me dit, little bitch ! Pour ne pas le décevoir, je fis glisser mon pied vers son entrejambe….

Dix ans plus tard, j’étais à Londres pour quelques jours afin de compléter ma provision de cartes marines. Pour le jeune homme de vingt quatre ans que j’étais alors, dix ans, c’est une vie ! J’avais eu le temps de terminer mes études secondaires, finir mes études universitaires et faire mon service militaire. J’éprouvais une sensation proche de l’euphorie. Derrière moi, les rites initiatiques. Devant moi, une vie que j’espérais aventureuse. « L’île de feu », m’attendait à Rotterdam, tirant avec impatience sur ses amarres.

 Avant de quitter Londres, je voulais toutefois faire une dernière chose : retrouver la trace d’Anton. J’avais peu d’éléments pour y parvenir, juste l’adresse de son  oncle, le padre, griffonnée sur un bout de papier avant de quitter M***.

Je trouvai l’endroit sans problèmes. Un immeuble cossu dans une banlieue aisée. Pas de concierge. Je sonnai donc à la première porte. Une charmante vieille dame m’ouvrit. Je lui donnai le nom complet du padre et lui demandai s’il habitait toujours l’immeuble. Elle mit la main devant la bouche… Mister D*** ? Oh God gracious ! Come in, come in !

Elle m’installa devant un thé et des scones tout en me racontant, au comble d’une excitation ravie, que le padre avait été retrouvé égorgé dans son appartement, deux ans plus tôt. Le coupable ? (Elle me donna sur la cuisse un petit coup du plat de la main en me faisant un clin d’œil complice). Son boy-friend ! Elle précisa, un garçon de dix huit ans, vous vous rendez compte ? Oui, je crois que je commençais. Avait-elle connu Anton, le neveu de mister D*** ? Oui, elle se rappelait bien d’Anton. Un gentil garçon celui-là. Il avait disparu un jour. Pfuit ! Mais ce n’était pas son neveu. Il était comme les autres… enfin vous me comprenez ?... Oui très bien. Mais il me semble que mister D*** était pasteur ou un truc dans ce genre…Dieu du ciel, non ! C’était un vieux cochon qui vivait entouré de jeunes hommes.

Dans le taxi qui me ramenait à mon hôtel je songeai qu’Anton m’avait bien eu, dans tous les sens du terme. Il ne m’avoua qu’une seule chose pendant les quelques jours où il partagea ma chambre : c’est que le premier soir, il était loin d’être aussi ivre qu’il le prétendait. Il espérait juste que sa prétendue ébriété me désinhiberait ! Acertado ! Dans un sens, cela me rassura : ce n’est pas un ivrogne que ma mère avait laissé pénétrer dans ma chambre !

Quant au motif de la visite du padre à M***, en ce beau mois de mai soixante huit, je finis par le connaître, bien des années plus tard. Mais, c’est une histoire qui ne m’appartient pas, alors…

 

 

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05 mars 2006

Le Saint

Cela avait commencé, comme un mal de tête. Une douleur diffuse d’abord. Puis lancinante. Intolérable enfin. Rien ne prédisposait l’adolescent à endurer semblables  tourments. D’ailleurs, l’adolescent se décida à ne plus les endurer. Plus tout seul. Il voulut en faire partager le désagrément à l’abbé Eisensturm, son ex-confesseur, accessoirement son professeur de religion. Religion pour laquelle le jeune futur homme éprouvait à présent un mépris teinté d’un zeste d’affection. Depuis peu, il était devenu athée. D’un revers de la main, il avait balayé deux mille ans de foi aveugle. Il prit ensuite l’habitude de se promener dans les cloîtres, toisant ses condisciples avec la condescendance de celui qui sait, un sourire méprisant flottant sur ses lèvres sensuelles surmontées d’un fin duvet délateur d’un autre duvet, plus fourni celui-là, qui envahissait petit à petit les régions médianes de son anatomie.

A ce sentiment de supériorité s’était ajouté ensuite la certitude de la différence. Quelques mois auparavant, mettant à profit une interminable convalescence dans la propriété familiale, l’adolescent avait goûté aux joies du sexe. D’un sexe de dimension modeste, il est vrai, appartenant à un garçon, son aîné de quelques années, que le hasard avait mis sur sa route puis dans son lit. La différence, bien entendu, il ne l’attribuait pas à ces galipettes, maintes fois répétées assurément entre les murs austères de cet établissement. Non, la différence résidait en cette absence de honte et la ferme intention de récidiver lorsque l’occasion s’en présenterait.

Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agissait à présent. C’était un sujet autrement plus important qui l’amenait à vouloir consulter le prêtre.

L’adolescent colla l’oreille à la lourde porte de chêne sur laquelle un panneau en carton annoté d’une main fébrile demandait d’entrer sans frapper. L’abbé Eisensturm menait une vie au service des autres. Une jour, alors que le jeune homme, aux prises avec une équation du second degré apparemment insoluble, se rendait dans la chambre de l’abbé Schruntz dont la porte était, elle, équipée d’un feu tricolore (ce qui était l’indice d’une disponibilité plus mesurée), il lui sembla entendre des claquements secs suivis de gémissements étouffés en passant devant la chambre d’Eisensturm.

Il entra donc sans frapper espérant juste ne pas trouver son confesseur en train de se faire rouer ou écarteler.

 L’abbé Eisensturm était effondré sur un prie-Dieu, le visage enfoui dans ses grandes mains d’une blancheur marmoréenne. L’adolescent s’assit sur une des deux chaises en paille qui, avec un petit bureau en bois blanc et un matelas jeté dans un coin de la pièce, constituaient l’unique mobilier de la chambre. Il attendit. Il avait l’habitude. Comme à son accoutumé, l’abbé ne portait qu’une chemise en nylon grisâtre dont les pans recouvraient un pantalon de grossière toile noire, conférant à son propriétaire un aspect juvénile étonnant, rehaussé par une tignasse de jais où aucun peigne ni aucun ciseau ne devaient s’être aventurés depuis longtemps.

Eté comme hiver, l’abbé hantait les couloirs et les cloîtres du petit séminaire dans cette tenue idéale. S’il ignorait le froid sévissant huit mois par an dans cette région inhospitalière du monde, c’est qu’il était consumé de l’intérieur par une foi dévorante. Ses cours de religion étaient autant de Passions dites, déclamées, hurlées, reconstituées, soupirs après soupirs. La salle de classe son Golgotha. L’adolescent se rappelait d’une crucifixion particulièrement éprouvante. Il y avait eut le procès. Puis la condamnation. La flagellation. A chaque coup de fouet, dont tous pouvaient clairement entendre le claquement sinistre retentir, l’abbé crispait sa face livide, ne laissant échapper qu’un long gémissement douloureux. Puis le chemin de croix. Eisensturm, courbé sous le poids d’une charge invisible, tituba entre les tables, s’effondrant régulièrement, remerciant d’un regard chaleureux ceux qui l’aidaient à se relever. Puis il y eut la mise en croix. Il coucha son long corps sur son bureau, les bras écartelés. Au premier clou, il poussa un rugissement effroyable qui remplit la salle de classe d’effroi. Le deuxième clou fut l’occasion d’une plainte aigue se terminant par un sanglot déchirant. A cet instant, la crucifixion fut interrompue par l’irruption du père supérieur persuadé qu’un crime épouvantable était en train de se commettre dans son établissement, ce en quoi il n’avait pas tout à fait tort.

  Tout en contemplant le dos secoué de soubresauts de son confesseur, l’adolescent se remémora la dernière discussion soutenue en ces lieux avec l’abbé. L’adolescent pensa discussion et non confession. Il avait d’emblée mis les choses au point. Il ne pouvait plus prétendre aux secrets de la confession accordés par une religion en laquelle il ne croyait plus. Mais il voulait parler avec Eisensturm. Parce que c’était un foutu Saint. De cela, le jeune homme était  convaincu.  Comment conciliait-il la sainteté de l’un, l’athéisme de l’autre ? De manière très simple.

L’adolescent était persuadé qu’Eisensturm et lui évoluaient dans deux mondes parallèles condamnés à ne jamais se rencontrer : l’un planait dans celui de la spiritualité et l’autre pataugeait dans celui du stupre et du lucre (l’expression lui plaisait). L’adolescent avait définitivement assumé son infériorité ce qui n’excluait nullement de venir régulièrement frotter son esprit soumis aux lois de la gravité à celui du Saint, évoluant à mille lieux au dessus de lui, dans une sphère inaccessible et à laquelle le jeune homme ne voulait surtout pas accéder. Dit en d’autres termes, le Saint pensait avec son esprit, l’adolescent avec sa tête. Deux mondes, selon lui, inconciliables mais complémentaires.

L’annonce par l’adolescent de son athéisme provoqua une réaction inattendue chez Eisensturm.

-         C’est bien ! Maintenant que tu t’es débarrassé de toutes ces bondieuseries, le travail sérieux peut commencer !

-         Quel travail mon père ?

-         Trouver ton chemin, ta voie, appelle ça comme tu voudras ! Enfin,  penser par toi-même…Exerce ton libre arbitre !

-         Mais, je ne crois plus en Dieu !

-         Des tas de fumiers croient en Dieu !

-         Mais vous mon père, Dieu, la crucifixion, la résurrection enfin tous ces machins, vous y croyez ?

-         Ah, moi ? Tous ces machins, comme tu dis, sont le signe de quelque chose de terrible et merveilleux à la fois. Mais je ne suis pas sur de savoir ce que c’est. Je suis comme toi. Je cherche…

-         Ah ? Alors, je ne suis pas damné ?

-         ….

-          Même un tout petit peu ?

-         Prétentieux !

Le Saint dressa la tête et regarda autour de lui. Il semblait se réveiller d’un long sommeil. Il vit l’adolescent, dit, ah, c’est toi, et se leva pour lui serrer la main. Une odeur subtile flotta dans la pièce. Contrairement aux autres professeurs qui sentaient la sueur, le graillon, les pieds, Eisensturm laissait dans son sillage une odeur d’herbes folles, de thym, de romarin. L’adolescent était persuadé que dans mille ans, lorsque l’on trouverait son corps intact, le Saint continuerait à dégager ce parfum délicat. Une fois de plus le garçon fut frappé de sa pâleur, non pas mortelle, mais si pleine de vie. Un peu de la sienne, beaucoup de celle des autres.

-         Mon père, j’ai fait une découverte extraordinaire ! Je m’en doutais depuis un certain temps, mais à présent j’en ai la certitude !

-         Quoi ? Tu es la réincarnation du Bouddha ?

-         Non, quand même pas !

-         Alors c’est quoi ?

-         Voilà. Je suis juif !

Le Saint émit un long sifflement admiratif….

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