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30 mars 2006

Nobles et gueux

En laissant ma voiture sur le grand parking en face de l’école de l’arme blindée, je me demandais quand je pourrais à nouveau m’en servir. Une fois la grille d’entrée franchie, j’aurai cessé de m’appartenir. Avec le temps, je devais me rendre compte que le plus terrible dans la vie militaire ce n’était pas la discipline, le règlement, les exercices, mais les va et vient incessants entre deux mondes, celui des civils et celui des militaires, mondes coexistant dans la même galaxie, mais situés à des années lumière l’un de l’autre. Deux mois en isolement dans notre bulle de la forêt noire m’avaient fait oublier qu’au dehors la vie continuait. Cinq jours de permission m’avaient redonné le goût de certaines choses, presque oubliées.

Vue de l’extérieur, l’école avait une certaine allure. Des bâtiments austères en pierre de taille grise entourant une grande place d’arme. Flottait dans l’air une odeur étrange, faite d’un mélange de cuir, de bois, de métal, de graisse d’arme, d’étoffe mouillée et de crottin de cheval. Plus tard, je l’identifiai comme le parfum de la tradition. Pas grand-chose n’avait du changer durant les trois derniers siècles, surtout pas l’adjudant qui faisait fonction de chef de poste de garde, à l’entrée. Quand j’eus fini de me présenter…EOR machin chose, blablabla,  à vos ordre mon adjudant…ce dernier me fit remarquer que dans la cavalerie un adjudant avait droit au titre de mon lieutenant, le mon n’étant bien entendu pas un possessif affectueux comme je l’avais longtemps cru, mon adjudant à moi, mais la contraction de monsieur… Et vous savez pourquoi ?... Non mon adjutenant… Parce qu’à la bataille de ? (là, franchement, j’ai oublié), un adjudant remplaça son lieutenant tué au combat et mena les troupes à la victoire. Et puisqu’on y est, sachez qu’il n’y a pas de sergents ici, seulement des maréchaux des logis, pas de caporaux mais des brigadiers ! Ca vous en bouche un coin mon petit biffin ?...  C’était un homme d’une maigreur extrême qui me fit  penser à Salvador Dali avec sa moustache taillée en croc, agressivement pointée vers l’avant.

 Après avoir inspecté ma feuille de route, il m’envoya dans un bâtiment situé à l’autre bout de la place d’arme. Là, un capitaine me remit un questionnaire que je complétai dans une grande salle meublée de tables et de chaises, comme une salle de classe, où se pressaient déjà certains de mes camarades de « promotion »,  c’est du moins ce que proclamait le panneau fixé sur la porte : promotion 77/02.

J’avais le choix entre plusieurs brigades en fonction du matériel utilisé : EBR (engins blindés de reconnaissance), AML (automitrailleuse légère), AMX 13 (char de combat de l’ancienne génération), AMX 30 (char de combat de dernière génération, canon de  105  couplé à une mitrailleuse de 12,7, moteur Hispano Suiza développant 700 chevaux, équipage de quatre hommes). Sans hésiter, je choisis l’AMX 30. On en disait le plus grand bien.

Après avoir rendu mon questionnaire rempli au capitaine, je m’immergeai dans l’observation de mes nouveaux camarades. Je remarquai que j’étais le seul à porter sur ma manche gauche l’écusson multicolore des FFA (forces françaises en Allemagne). J’étais le seul biffin aussi (épaulettes noires). Tous les autres portaient déjà les épaulettes grises de la cavalerie. En passant au crible le nom des arrivants (chaque militaire portait alors son nom inscrit sur son treillis ou dans un badge fixé sur la tenue de sortie) je m’aperçus qu’il y avait beaucoup de ci-devant. Du beau linge. Ils cumulaient en général le statut de ci-devant avec celui d’élève des grandes écoles, composant ainsi les deux tiers de la promotion. Enarques, ENM et HEC se retrouvaient en échangeant des exclamations ravies. A l’entrée, ils avaient salué le capitaine avec la condescendance dévolue à un planton vaguement familier, juste un peu sénile peut-être. J’avais mis un soin particulier à ce salut, le premier du à un officier en ce lieu. Ca avait claqué comme un coup de fouet. J’avais gueulé mon identité, mon grade, les yeux vrillés dans ceux du capitaine, le menton agressivement pointé dans sa direction. Il avait eu pour moi le regard reconnaissant que le Christ agonisant sur sa croix avait du avoir pour le bon larron. Pour les « grands écoliers », les EOR n’étaient pas un choix, mais une obligation. Après deux ou trois semaines de formation accélérée dans divers régiments, ils se trouvaient propulsés à Saumur pour quatre mois d’école. Le dernier tiers de la promotion était composé par des gueux comme moi, vaguement diplômés,  issus de la troupe après deux mois de formation. Nous faisions donc figure d’anciens.

C’est alors que je remarquai un  personnage à l’étrange dégaine. Une petite tête sur un corps massif, le béret posé à la landaise, la cravate de travers, la vareuse déboutonnée, la braguette ouverte. Un pas en avant, deux pas en arrière, un entrechat sur le côté, une rotation du tronc, son lourd paquetage balaya quelques chaises vides qui tombèrent avec fracas… Un stylo ! Qui peut me prêter un stylo ?... Il fit cette demande avec une solennité et des accents tout à fait gaulliens. N’y manquaient pas même les trémolos dans la voix. Un frapadingue ! J’agitai mon stylo en l’air. Il se précipita vers moi, entraînant d’autres chaises dans son sillage et me tendit une large main… Burnous… Pierre du Burnous de Fistule*…Enchanté… Une grande amitié venait de naître.

Dans une atmosphère de rentrée de classes, quatre capitaines, un par brigade, firent leur apparition dans la salle. Fixe ! Repos ! (en langage militaire ça donne… Heutch ! Poooooo !)

Suivit la lecture des noms et de leur affectation. Burnous, moi et dix-huit autres camarades, tous gueux (hormis Burnous, ci-devant et énarque), nous fûmes incorporés à la brigade des AMX30.

Les ci-devant semblaient avoir un goût immodéré pour les EBR… Normal, me chuchota Burnous à l’oreille, ils sont totalement obsolètes et vont aussi vite en marche arrière qu’en marche avant !...Je ne sus sur le moment s’il me parlait des ci-devant ou des EBR…

 Mais déjà un bruit circulait dans les travées de la salle de classe avec la rapidité qu’on connaît à la vitesse de propagation des bruits dans un univers fonctionnant en vase clos, phénomène encore amplifié par ces accélérateurs de bruits que sont les énarques. Le camp du Richard. Nous allions tous être expédiés pour quinze jours au camp du Richard ! L’aventure continuait.

* Tous les patronymes ont été modifiés. Toutefois je me suis attaché à leur conserver leur sonorité d’origine. J’aurais pu n’utiliser que les prénoms, mais cela eût été trahir l’esprit des lieux, car ce n’était que par nos patronymes que nous nous connaissions.

Commentaires

Rien à voir, mais pour info. Je sais que ça t'intéressera:

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1- href="mailto:0@2">0@2-3224,36-756167@51-756281,0.html

Écrit par : Léo | 02 avril 2006

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1- href="mailto:0@2">0@2-3224,36-756167@51-756281,0.html

Heureusement, bientôt (enfin, j'espère), Esteban va quitter sa république bananière pour venir s'installer avec moi aux Etats Unis Mexicains!

Écrit par : oliviermb | 02 avril 2006

(bon, bah le lien ne marche pas) Esteban ne va jamais arriver à trouver la page tout seul.

Écrit par : oliviermb | 02 avril 2006

http://www.

lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3224,36-756167@51-756281,0.html

Écrit par : oliviermb | 02 avril 2006

Voilà (au-dessus) la bonne adresse, mais il faut tout coller ensemble, bien sûr.

Écrit par : oliviermb | 02 avril 2006

Du coup, ça fait plein de commentaires. Esteban aime qu'on le commente à foison, alors ne vous sentez pas gênés, surtout!

Écrit par : oliviermb | 02 avril 2006

Merci, Léo. Je connaissais déjà ces détails croustillants sur les moeurs politiques locales. A cela il faut ajouter que cinquante pour cent de la population active travaille dans la fonction publique qu'elle soit territoriale ou d'Etat. La Polynésie ne produit rien, pas même des bananes. C'est une république paperassière!

Écrit par : manutara | 02 avril 2006

Les commentaires sont fermés.