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25 mars 2006

Une tente pour deux

Parmi les exercices les plus redoutés, il y avait la nuit passée sur le terrain par des températures oscillant entre moins dix et moins vingt degrés. Pour cela il nous fallait évoluer en binômes. En effet, si chacun d’entre nous était bien équipé d’un sac de couchage, dans notre sac à dos, nous ne disposions que d’une demie tente canadienne et de la moitié des piquets nécessaires à son montage, afin de nous rappeler, je le suppose, que sur le terrain, seuls nous n’étions rien, mais que notre survie, bien souvent, ne tenait qu’au bon vouloir d’un camarade. Les demies tentes étaient alors boutonnées ensemble pour ne plus en former qu’une. C’est en ce sens que je les qualifiais de saint-simoniennes. Restait à choisir sa « tente moitié » avec d’autant plus de soin que l’espace était exigu et les frictions corporelles inévitables. Je n’eus pas vraiment à choisir, ou plutôt, le choix s’imposa de lui-même.

Le deuxième jour du stage, alors que nous faisions une longue randonnée à ski et à pieds, j’avais aidé un de mes camarades, souffrant de l’inévitable tendinite des débutants, en le délestant de son sac à dos pour m’en charger jusqu’à notre retour au camp, tard dans la soirée. A la fin du stage, je sus que ce geste anodin et spontané (je suis con de naissance) me valut une excellente « note de gueule » (comme on appelait alors l’appréciation personnelle) de la part du sergent H***. Mais cela eut une conséquence beaucoup plus immédiate. Le camarade secouru, un petit breton pas marin pour un sou (appelons-le Loïc) âgé d’à peine dix-neuf ans, avait vécu jusque là dans les jupes de sa mère et découvrait avec effroi les rigueurs de la vie militaire et celles du climat de cette partie inhospitalière du globe. Pour moi, après huit années passées au petit séminaire, rompu, en outre, aux courses en montagne, tout cela n’était qu’enfantillages. Mais aux yeux de Loïc, je m’étais mué en son sauveur. Il devint donc mon ombre, ma chose. Au début, cette béate admiration m’incommoda franchement. Je n’ai pas l’habitude d’inspirer la sympathie.

Le soir, dans la chambrée, si je faisais mine de quitter la pièce il me demandait d’un air inquiet, presque désespéré…Où tu vas ?... Me doucher…Il se saisissait alors de sa serviette et me disait, je viens avec toi. La salle de bain commune, une grande pièce carrelée, très propre, ne favorisait ni l’intimité, ni la modestie. D’un coté une dizaine de pommes de douche fixées côte à côte, de l’autre une dizaine de lavabos surmontés d’un grand miroir qui renvoyait aux doucheurs leur image de jeunes éphèbes savonneux. Loïc avait un visage disgracieux recouvert d’une acné apparemment irréductible. Par la magie de la nudité, perdu dans les brumes des vapeurs d’eau chaude, il devenait étonnamment beau. Je devais alors m’efforcer de penser à des choses très désagréables pour ne point laisser paraître mon trouble, n’y parvenant que très imparfaitement, ce qui faisait rougir le petit breton au sexe minuscule. Le silence étant un aveu de culpabilité, je lui déclarais alors…tu me fais bander, c’est comme ça, faut t’y faire… ce qui le faisait beaucoup rire. Un rire un peu forcé…

 Le matin, il se rasait et se brossait les dents à coté de moi, utilisant mon dentifrice et ma mousse à raser. Au début avec un…je peux ?...timide, puis, le temps passant, avec la désinvolture que donne un amitié de trente ans. Mais des circonstances exceptionnelles ne forgent-elles pas souvent des amitiés hors du commun ?

A l’ordinaire il me faisait face, s’efforçant de calquer ses manières de table sur les miennes (qui sont loin d’être parfaites). J’arrivai néanmoins à lui faire perdre l’habitude de partir à la recherche d’un aliment coincé entre ses dents au moyen de deux doigts largement enfoncés dans la bouche ou de se moucher à l’air libre en pinçant alternativement ses narines sempiternellement morveuses. Après les repas, j’avais l’habitude d’allumer un Davidoff finement torsadé, qu’un nez soviétique entraîné à la détection des relents méphitiques d’un capitalisme décadent, aurait repéré à des kilomètres. A mon grand désespoir, Loïc y prit goût et je dus partager ma maigre provision de cigares avec lui. Il fallut toutefois le convaincre de ne pas laisser pendre le coûteux objet au coin des lèvres comme une vulgaire gauloise, mais, au contraire, de le tenir fermement entre les dents en lui imprimant un angle agressif vers le haut.

Comme je commençai à m’habituer à son incontournable compagnie et même à y trouver un plaisir  certain, je m’efforçai de modifier ses habitudes vestimentaires. Certes, nous  portions tous le même uniforme, mais il y avait mille manières de le porter. Ainsi, pour nos déplacements à l’intérieur du chalet, nous portions le béret à l’ancre marine (un militaire ne va jamais nue tête). La plupart d’entre nous le portait à la papi Mougeot, c'est-à-dire enfoncé jusqu’aux oreilles. Je lui montrai comment le porter à l’anglaise, tiré sur le coté, l’insigne pointant vers l’avant. Son treillis était un désastre : deux tailles trop grand (Loïc mesurait un mètre soixante). Après plusieurs lavages sous la douche et séchages sur les radiateurs de notre chambrée, j’obtins pour le treillis le rétrécissement adéquat, rendant justice aux proportions harmonieuses du petit breton et mettant ainsi en valeur son joli petit cul.

 Quand, par la magie de la poste militaire, un colis amoureusement préparé par sa maman lui parvenait, je ne sais trop comment, il insistait pour le partager avec moi qui ne recevais jamais rien (dans mon milieu, on n’expédiait pas de saucisson ou de pâté au fils militaire, cela faisait ordinaire !).

On pourrait croire que cette dévotion nous attirait les railleries des autres camarades de mon groupe. Mais je l’ai déjà dit, c’était de joyeux branleurs intelligents, alors ils s’en branlaient joyeusement et intelligemment…Quant aux cadres, ils encourageaient les amitiés viriles. L’ennemi, c’était le solitaire, celui qui restait dans son coin à broyer du noir, celui que rien, apparemment, n’affectait. Il me semble n’avoir jamais connu de corps plus homo…gène que l’armée.

Deux mois passés dans la neige, à marcher, courir, skier, nous perdre, nous retrouver, monter des embuscades, manipuler un armement hétéroclite ne firent pas de nous des hommes, puisque nous en étions déjà, mais nous donnèrent un beau hâle et quelques muscles.

De retour à Offenburg, un général au poitrail chargé de médailles, toutes gagnées lors de batailles perdues, nous fit un beau discours que personne n’écouta. Nous fûmes vingt à être admis dans les écoles d’officiers de diverses armes, certains dans l’infanterie, d’autres dans l’artillerie, d’autres encore dans le train. Pour moi, ce fut l’école de l’arme blindée et de la cavalerie à Saumur. Lorsque Loïc sortit du bureau où le lieutenant nous recevait individuellement pour nous donner les résultats du stage, je vis tout de suite à ses yeux remplis de larmes qu’il ne faisait pas partie des élus. Dans un souffle, il me dit…trop jeune, bordel,  ils viennent tout juste de se rendre compte que je suis trop jeune  pour faire un bon officier !... Manque de prestance, me glissa à l’oreille, plus tard, le lieutenant en me désignant discrètement mon ami d’un air navré. Il ajouta, avec un clin d’œil malicieux…malgré tous vos efforts…

Une permission de cinq jours en poche, nous attendions, Loïc et moi, sur la quai de la gare de Strasbourg, les trains qui devaient nous mener, lui à Rennes, moi en Suisse. A l’issue de la PLD, je devais rejoindre Saumur et lui retourner à Offenburg avec le grade de caporal chef.

L’idée que dans moins d’une heure nous serions séparés, nous semblait absurde, irréelle.

Je n’avais jamais remarqué qu’Orly fût particulièrement triste, avec ou sans Bécaud, par contre la gare de Strasbourg en plein hiver était certainement dans le top ten des lieux les plus lugubres au monde ! Alors pour nous rassurer… On s’écrira hein, t’as mon adresse et puis on se reverra pendant ou après le service… Oui après le service on aura tout le temps… C’est vrai, un voyage en Bretagne c’est rien pour toi qui as tant voyagé…Voilà ton train, tu vas pas chialer, hein, sinon moi aussi… Non mon lieutenant, je chialerai pas… Oh, pas si vite, j’ai encore quatre mois à en baver, toi t’as de la chance, t’es peinard maintenant…Oui, peinard…Allez vas-y, le train va partir… Mon adresse, ne perds pas mon adresse !...

Je ne revis jamais le petit breton pas marin pour un sou.

 

 

Commentaires

les tiennes (qui sont loin d’être parfaites)... je suis sûr que tu as écrit ça pour m'éviter de le dire ici, ce que je n'aurais sans doute pas manqué de faire, si tu n'avais pas été si prévoyant.

Écrit par : oliviermb | 26 mars 2006

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