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16 mars 2006

Manu militari

Le jour où je me retrouvai entièrement nu (j’aurais pu me contenter de dire nu, mais je trouve littérairement plus décent d’habiller un peu cet adjectif d’un adverbe suggérant que cette nudité injustifiée aurait pu n’être que partielle)  au milieu d’une centaine de garçons de mon âge, je compris que l’armée allait me plaire. C’était en juin 1976 à Macon et j’avais vingt deux ans. J’attendais avec mes camarades le verdict du médecin militaire qui nous recevait un par un dans une petite pièce poussiéreuse. C’était un capitaine d’une quarantaine d’années, prématurément vieilli par ce défilé incessant de membres de corps divers pas toujours bien constitués. Il leva sur moi des yeux de cocker battu… Vous êtes circoncis ?... Je songeai, il est bigleux ou quoi et répondis, non, mon capitaine, c’est l’usure !

Je pensais qu’il allait faire, ouaf, ouaf, très drôle ou quelque chose de ce genre. Mais, non. Son regard fit plusieurs fois l’aller retour entre lui et moi… L’usure, hein ?... Le capitaine émit un premier rugissement, puis il donna un grand coup de poing sur son bureau, faisant tressauter toute une série de tampons. Affolé, je lançai un regard en coin à la recrue chargée de peser- mesurer- faire souffler. Le jeune homme leva les yeux au ciel. Pendant ce temps, le toubib avait commencé à rebondir sur son siège en émettant un étrange bruit de gorge. Son visage inexpressif devint mauve. Il parvint à articuler d’une voix subitement haut perchée… La bite Wonder qui ne s’use que si l’on s’en sert… Il fut interrompu par une nouvelle série de raclements gutturaux et de mouvements désordonnés de tout son corps. Tandis que des larmes sourdaient au coin de ses paupières, il émit une suite de barrissements ponctuée par un pet sonore, ce qui relança son incompréhensible hilarité. Alors que je quittai la pièce, passablement perplexe et bon pour le service, la recrue me glissa à l’oreille, bienvenu dans la grande muette ! Pour souligner ses propos, il me donna une petite tape amicale sur les fesses.

J’avais, avec quelques autres, obtenu la note maximale aux tests de connaissance (nombre de roues d’un tricycle ? 5+2= ? etc.…) et mon diplôme universitaire me rendait éligible pour les EOR (élèves officiers de réserve). Je signai donc un document où je m’engageais à donner six mois supplémentaires (six mois de rabe comme on disait alors) de ma vie à la nation, outre l’année normale de service militaire, pour justifier de ma formation et ce, à un prix discount. La solde d’un aspirant était alors de cinq cents francs français et une cartouche de Gauloises sans filtre  par mois. Il y avait quand même un avantage notable : le choix de son arme. Je choisis l’arme blindée.

Six mois plus tard, je débarquai à Offenburg, en Allemagne, dans un régiment… d’infanterie de marine pour intégrer un PPEOR (peloton préparatoire d’élève officier de réserve) comprenant une trentaine d’élèves. Je me consolai avec l’ancre de marine figurant sur nos bérets.

Je fus agréablement surpris. Je m’imaginais l’inévitable adjudant nous tenant le discours que, dans ma tête, se devait de tenir tout adjudant digne de ce nom à de nouvelles recrues… Bande de pédales, petites salopes efféminées, intellectuels de mes deux, je vais faire de vous des hommes, des vrais !...Mais pas du tout. Notre chef de peloton était un tout jeune lieutenant d’une distinction exquise. Il nous dit, messieurs, vous êtes l’élite (?) de la nation. Durant les deux mois que j’aurai le plaisir de passer avec vous, je m’efforcerai de mettre vos corps en adéquation avec vos esprits. Mens sana, in corpore sano ! Ne me décevez pas ! Rompez !

 Comme on nous l’avait appris à notre arrivée, nous gueulâmes tous, sans grand enthousiasme, MARSOUINS ! C’est ce que nous étions devenus, des marsouins…

Pendant la semaine qui suivit notre incorporation, on nous apprit les rudiments de la vie militaire, à marcher au pas, à saluer, à nous habiller, à faire les lits au carré, enfin bref, rien que des choses passionnantes.

Il y eut aussi le passage chez le responsable du service de l’habillement. En plus des tenues réglementaires, celui-ci nous remit, avec des mimiques gourmandes, des vestes polaires, des bottes fourrées et, cerise sur le gâteau (selon lui), des toques ressemblant aux chapkas des soldats de l’armée rouge. Il n’y manquait que l’étoile rouge. A nos questions, il répondit par un énigmatique, dotation spéciale pour messieurs les élèves officiers. Nous étions en décembre, mais quand même…Il y eut également le passage obligé chez le coiffeur. Je craignais la boule à zéro. Nous fûmes transformés en zazous ! Nuque dégagée et épaisse touffe de cheveux sur le sommet du crâne !

 Nous étions maintenus à l’écart de la troupe dans un bâtiment visiblement refait à neuf, repartis en groupes de six dans des chambrées très propres. A la tête de chaque groupe, un sergent, apparemment choisi avec soin. Avec les cinq camarades qui m’échurent en partage dans mon groupe, ce fut le coup de foudre dès le premier jour. Tous des branleurs dotés d’un solide sens de l’humour ! Notre sergent était un alsacien à la mine renfrognée. Au premier abord,  nous crûmes que c’était un nazi. A la fin du stage, nous nous serions fait tuer pour lui !

Dix jours après notre arrivée, nous fûmes réveillés par le sergent H***… Faites votre paquetage ! Tenue grand froid ! Ensuite, au pas de course, direction l’armurerie pour percevoir votre armement individuel…

Une heure plus tard nous étions alignés sur le terrain de foot dans l’incertitude la plus totale quant à notre destin. Un Berliet, chargé de matériel,  de vivres et de munitions, attendait stationné à quelques pas de là. Les cadres se consultaient en jetant de temps en temps un coup d’œil au ciel gris de décembre. Le lieutenant, magnifique dans sa tenue de tovaritch, parlait dans une radio qu’un marsouin à l’air déprimé portait sur le dos. Ce fut d’abord une lointaine vibration qui de seconde en seconde prit de l’ampleur pour se transformer en un vrombissement assourdissant. Trois hélicoptères pumas atterrirent en formation serrée sur le terrain de foot, envoyant nos chapkas voler aux quatre coins de l’horizon. Bon Dieu, c’était beau ! J’en eus la chaire de poule !

Cinq minutes plus tard nous étions en l’air, en route pour une destination inconnue.

Commentaires

Et dire qu'il y a cinquante ans, je chantais "L'artillerie de marine, voilà mes amours, et je l'aimerai, je l'aimerai sans cesse ..."
Bref ! J'ai donc lu, avec délices, ce roman magique qu'est Kafka sur le rivage. C'est un des livres que je ne quitterai pas, les personnages sont tellement extraordinaires (de la même façon, je ne me séparerais pas du Petit Prince, du Grand Meaulnes, du Jeune homme vert de Déon, de Tendre Jeudi, de l'Arrache coeur Salinger et bien d'autres ...)
et l'ensemble, je répète magique, onirique à souhait, j'ai donc beaucoup aimé. Mais, cher Manutara, je me permets de te signaler que les Bébés de la consigne, c'est de Ryu Murakami et non de Haruki M.
Tant mieux, pour Ryu, on parle de désespéré, sordide, trash, etc. "Kafka" est au contraire, d'une certaine façon, plein d'espoir. Amicalement, à bientôt.

Écrit par : les-melis-melos-de-maola | 16 mars 2006

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