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23 mars 2006

Sports d'hiver

L’embarquement s’était passé dans une panique totale, la plupart de mes camarades n’ayant jamais mis les pieds dans un aéronef, alors un hélicoptère…Le hurlement des turbines, celui des sergents, le déplacement d’air créé par les pâles, les paquetages, les caisses, un gars qui se mit à vomir, un autre à pleurer, les ordres, les contre-ordres, ce groupe dans cet hélico, non pas celui-là, l’autre, attention à votre fusil vous êtes en train d’éborgner votre camarade, mes pieds bordel, t’es en train de me marcher sur les pieds, ton paquetage ducon t’as oublié ton paquetage, non y a pas de toilettes à bord, tu pisseras un autre jour, la pharmacie où est la pharmacie, pas ça, crétin, ce sont les grenades… finalement, en cinq minutes, nous ne nous en étions pas si mal tirés que ça !

 Assis à proximité du poste de pilotage, je prêtai plus attention au maniement de l’engin qu’à notre situation. Je préparai à l’époque ma licence de pilote privé et tout ce qui tenait en l’air me passionnait. D’après les instruments de vol, nous nous dirigions vers le sud sud-est à une vitesse d’une centaine de nœuds. Par les hublots nous voyions peu à peu les maisons, les routes et les champs remplacés par les sommets arrondis de la forêt noire, recouverts de neige à cette époque de l’année Le vol dura une heure environ, au bout de laquelle l’appareil s’immobilisa en vol stationnaire au-dessus d’un glacis enneigé sommairement dégagé. La porte coulissante s’ouvrit sur un froid glacial et une poussière de neige soulevée par les pales du rotor.

Je n’avais pas choisi les chasseurs alpins mais je passai une grande partie des deux mois suivants les skis aux pieds, si l’on peut appeler skis, les lattes de bois pourvues de fixation antédiluviennes que nous adaptions à nos bottes fourrées.

Quand nous ne dormions pas dans nos tentes saint simoniennes, nous logions dans un grand chalet perdu au milieu des sapins, ce qui donnait définitivement à ce stage de survie en « conditions extrêmes » un petit air de sports d’hiver. Les journées se passaient surtout en exercices d’orientation qui se terminaient souvent dans l’unique village des environs que nous avions fini par découvrir, malgré toutes les précautions du « haut commandement » qui s’entêtait à nous voir derrière les lignes ennemies. Là, histoire de voir s’il n’y avait pas d’ennemis venus de l’est (comme nous appelions alors pudiquement les soviétiques) nous faisions une mission de reconnaissance « zum frohlichen Bauer » qui servait d’excellents chocolats chauds et de délicieuses forêts noires. Nous les mangions avec d’autant plus de délectation que notre sergent nous avait promis qu’il nous en ferait bouffer, de la forêt noire. Nous évoluions par groupes de cinq et nos apparitions en fin de journée à des stades plus ou moins avancés de congélation étaient l’occasion d’un concert de lamentations de la part de Frau K***, la propriétaire des lieux dont le mari avait achevé sa brève existence quelque part sur le front de l’est,  trente années auparavant… Ach, meine Gute, diese arme Burschen ! Hilda komm schnell! Die Franzosen!....Hilda était sa fille trentenaire qu’elle offrait en promotion avec ses cafés et ses forêts noires dans le fol espoir de voir un de ces exotiques soldats l’emmener dans sa lointaine patrie. Hilda était une brave fille, c'est-à-dire que le volume de ses avant bras devait dépasser celui de la cuisse du plus gros d’entre nous. C’est elle qui nous ramenait au « camp » dans son Unimog après nos agapes, nous épargnant ainsi dix kilomètres dans la neige, le froid et la nuit. Evidemment, elle prenait soin de nous déposer quelques centaines de mètres avant d’arriver à destination. Là, nous nous roulions dans la neige, chaussions nos skis et adoptions la mine décomposée de survivants du radeau d’une « Méduse » congelée…

Bien sur, nous n’étions pas tous les jours laissés, ainsi, livrés à nous-mêmes. Il y eut aussi des exercices de tir et surtout les séances de jets de grenades offensives.

 Il y avait dans mon groupe un catalan nommé Martinez, un type épatant qui commençait toutes ses phrases par, oh con. Il était champion de course à pieds sur je ne sais plus quelle distance et espérait, à la fin du stage, être incorporé au bataillon de Joinville. Toutefois, comme tous les sportifs de haut niveau, il était extrêmement fragile et arrivait à se froisser des muscles aux noms impossibles dont j’ignorais tout simplement qu’ils trouvassent leur place dans le corps humain. Evidemment, il ne réussit jamais à terminer une marche autrement que sur nos épaules. Il avait une petite moustache à la Chaplin et se déplaçait avec la grâce d’un danseur argentin.

Pour l’initiation au lancer de grenades, chaque groupe prenait place au fond d’une petite tranchée protégée par un parapet en ciment. Un à un nous devions dégoupiller une grenade, la regoupiller, la dégoupiller à nouveau et la tenir une minute serrée dans la main en faisant bien attention de ne pas lâcher la cuillère. A l’issue de ce petit test, le sergent, qui se tenait derrière nous,  glissait sa main sous nos vêtements et la laissait un moment à la place du cœur, à même la peau, pour en mesurer les battements délateurs de notre niveau émotionnel. Enfin, au signal donné, nous lâchions la cuillère, comptions lentement un, deux, trois et lancions par-dessus le parapet la grenade qui explosait (aussi loin que possible) dans la neige en faisant un bruit sourd. Quand ce fut le tour de Martinez, le sergent prit un peu de neige dans la main avant de la glisser sous les innombrables couches de pulls du catalan perpétuellement frigorifié. Celui-ci fit un bond en émettant un, oh con, strident et…lâcha la grenade qui s’enfonça à nos pieds dans la neige. La suite fut très rapide, moins de cinq secondes…Le temps nécessaire pour « gicler » hors d’une tranchée, faire quelques pas et nous jeter à plat ventre dans la neige. L’explosion, dont l’onde de choc resta prisonnière de la tranchée,  fut accompagnée d’un geyser de neige et de terre du plus bel effet.

 

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