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15 mars 2006

After eight

Dès que la bienséance m’y autorisa, je quittai la table en prétextant un mal de tête é-pou-van-table… Je traversai la salle à manger d’une démarche chancelante (j’aimais bien en faire des tonnes). Juste avant de franchir le seuil, je me retournai pour juger de l’effet produit par ma sortie. Indifférence générale ! Pire que cela. Profitant de ce que mes parents et le padre fussent abîmés dans la contemplation d’une toile représentant un vieux satyre lutinant une grosse ménagère de moins de cinquante ans à moitié nue, Anton émit à mon intention, de sa bouche en cul de poule, une succession de baisers silencieux. Je lui exhibai mon majeur dressé.

Avant de refermer derrière moi la porte de ma chambre, je suspendis un panneau récupéré dans un hôtel ibérique, NO MOLESTAR ! Car il ne s’agissait plus de ne pas me déranger ou d’éviter de me disturber, mais bien de ne pas me molester. Je ne poussai toutefois pas la goujaterie jusqu’à fermer la porte à clé !

J’étais  couché et avais eu le temps de lire une centaine de page de « madame Bovary » sans en retenir un seul mot, sentant monter en moi les ondes négatives qu’une indignation croissante envoyait à mon cortex paralysé. J’étais partagé entre la contrariété que faisait naître en moi cette cohabitation forcée et une excitation malsaine sur laquelle je n’arrivais pas à mettre de nom. A deux reprises l’escalier monumental avait émis ses craquements sinistres. Une fois avec légèreté et dignité, cela devait être mon père qui montait se coucher, la fois suivante avec lourdeur et vulgarité. J’entrouvris légèrement la porte et vit le padre embouquer l’escalier menant aux étages supérieurs en se grattant les fesses. Du salon me parvinrent des rires. L’aboiement de hyène d’Anton et le « Lachen » distingué de ma mère. Ma mère riait en allemand. Je descendis la première volée de marches de l’escalier sur la pointe des pieds, puis tapi à plat ventre sur le palier, observai le salon entre les piliers sculptés de la rambarde. Ils étaient là tous les deux, Anton vautré sur un Récamier et ma mère assise dans un interminable fauteuil « Louis je ne sais plus combien ». Ils rigolaient en buvant. Anton avait l’air comblé du gamin qu’on traite comme un adulte, tandis que sur les lèvres de ma mère flottait un sourire éthéré que j’avais, avec l’expérience, fini par baptiser sourire Johnny Walker. Ma mère  parlait de son aventureuse jeunesse. Issue d’une famille ruinée de la petite noblesse  Austro-hongroise, elle avait appris à piloter dans les années trente puis tenté de faire le tour du monde en avion avec une amie. Pour une femme, à l’époque, cela n’était pas gagné d’avance ! L’aventure s’était arrêtée au Caire où, pour survivre,  elle intégra une troupe de théâtre itinérante. C’est là qu’elle rencontra mon père.

Je regagnai ma chambre, rongé par la jalousie. J’enviais la désinvolture avec laquelle Anton évoluait dans le monde des adultes du haut de ses dix-sept ans. Devant le grand miroir de la salle de bain, j’imitai en sourdine son rire et ses mimiques… Uh, uh, uh ! But it’s creasy ! Unbelievable ! Oh, nooo !

Je m’éveillai en sursaut. Un poids m’écrasait les jambes en travers de mon lit. Dans l’obscurité, je distribuai des ruades dans la masse inerte qui finit par se répandre sur le plancher en produisant le bruit écoeurant d’une papaye pourrie au contact d’un sol gorgé d’eau.  J’allumais en jurant et vis Anton  complètement éteint, étalé à mes pieds comme une descente de lit. Je descendis donc de mon lit en le foulant aux pieds, faisant avorter dans l’œuf sa pitoyable tentative pour se remettre debout.  Que faire ? Sortir de ma chambre et me mettre à hurler comme une femmelette effarouchée ?… A l’aide ! Anton est devenu fou !... Ridicule. La seule partie visible de son visage était son gros nez. Ce nez orphelin, à la dérive dans cette mer de cheveux châtains (comme les miens)  m’émut. Le garçon qui se cachait derrière un pif pareil ne pouvait être tout à fait mauvais.  Imprégné de culture judéo-chrétienne, je décidai donc de tendre une main secourable à Anton. Un pied plutôt. Point trop n’en faut ! Je lui donnai de petits coups de pieds dans les côtes. Un pied nu dans les côtes, ce n’est pas méchant, hein ? Tout juste stimulant. Ca a un petit côté secourable même…Stand up, you dog !...J’avais décidé, à cet instant, que l’individu se contorsionnant en bavant sur mon tapis n’avait plus l’air d’une fouine, mais d’un chien qui demandait qu’on le caressât. Je lui caressais donc les côtes du bout de mon pied. Anton avait l’air d’aimer ça et se mit à japper de contentement. Le ventre ensuite. Pour m’aider, Anton retira sa chemise, dévoilant un torse imberbe d’une blancheur malsaine. Tandis que je lui massais vigoureusement la poitrine, une poitrine creuse de phtisique, une agréable sensation de chaleur envahit mon pied, monta le long de ma jambe et se communiqua à mon bas ventre. Anton  se redressa et tenta d’agripper la protubérance qui déformait le devant de mon kimono. Je la lui laissai effleurer un bref instant, puis le renvoyai au sol d’une pression du pied. Il découvrit ses petites dents effilées et me dit, little bitch ! Pour ne pas le décevoir, je fis glisser mon pied vers son entrejambe….

Dix ans plus tard, j’étais à Londres pour quelques jours afin de compléter ma provision de cartes marines. Pour le jeune homme de vingt quatre ans que j’étais alors, dix ans, c’est une vie ! J’avais eu le temps de terminer mes études secondaires, finir mes études universitaires et faire mon service militaire. J’éprouvais une sensation proche de l’euphorie. Derrière moi, les rites initiatiques. Devant moi, une vie que j’espérais aventureuse. « L’île de feu », m’attendait à Rotterdam, tirant avec impatience sur ses amarres.

 Avant de quitter Londres, je voulais toutefois faire une dernière chose : retrouver la trace d’Anton. J’avais peu d’éléments pour y parvenir, juste l’adresse de son  oncle, le padre, griffonnée sur un bout de papier avant de quitter M***.

Je trouvai l’endroit sans problèmes. Un immeuble cossu dans une banlieue aisée. Pas de concierge. Je sonnai donc à la première porte. Une charmante vieille dame m’ouvrit. Je lui donnai le nom complet du padre et lui demandai s’il habitait toujours l’immeuble. Elle mit la main devant la bouche… Mister D*** ? Oh God gracious ! Come in, come in !

Elle m’installa devant un thé et des scones tout en me racontant, au comble d’une excitation ravie, que le padre avait été retrouvé égorgé dans son appartement, deux ans plus tôt. Le coupable ? (Elle me donna sur la cuisse un petit coup du plat de la main en me faisant un clin d’œil complice). Son boy-friend ! Elle précisa, un garçon de dix huit ans, vous vous rendez compte ? Oui, je crois que je commençais. Avait-elle connu Anton, le neveu de mister D*** ? Oui, elle se rappelait bien d’Anton. Un gentil garçon celui-là. Il avait disparu un jour. Pfuit ! Mais ce n’était pas son neveu. Il était comme les autres… enfin vous me comprenez ?... Oui très bien. Mais il me semble que mister D*** était pasteur ou un truc dans ce genre…Dieu du ciel, non ! C’était un vieux cochon qui vivait entouré de jeunes hommes.

Dans le taxi qui me ramenait à mon hôtel je songeai qu’Anton m’avait bien eu, dans tous les sens du terme. Il ne m’avoua qu’une seule chose pendant les quelques jours où il partagea ma chambre : c’est que le premier soir, il était loin d’être aussi ivre qu’il le prétendait. Il espérait juste que sa prétendue ébriété me désinhiberait ! Acertado ! Dans un sens, cela me rassura : ce n’est pas un ivrogne que ma mère avait laissé pénétrer dans ma chambre !

Quant au motif de la visite du padre à M***, en ce beau mois de mai soixante huit, je finis par le connaître, bien des années plus tard. Mais, c’est une histoire qui ne m’appartient pas, alors…

 

 

Commentaires

Comment???!!!! C'est tout? Tu ne nous fais voir que son gros nez? Et le reste alors? L'image d'Anton étalé à tes pieds comme une descente de lit laissait pourtant croire qu'il allait s'en passer de bien belles...

Écrit par : oliviermb | 15 mars 2006

Pareil.

Écrit par : Pierre Tombale | 15 mars 2006

Oui alors,....il ne s'est rien passé ??? hummm...j'en doute!

Écrit par : tinou | 15 mars 2006

Mais non, moi ça me va, tout est suggéré, c'est très fin ;-)
La sobriété de Pierre Tombale me fait rire...

Écrit par : Fleur | 16 mars 2006

Merci Fleur! En fait, Olivier voulait me pousser à la faute, pour me laisser ensuite un commentaire dans le genre: mon Dieu, quel déploiement de lubricité! J'en reste abasourdi!
Tinou, il se passe toujours quelque chose même quand il ne se passe rien...

Écrit par : manutara | 16 mars 2006

Eh bien je suis déçue car , sans bien sûr rentrer dans des détails, tu aurais quand même pu suggérer davantage...Mais chacun ses goûts ! Dorénévant je me contenterai de lire sans mettre le moindre commentaire, cela évitera de passer pour une imbécile à chaque fois !

Écrit par : tinou | 18 mars 2006

C'est quoi ce caprice?????????????????

Écrit par : manutara | 19 mars 2006

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Écrit par : tinou | 19 mars 2006

Les commentaires sont fermés.