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05 mars 2006

Le Saint

Cela avait commencé, comme un mal de tête. Une douleur diffuse d’abord. Puis lancinante. Intolérable enfin. Rien ne prédisposait l’adolescent à endurer semblables  tourments. D’ailleurs, l’adolescent se décida à ne plus les endurer. Plus tout seul. Il voulut en faire partager le désagrément à l’abbé Eisensturm, son ex-confesseur, accessoirement son professeur de religion. Religion pour laquelle le jeune futur homme éprouvait à présent un mépris teinté d’un zeste d’affection. Depuis peu, il était devenu athée. D’un revers de la main, il avait balayé deux mille ans de foi aveugle. Il prit ensuite l’habitude de se promener dans les cloîtres, toisant ses condisciples avec la condescendance de celui qui sait, un sourire méprisant flottant sur ses lèvres sensuelles surmontées d’un fin duvet délateur d’un autre duvet, plus fourni celui-là, qui envahissait petit à petit les régions médianes de son anatomie.

A ce sentiment de supériorité s’était ajouté ensuite la certitude de la différence. Quelques mois auparavant, mettant à profit une interminable convalescence dans la propriété familiale, l’adolescent avait goûté aux joies du sexe. D’un sexe de dimension modeste, il est vrai, appartenant à un garçon, son aîné de quelques années, que le hasard avait mis sur sa route puis dans son lit. La différence, bien entendu, il ne l’attribuait pas à ces galipettes, maintes fois répétées assurément entre les murs austères de cet établissement. Non, la différence résidait en cette absence de honte et la ferme intention de récidiver lorsque l’occasion s’en présenterait.

Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agissait à présent. C’était un sujet autrement plus important qui l’amenait à vouloir consulter le prêtre.

L’adolescent colla l’oreille à la lourde porte de chêne sur laquelle un panneau en carton annoté d’une main fébrile demandait d’entrer sans frapper. L’abbé Eisensturm menait une vie au service des autres. Une jour, alors que le jeune homme, aux prises avec une équation du second degré apparemment insoluble, se rendait dans la chambre de l’abbé Schruntz dont la porte était, elle, équipée d’un feu tricolore (ce qui était l’indice d’une disponibilité plus mesurée), il lui sembla entendre des claquements secs suivis de gémissements étouffés en passant devant la chambre d’Eisensturm.

Il entra donc sans frapper espérant juste ne pas trouver son confesseur en train de se faire rouer ou écarteler.

 L’abbé Eisensturm était effondré sur un prie-Dieu, le visage enfoui dans ses grandes mains d’une blancheur marmoréenne. L’adolescent s’assit sur une des deux chaises en paille qui, avec un petit bureau en bois blanc et un matelas jeté dans un coin de la pièce, constituaient l’unique mobilier de la chambre. Il attendit. Il avait l’habitude. Comme à son accoutumé, l’abbé ne portait qu’une chemise en nylon grisâtre dont les pans recouvraient un pantalon de grossière toile noire, conférant à son propriétaire un aspect juvénile étonnant, rehaussé par une tignasse de jais où aucun peigne ni aucun ciseau ne devaient s’être aventurés depuis longtemps.

Eté comme hiver, l’abbé hantait les couloirs et les cloîtres du petit séminaire dans cette tenue idéale. S’il ignorait le froid sévissant huit mois par an dans cette région inhospitalière du monde, c’est qu’il était consumé de l’intérieur par une foi dévorante. Ses cours de religion étaient autant de Passions dites, déclamées, hurlées, reconstituées, soupirs après soupirs. La salle de classe son Golgotha. L’adolescent se rappelait d’une crucifixion particulièrement éprouvante. Il y avait eut le procès. Puis la condamnation. La flagellation. A chaque coup de fouet, dont tous pouvaient clairement entendre le claquement sinistre retentir, l’abbé crispait sa face livide, ne laissant échapper qu’un long gémissement douloureux. Puis le chemin de croix. Eisensturm, courbé sous le poids d’une charge invisible, tituba entre les tables, s’effondrant régulièrement, remerciant d’un regard chaleureux ceux qui l’aidaient à se relever. Puis il y eut la mise en croix. Il coucha son long corps sur son bureau, les bras écartelés. Au premier clou, il poussa un rugissement effroyable qui remplit la salle de classe d’effroi. Le deuxième clou fut l’occasion d’une plainte aigue se terminant par un sanglot déchirant. A cet instant, la crucifixion fut interrompue par l’irruption du père supérieur persuadé qu’un crime épouvantable était en train de se commettre dans son établissement, ce en quoi il n’avait pas tout à fait tort.

  Tout en contemplant le dos secoué de soubresauts de son confesseur, l’adolescent se remémora la dernière discussion soutenue en ces lieux avec l’abbé. L’adolescent pensa discussion et non confession. Il avait d’emblée mis les choses au point. Il ne pouvait plus prétendre aux secrets de la confession accordés par une religion en laquelle il ne croyait plus. Mais il voulait parler avec Eisensturm. Parce que c’était un foutu Saint. De cela, le jeune homme était  convaincu.  Comment conciliait-il la sainteté de l’un, l’athéisme de l’autre ? De manière très simple.

L’adolescent était persuadé qu’Eisensturm et lui évoluaient dans deux mondes parallèles condamnés à ne jamais se rencontrer : l’un planait dans celui de la spiritualité et l’autre pataugeait dans celui du stupre et du lucre (l’expression lui plaisait). L’adolescent avait définitivement assumé son infériorité ce qui n’excluait nullement de venir régulièrement frotter son esprit soumis aux lois de la gravité à celui du Saint, évoluant à mille lieux au dessus de lui, dans une sphère inaccessible et à laquelle le jeune homme ne voulait surtout pas accéder. Dit en d’autres termes, le Saint pensait avec son esprit, l’adolescent avec sa tête. Deux mondes, selon lui, inconciliables mais complémentaires.

L’annonce par l’adolescent de son athéisme provoqua une réaction inattendue chez Eisensturm.

-         C’est bien ! Maintenant que tu t’es débarrassé de toutes ces bondieuseries, le travail sérieux peut commencer !

-         Quel travail mon père ?

-         Trouver ton chemin, ta voie, appelle ça comme tu voudras ! Enfin,  penser par toi-même…Exerce ton libre arbitre !

-         Mais, je ne crois plus en Dieu !

-         Des tas de fumiers croient en Dieu !

-         Mais vous mon père, Dieu, la crucifixion, la résurrection enfin tous ces machins, vous y croyez ?

-         Ah, moi ? Tous ces machins, comme tu dis, sont le signe de quelque chose de terrible et merveilleux à la fois. Mais je ne suis pas sur de savoir ce que c’est. Je suis comme toi. Je cherche…

-         Ah ? Alors, je ne suis pas damné ?

-         ….

-          Même un tout petit peu ?

-         Prétentieux !

Le Saint dressa la tête et regarda autour de lui. Il semblait se réveiller d’un long sommeil. Il vit l’adolescent, dit, ah, c’est toi, et se leva pour lui serrer la main. Une odeur subtile flotta dans la pièce. Contrairement aux autres professeurs qui sentaient la sueur, le graillon, les pieds, Eisensturm laissait dans son sillage une odeur d’herbes folles, de thym, de romarin. L’adolescent était persuadé que dans mille ans, lorsque l’on trouverait son corps intact, le Saint continuerait à dégager ce parfum délicat. Une fois de plus le garçon fut frappé de sa pâleur, non pas mortelle, mais si pleine de vie. Un peu de la sienne, beaucoup de celle des autres.

-         Mon père, j’ai fait une découverte extraordinaire ! Je m’en doutais depuis un certain temps, mais à présent j’en ai la certitude !

-         Quoi ? Tu es la réincarnation du Bouddha ?

-         Non, quand même pas !

-         Alors c’est quoi ?

-         Voilà. Je suis juif !

Le Saint émit un long sifflement admiratif….

Commentaires

Mais... Tu ne nous as pas raconté, pour Anton! Pour une fois qu'on rencontrait un peu de chair fraîche, dans ce blogue :-(

Écrit par : oliviermb | 05 mars 2006

Je suis un peu frustré moi-aussi (enfin, Olivier ne dit pas tout à fait ça, mais je ne voudrais pas passer pour le seul pervers, d'autant qu'il m'a l'air très très polisson cet Anton).

Écrit par : Pierre Tombale | 06 mars 2006

Si,si Olivier est frustré lui aussi, non pas de ne pas connaitre la suite de l'histoire (je la lui ai racontée), mais parce qu'il était curieux de la lire sur mon blog, de voir comment je pourrais m'en tirer sans sombrer dans la lubricité, ce qui, vue la personnalité d'Anton, n'était pas gagné d'avance!
Quoiqu'il en soit, il y avait une histoire dans l'histoire, puisque la personnalité réellement intéressante n'était pas Anton, mais bien le padre investi d'une mission qui donnait à mon récit des relents d'épopée balzacienne...

Écrit par : manutara | 06 mars 2006

Bon, ne reste qu'à espérer qu'Olivier finisse l'histoire alors ...

Écrit par : Pierre Tombale | 07 mars 2006

Manutara, votre blog est une vraie drogue ! Quelle déception lorsqu'on ne trouve pas la suite des histoires... Allez, un peu de coeur, racontez nous la nuit. J'avais bien senti le côté lubrique du Padre !

Écrit par : Fleur | 09 mars 2006

C'est ce que j'étais en train de lui dire. Depuis quelque temps, les notes se succèdent, dans lesquelles sont annoncées des suites, qui ne viennent jamais. Comment ce fait-ce? Pourquoi n'avons-nous pas eu droit à l'histoire d'Anton? Qu'avez-vous donc fait, tous les deux, que la morale réprouve et qui mérite une telle auto-censure, même en ce début de XXIe siècle, qui n'est pourtant pas le dernier à faire étalage de chairs et humeurs de toutes sortes? Alors?

Écrit par : oliviermb | 10 mars 2006

Je reprends le dernier mot d'Olivier :

ALORS ???????????????????????

Écrit par : Fleur | 12 mars 2006

Mais pourquoi êtes vous tous persuadés qu'il s'est passé quelque chose?

Écrit par : manutara | 13 mars 2006

Parce qu'on commence à te connaître! Avec tes airs de ne pas y toucher, t'as quand même les mains drôlement baladeuses!

Écrit par : oliviermb | 13 mars 2006

Moi????? Mais jamais de la vie...! Comment peux-tu penser des choses pareilles!

Écrit par : manutara | 13 mars 2006

Olivier a raison, ça se sent même à travers vos textes, ces choses là !!! Et si Olivier le dit,... (après tout il vous a approché de près)

Écrit par : Fleur | 14 mars 2006

Ah, la, la! C'est bien ce que je craignais! Mes textes exsudent la lubricité! J'étais sur le point de publier la suite de ma petite histoire, mais votre commentaire, chère Fleur, m'a ouvert les yeux sur ma nature profonde!
Je crois que je vais parler du CPE ou du prochain mondial de foot!

Écrit par : manutara | 14 mars 2006

NOOOOOOOOOOOOOOOOONNNNNNNNNNNNNNN !

Écrit par : Fleur | 14 mars 2006

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