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28 février 2006

Anton

En ce beau mois de mai soixante huit, la révolte grondait à nos portes, un certain ordre social venait à bas et nous allions passer à table.

La cloche du dîner sonna, comme au petit séminaire. Je passai rapidement une chemise et un pantalon et me traînai jusqu’à la salle à manger. Ma mère insistait pour que je fisse l’effort de manger à table, même s’il ne s’agissait que d’ingurgiter un insipide bouillon de légumes accompagné de blanc de poulet.  

 La porte de la véranda avait été laissée ouverte pour faire entrer le printemps et avec lui le chant des oiseaux et le parfum des cerisiers en fleurs. Je jetai un regard nauséeux sur la table et remarquai que deux couverts avaient été rajoutés. Dans la véranda, je notai la présence d’un étranger, debout, de dos, devant la cage des perroquets. Je dis étranger, mais j’aurais pu dire étrangère car ses cheveux démesurément longs lui battaient le creux des reins tandis qu’il agitait la tête en s’évertuant à tirer un son des deux stupides volatiles. Mais le bassin étroit, le petit cul plat et les deux mains enfoncées dans les poches fessières de son pantalon à pattes d’éléphant trahissaient le mâle. Le jeune mâle. J’aurais pu lui dire que Rebecca n’avait jamais prononcé un son intelligible et qu’Eugène ne savait dire que « salut vieux con ». Mais je n’avais pas la fibre sociale, aussi optai-je pour un repli stratégique dans le salon.

Du bureau paternel  provenaient les voix de mes parents et celle, outrancièrement anglo-saxonne, d’un inconnu. J’allai embouquer l’escalier pour regagner mes appartements, lorsque la porte du bureau s’ouvrit. J’avais toujours été surpris de voir que mes parents, qui pourtant connaissaient mon existence depuis un certain temps, ne pouvaient s’empêcher de s’exclamer avec surprise et enthousiasme… ah, Esteban, tu es là !... chaque fois qu’ils me découvraient dans un recoin de la maison. On me présenta l’inconnu sous l’appellation de Padre. Voici le Padre. Rien d’autre. Ah, si… Le padre venait de Londres. Je n’avais qu’à me débrouiller avec ça ! Je lançai un regard sournois, ou du moins l’espérai-je tel, au clergyman.  Costumé de noir, le cou pris dans un col romain, le padre me fit tout de suite une fort mauvaise impression. Ses yeux globuleux d’un bleu sale s’attardèrent quelques instants sur moi, donnant l’impression de vouloir jaillir de leur orbite et rouler à mes pieds. Je m’imaginai les écrasant d’un talon rageur. Il me tendit une main potelée chargée de bagues. L’impression d’étreindre cinq limaces. Discrètement, je m’essuyai la main droite sur mon pantalon. Son nez en forme de pomme de terre nouvelle se fronça dans sa face adipeuse aux coloris chatoyants de postérieur de mandrill. Sa lippe dédaigneuse laissa échapper dans un filet de salive… hu, hu, hello, my boy…

Ma mère se lança dans une longue explication en un sabir germano-anglais sur l’historique de ma maladie… My Sohn has been sehr krank… Ma mère avait toujours l’impression de maîtriser parfaitement les langues étrangères. Un jour, elle voulut parler à un diplomate espagnol de la cousine de mon père mariée à un madrilène. Pour le reste du monde, cousine se dit « prima » en espagnol. Pour ma mère, cousine devait forcément se traduire par « cochina ». Elle parla donc de la « cochina » Machin chose (en prononçant à la perfection cotchina, histoire qu’aucun doute ne subsistât), ce qui a effectivement un sens en espagnol, celui de…  petite cochonne … voire… salope ! Le diplomate resta très… diplomate.

Le jeune homme de la véranda se prénommait Anton, avait dix-sept ans et était le neveu du Padre. Pourquoi un ecclésiastique de l’Eglise anglicane se faisant appeler padre venait-il faire escale à la maison ? Parce qu’il s’agissait bien d’une escale. Le padre ne venait-il, pas de demander qu’on l’excusât un instant afin qu’il puisse se rafraîchir dans SA chambre ? Il y avait aussi ce neveu à tête de fouine avec son museau pointu et ses yeux rapprochés. Un garçon à cheveux longs ! Qui  ne me serra pas même la main, mais, dégainant la sienne un bref instant de la poche revolver de son pantalon, la passa dans mes cheveux en les ébouriffant… Hello, birdy ! You look awful ! Mes parents eurent du mal à garder leur sérieux. Ma mère me demandait souvent si je me cachais à la cave pour rire. Quant à mon père, il me trouvait un rien prétentieux pour mon jeune âge. Voilà ce que c’était que de m’avoir abonné au Monde plutôt qu’à Pilote ! Ils étaient tous devenus fous dans cette maison !

 Pendant les repas nous ne parlions jamais. De rien. Pas même de la pluie et du beau temps. Il aurait pu y avoir des fuites ! En effet, nous mangions sous les regards conjugués du cuisinier sénégalais en tenue blanche et toque, du majordome en uniforme d’opérette et de la gouvernante, une vieille folle dont la bouche tordue n’arrêtait pas un instant de proférer des propos orduriers à l’encontre d’interlocuteurs invisibles. Mais elle était entrée au service de la famille au temps de mon grand père, alors…. Ils étaient donc là, tous les trois, en rang d’oignons derrière le buffet. Le soir c’était toujours un buffet, pour simplifier le service disait ma mère et manger moins gras renchérissait mon père. Je ne sais pas comment il se fait qu’aucun d’entre nous ne soit devenu obèse dans cette famille !

Quand chacun se fut servi (abondamment dans le cas du padre) et eut regagné sa place à table, tous les regards convergèrent vers l’homme d’Eglise. Celui-ci avait déjà attaqué ses pieds de porc en vinaigrette. Il releva la tête, le menton dégoulinant de graisse… Oh yes ! Indeed ! Il marmonna quelques paroles, puis bénit la table et le buffet où Mamadou, le cuisinier, esquiva la bénédiction en déportant son corps vers la droite. Déjà que la manipulation du porc avait exigé des trésors de persuasion de la part de ma mère...

Le padre essaya bien de faire allusion aux évènements. Quels évènements ? répondit mon père en jetant un regard glacial à son interlocuteur tandis que l’écho de l’explosion de grenades lacrymogènes nous parvenait dans le lointain. Pourtant je savais, par la presse, que son usine était occupée et que le drapeau rouge flottait en lieu et place du drapeau tricolore. Mais mon père continuait à se rendre tous les jours à son bureau. J’imaginais la DS noire conduite par le chauffeur raide comme un cierge de Pâques, passant devant une haie de grévistes silencieux, mon père assis à l’arrière, le nez plongé dans le Figaro, feignant d’ignorer les mutins. Il ne fut jamais inquiété.

Ma mère fit remarquer que cette année, la récolte de cerises serait exceptionnelle. Mon père jugeant sans doute l’allusion à ce fruit hautement inopportune, compte tenu des circonstances, nota que le fond de l’air était frais. Le padre surenchérit, d’un ton lugubre, yes very cool !

Anton, assis à côté de moi, agita une écrevisse devant mon nez en ricanant…look at the big spider, birdy !...Non mais, quel taré !

Quand, avant de servir le café et les digestifs, le majordome nettoya la place devant chaque convive au moyen d’une brosse et d’une petite pelle en argent, Anton laissa libre court à son hilarité. Il recula sa chaise, renversa la tête en arrière et émit une espèce de hennissement hystérique. Ma mère saisit la balle au bond et proposa à Anton de partager ma grande chambre dotée de deux lits, plutôt que de se retrouver exilé à l’autre bout de la maison dans la chambre contiguë à celle de son vieil oncle qui devait sûrement ronfler et porter un bonnet de nuit. Qui sait, peut-être m’apprendrait-il à rire… Puis elle se tourna vers moi… qu’en penses-tu… Birdy ?

 J’étais horrifié ! Moi, partager ma piaule avec la fouine et ses longs cheveux ? Jamais ! Plutôt crever ! Comme j’avais été éduqué par les jésuites je répondis… Bien sur, avec plaisir, si toutefois Anton y consent … !

Les yeux de poisson mort du padre s’illuminèrent un instant d’un éclat haineux en se posant sur ma mère. Il émit un rire forcé tandis qu’elle lui adressait un sourire de mante religieuse en inclinant élégamment la tête. Tiens, tiens, ces deux là ne s’aimaient pas beaucoup

A mon  vif déplaisir, Anton consentit avec enthousiasme et avec, me sembla-t-il, soulagement à partager mon espace vital.

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22 février 2006

Le sexe des anges

La fièvre finit par tomber, les douleurs se résorbèrent et mon foie reprit une taille normale. Pendant plusieurs années la moindre absorption d’un plat un peu trop gras, la moindre ingestion de chocolat se traduisaient par le retour, fort bref heureusement, des symptômes de la maladie, jusqu’au jour où un diététicien me fit découvrir le pamplemousse, véritable remède miracle. Je pus ensuite renouer avec mes (mauvaises) habitudes gastronomiques et ingérer force crème Chantilly, des montagnes de mayonnaise et surtout mon plat favori, la fondue au fromage avec des carrés de chocolat en guise de pain.

De moi, il ne restait pas grand-chose. Quand j’arrivai enfin à me mettre debout sans aide et à me traîner dans la salle de bain, je me plantai devant le grand miroir mural et retirai le kimono trop grand dans lequel je flottais comme une asperge dans un préservatif. Ce kimono m’avait été offert par un cousin, prêtre au Japon, sans doute dans une vaine tentative pour me pousser à la pratique des arts martiaux, mais je ne l’utilisais que pour dormir. Je trouvais en effet que les pyjamas à rayures, hérités de mes grands frères, faisaient « petit bourgeois ». J’avais entendu Cohn Bendit employer ce terme à la télé, pas pour les pyjamas mais à propos de je ne sais plus quoi. J’avais également envisagé la possibilité de porter le béret basque à étoile rouge de Ernesto Guevara, mais comme les curés portaient le même couvre chef en le tirant vers l’arrière à la manière du Che, ma contribution à mai soixante huit  se limita au port nocturne du kimono…

L’image que me renvoyait le miroir était consternante. Un tas d’os verdâtre, surmonté d’un gros nez et d’une tignasse emmêlée que j’essayais désespérément de sauver des ciseaux du coiffeur afin de cacher les oreilles décollées qui m’avaient valu le surnom de Babar à l’école primaire. Depuis peu, j’y passai de plus en plus de temps devant ce miroir. D’abord parce que les curés désapprouvaient la contemplation narcissique et la nudité, il était normal que j’éprouvasse du plaisir à me contempler nu dans un miroir, non que je me trouvasse beau mais plutôt digne d’un intérêt ironique. Ensuite mon corps était le siège de transformations que je suivais avec l’intérêt d’un feuilleton télévisé. Il y avait là un secret que je m’efforçais de décrypter.

A quatorze ans j’étais totalement innocent. Je lisais Cicéron, Goethe, Dickens dans le texte, mais j’ignorais tout simplement qui j’étais. Je savais qu’il existait un truc qu’on appelait sexe et qui se traduisait par des déclarations enflammées entre un homme et une femme, ponctuées de jonctions labiales et de bruits de succion, mais en dehors de ça, rien, nada. J’étais en classe de seconde, quand même ! Au petit séminaire la sexualité ne soulevait aucune interrogation, aucune polémique, aucune interdiction. Non. Elle était tout simplement évacuée, ignorée. Pfuit. Nous étions tous des anges, sans sexe. Comme dans ma famille régnait la même omerta,  si toutefois j’excluais  totalement que les enfants pussent naître dans les choux, je n’avais qu’une idée  très vague sur la réalisation du miracle de la vie! La bibliothèque familiale était expurgée de tout récit érotique, les westerns avec John Wayne et Gary Cooper n’étaient pas très explicites sur la question et les films pouvant heurter la sensibilité d’un jeune public interdits aux moins de dix-huit ans ! Qu’on songe qu’il me fallut attendre d’avoir cet âge pour voir « Il était une fois dans l’ouest » !

Ma chambre disposait de sa propre salle de bain équipée d’une cabine de douche dernier cri où une dizaine de jets aspergeaient le douché dans toutes les directions. Jusqu’ici, en bon adolescent, j’en avais fait un usage modéré. Mais depuis peu, j’avais remarqué qu’en orientant les jets du bas vers ce que je qualifiais du terme onusien de machin, j’obtenais une sensation violemment agréable. Je devins donc propre ! Très propre et très inquiet. Cette inquiétude se mua rapidement en certitude : je mourrai jeune ! Ce qui dans un premier temps avait échappé à ma sagacité devint péniblement évident au fil du temps : cette délicieuse sensation s’accompagnait d’une émission de liquide blanchâtre du plus mauvaise augure. Aucun doute n’était permis. J’étais malade. Très malade. J’étais alors plongé dans la lecture de « La montagne magique » de Thomas Mann. Les intrigues amoureuses me laissaient de marbre, mais j’étais fasciné par la malédiction qui s’était abattue sur les pensionnaires de ce curieux établissement, tous condamnés à s’en aller de la poitrine à un rythme variable, trop lent, à mon goût, pour certains dont la seule présence compliquait le récit de manière insupportable. A présent, je m’identifiais aux malheureux héros du roman. Je ne m’en allais pas de la poitrine en crachant des flots de sang noirâtre, mais je partais du machin  en expulsant un fluide blanchâtre ! J’étais athée depuis peu, aussi ne me tournai-je pas vers Dieu pour trouver des réponses à mes interrogations. A vrai dire je ne me tournai vers personne. J’aimais ma maladie. Une maladie rare dont je n’avais jamais entendu parler. Face aux autres, j’adoptais des poses langoureuses et évanescentes, m’exprimant de la manière  énigmatique de celui qui sait qu’il va mourir et qui est le seul à le savoir (et pour cause)…Mes parents parlèrent de m’envoyer passer les grandes vacances dans un kibboutz en Israël, histoire de me remettre la tête à l’endroit ! Bref j’étais aux anges…Hélas !

La maladie, la vraie, me laissa sans force, sans envie et somnolent. J’entamais ma deuxième semaine de convalescence lorsque deux inconnus firent leur apparition dans cette maison où aucun étranger ne pénétrait jamais mais où les êtres étranges abondaient.

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19 février 2006

La passe dangereuse

J’avais quatorze ans et j’étais très malade. Il avait suffi que le médecin me regardât dans le jaune des yeux pour diagnostiquer une hépatite, terme que je préférais pour désigner mon mal à la très plébéienne jaunisse qui ne faisait qu’ajouter le ridicule au désagrément d’être le propriétaire d’un foie qui avait doublé de volume. Le docteur M*** était un médecin de la vieille école. Il arriva avec sa sacoche au cuir craquelé  dans son antique « amie six » qui devait se révéler, au fil du temps, sa pire ennemie. Je compris la gravité de mon état lorsque je le vis entrer dans ma chambre en compagnie de mon père. D’habitude, pour les maux de moindre importance, ma mère faisait parfaitement l’affaire. Le médecin se lava les mains puis, tout en les séchant consciencieusement, commença par se plaindre du temps qu’il faisait, des grèves (nous étions en 1968), de son dos, de sa femme. Il s’assit à coté de moi et me dit, tu as vraiment une sale gueule, m’étonnerait que tu passes la semaine… voyons voir ce que tu as dans le ventre… et il observa attentivement mes yeux.  Le docteur M*** ressemblait à un singe. Un gentil singe. Un chimpanzé pour être précis, avec son torse robuste, ses longs bras,ses jambes courtes, son front fuyant, son crâne aux contours tourmentés et ses petits yeux malicieux cachés au fond d’orbites insondables. Des touffes de poils pointaient agressivement hors de ses narines épatées et de ses oreilles décollées. Ma mère avait coutume de dire que de même qu’un médicament devait avoir mauvais goût pour être efficace, un médecin laid ne pouvait être qu’un bon médecin. J’ignore si c’était bien le cas, mais du moins, il ne tua jamais personne dans notre famille, ce qui, à l’époque, n’était déjà pas si mal que cela ! Toutefois, quelques mois plus tard, ce fut  lui qui se tua en s’enroulant avec « son amie six » autour d’un de ces platanes qui bordaient alors les routes nationales.

Pour confirmer son diagnostic, le docteur M*** ordonna une prise de sang pour le lendemain. La nuit fut atroce. Aux douleurs et aux vomissements, vint s’ajouter une forte fièvre qui me maintint dans un état de semi veille délirante. J’avais l’impression d’une présence hostile dans ma chambre et, sans pouvoir en définir les contours précis, il me semblait qu’une ombre gigantesque s’avançait vers mon lit. Je hurlai de terreur dans mon délire. Le lendemain, je pus mettre un visage sur cette peur. Si le docteur M*** ressemblait à un chimpanzé, l’infirmier chargé de me faire le prise de sang avait l’air d’un gorille. Deux mètres de haut, pour le moins ! Pendant que le gorille préparait son attirail effrayant, je profitai d’un moment d’inattention de mon père pour prendre la poudre d’escampette. Je passai la matinée enfermé dans le grenier et n’acceptai d’en sortir que lorsque je fus certain que le simiesque infirmier, lassé d’attendre, s’en était allé torturer quelqu’un d’autre ailleurs. C’est ainsi que l’on ne me fit pas de prise de sang, lâcheté que j’aurais bien pu payer de ma vie. Cela, je ne m’en suis rendu compte que tout récemment.

Quinze jours avant le début de ma maladie je me promenais sur un chemin de campagne, juché sur le dos de mon fidèle âne Buridan. Je sais, c’est grotesque, mais j’avais un âne. Une bête vicieuse, méchante, mais d’une intelligence rare. Buridan haïssait le genre humain en général, les hommes en particulier. Quand un mâle pénétrait sur son territoire qui recouvrait, selon toute apparence, l’ensemble des terres émergées, Buridan s’approchait de lui, se laissait flatter l’encolure, puis, saisissant dans sa puissante mâchoire le fond de culotte de sa victime, n’hésitant pas à y inclure le gras des fesses, il déséquilibrait le malheureux, le faisant tomber pour mieux le traîner sans pitié et venir le déposer à mes pieds. Buridan avait été élevé au milieu de chiens de chasse…

Ce jour là, il s’arrêta brusquement et baissa la tête pour venir flairer une boule de poils recroquevillée sur le sol. Je me laissai tomber à terre. Un rat. La pauvre bête semblait morte. Je la pris dans la main et caressai son poil duveteux. C’est doux un rat. Avec la rapidité de l’éclair, le rongeur me planta ses incisives effilées dans le gras du pouce. D’un mouvement giratoire du bras, j’expédiai la bestiole dans les fourrés. Je me suçai le pouce et repris ma promenade sans accorder plus d’importance à ce petit incident. Notre maison de campagne abritait une véritable ménagerie. Outre les animaux de basse cour classiques et une dizaine de chiens de chasse de taille respectable nous hébergions un sanglier, un chevreuil, une mangouste et deux perroquets. Inutile de dire que les morsures étaient fréquentes et que le règne animal n’avait plus aucun secret pour moi. J’oubliai donc rapidement le rat mourrant et la blessure de mon pouce. Ce ne fut que trente ans plus tard, à l’autre bout du monde, lors d’une discussion avec le médecin chef de l’hôpital de T***, que j’appris le nom de la maladie dont mon rat mourrant était affligé et dont, très probablement, il me gratifia en m’infligeant cette morsure : la leptospirose. Cette maladie, relativement répandue aux Marquises où les rats sont légions, s’attaque au foie du malade et tue cinq à six personnes chaque année. Comme cela est fréquent avec les maladies virales, chaque patient réagit différemment. L’un ne se rendra même pas compte qu’il abrite le virus, un autre sera très malade mais survivra, un troisième en mourra au bout de quelques jours, le foie détruit.

C’est donc de bonne foi que le docteur M*** se trompa dans son diagnostic. De toute façon, il ne me prescrivit aucun traitement. Son leitmotiv était, il faut laisser le corps se débrouiller et la maladie suivre son cours. Il terminait par, ça passe ou ça casse. Il recommanda de l’eau de mélisse (du feu en bouteille) pour les nausées, du bouillon de légumes pour la soif et des carottes bouillies pour le foie. Avec des médecins tels que lui l’équilibre des comptes de la sécurité sociale était assuré !

Pendant une dizaine de jours, je fus ailleurs. Où ? Je l’ignore. Juste le souvenir d’un rocher brûlant posé sur mon ventre et celui des divers instruments que j’inventai dans mon délire pour me débarrasser de cette sensation douloureuse d’écrasement.

 (En principe, il y a une suite…)

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18 février 2006

Les oiseaux

Il semblerait qu’une nouvelle phobie se soit emparée du genre humain : celle d’une mort brutale et subite venue du ciel. Il y a dans cette crainte comme un parfum de terreur ancestrale : celle de la moyenâgeuse peste bubonique frappant aux portes de la ville le matin et emportant avec elle toute la population le soir, une fois son sinistre labeur achevé. Evidemment, à l’époque, on n’imaginait pas que l’agent vecteur de la mortelle bactérie pût être l’inoffensive et fort commune puce, elle-même infectée par son hôte, le rat. On parlait alors d’humeurs malignes, de vapeurs délétères, de miasmes.

 Nous crûmes que le vingtième siècle et ses antibiotiques nous avaient définitivement mis à l’abri de ces épidémies faucheuses de corps et pourvoyeuses d’âmes. Nous nous étions habitués à mourir lentement de cancers et d’infarctus, maladies non contagieuses hautement civilisées du grand âge et de la suralimentation.

 Premier coup de semonce dans le matin calme des certitudes : le sida. On y vit d’abord la main de Dieu. N’étaient-ce point là les sodomites qui mourraient comme des mouches ? On sait qu’avec ces gens-là, Dieu a toujours eu la main lourde. Puis, il fallut se résoudre à accepter l’inacceptable : le sang et le sperme, porteurs de vie, devenaient agents de mort. Pour tout le monde. Pour vous et moi. Quand je dis moi, je ne parle pas de moi qui écris ces lignes, mais de cet ego qui sommeille en chacun d’entre nous. Ce moi ça pourrait être vous.

Le temps passant, des remèdes, toujours plus nombreux, toujours plus efficaces furent découverts. Et surtout, on apprit à connaître la maladie, à la domestiquer, à comprendre son mode de transmission, à vivre avec enfin. Finalement, en restant à l’écart des échanges de fluides sanguins et séminaux, vous et moi étions à l’abri. Un secrétaire d’Etat à la santé du gouvernement des Etats-Unis d’Amérique de l’époque proclama même haut et fort que si on ne voulait prendre aucun risque en matière sexuelle, sacrifier au rite masturbatoire devenait une obligation. Devant l’auditoire médusé, il joignit le geste à la parole. Non, là j’invente. Mais avouez que cela aurait été amusant. Il n’en reste pas moins que l’homme d’Etat fut, séance tenante, destitué par le président (Reagan, je crois) et prié d’aller répandre stérilement sa semence ailleurs.

Le temps passa et on se reprit à espérer pouvoir mourir centenaire, à l’aise dans ses couches, dans un de ces établissements au nom trompeur (zéphyr, fontaine, hibiscus) où s’entassent ceux qui se croient encore en vie mais ont oublié pourquoi.

Deuxième coup de semonce. A la fin du siècle dernier, là-bas, en la lointaine Chine surpeuplée, des centaines de milliers de poules, de canards, d’oies et quelques dizaines d’hommes, de femmes, d’enfants, contractèrent le même mal mystérieux et moururent dans des souffrances atroces, noyés dans les sécrétions purulentes de leurs poumons. Mais c’était des chinois et la Chine c’est loin, loin. Vous et moi étions à l’abri.

Mais voilà que les canards se mirent à mourir dans toute l’Asie et dans leur sillage d’autres hommes, femmes et enfants. Désolant, mais quelle idée aussi de vivre au milieu de la volaille ! Nous compatissions, mais vous et moi ne pouvions, décemment, nous identifier à ces pauvres gens. Nous continuions à nous sentir à l’abri, un peu moins, il est vrai. Car le virus avait désormais un nom. Un nom terriblement moderne et sérieux. H5N1… Ce n’était plus cet inconnu que l’on espérait condamné à errer dans les campagnes surpeuplées de pays fort peu développés.  Surtout, vous et moi savions désormais que de la volaille ce virus pouvait se transmettre à l’homme. Vous et moi n’en pouvions croire nos oreilles. Comment ! Dans notre splendide civilisation médiatico- urbaine, où le seul poulailler que l’on connût encore était celui des théâtres, de stupides volatiles de la morphologie desquels vous et moi ne connaissions  que ce que les bouchers voulaient bien nous laisser voir, de misérables volatiles donc menaçaient nos existences si sophistiquées, si protégées ?

 Comme si cela ne suffisait pas, nos voisins presque européens, plus aussi surpeuplés, ni aussi pauvres, se mirent à être touchés à leur tour. On nous montra les familles endeuillées à la télévision. Officiellement pour que vous et moi compatissions, officieusement pour que nous nous rassurions. Il s’agissait une fois de plus de paysans. Des pauvres gens qui n’ont pas encore compris qu’en dehors du vote écologiste aux élections, il n’y a plus rien à attendre de la nature. Vous et moi pouvions respirer librement une fois de plus.

 Bien décidés à résister, nous prîmes même des sanctions à l’égard des facétieux volatiles en cessant de nous alimenter de leurs chairs doucereuses. Et puis, le monde politique se voulait rassurant. Tout était sous contrôle. Les masques commandés, les volailles confinées, la migration enrayée, les quotas revus à la baisse, la poule au pot, le canard à l’orange.

Mais ce matin, il est venu de loin, ce canard, coin-coin, pour mourir dans ces marais, si près, oh oui, si près…de vous et moi !

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16 février 2006

Le cimeterre et le goupillon

L’autre soir, je regardais à la télévision l’historien Max Gallo faire la présentation de son dernier livre « Fier d’être français ». Rafraîchissant, dans cette atmosphère de fin de règne sur fond sonore d’auto flagellation… Il eût été plus politiquement correct d’écrire « Je m’excuse d’être français » ! Mais bon, on ne dira rien pour cette fois…

Evidemment, comment aurait-il pu en être autrement, la discussion dévia sur les fameuses caricatures. Inutile de préciser de quelles caricatures il s’agit, je suppose ? Un sportif de haut niveau (médaillé olympique), Jamel Bouras, de confession musulmane, intervint à ce stade du débat. Il fustigea le caractère blasphématoire des dessins, déplora la provocation gratuite, rappela qu’à l’époque de la domination mauresque en Andalousie les trois grandes religions avaient su parfaitement coexister, qu’il y en avait assez de cette diabolisation de l’Islam, que d’ailleurs, il y avait bien des églises en France alors pourquoi pas des mosquées et puisqu’on y était, il fallait de toute urgence voter une loi contre l’islamophobie. Et de continuer, il y a des lois qui condamnent le racisme, l’antisémitisme alors pourquoi ne pas rendre illégales les critiques à l’encontre de l’Islam ?

Max Gallo rappela d’abord que le socle sur lequel était édifié la société française était judéo- chrétien et non musulman.  Silence consterné dans l’assistance. C’est vrai ça. Dans ces talk shows, il n’y a plus que les vieux pour mettre les pieds dans le plat. Les jeunes, non. Jamais. Du moins ceux qui passent à la télé. Ils sont tous gentils ces jeunes. Ils ont l’esprit ouvert à tous les courants de pensée et comme ils pensent tous la même chose, c'est-à-dire pas grand-chose, ces courants de pensée se résument en général à un courant d’air, l’air du temps. C’est la fameuse pensée unique. Je vois, dans notre société, une nette corrélation entre l’utilisation massive de déodorants et le recours à la pensée unique. Les déodorants bloquent la transpiration. La pensée unique bloque les pensées. Il s’agit avant tout de gommer les différences olfactives ou idéologiques. 

En regardant Max Gallo trônant au milieu de ces clones engendrés par le star system, j’eus brusquement l’impression que tout le savoir, toute la culture du monde s’étaient, pour un bref instant, réfugiés derrière le vaste front du vieil historien. J’avoue que sa présence m’a rassuré. Sa présence d’esprit surtout. N’a-t-il pas suggéré, à l’encontre de ce qui se dit d’habitude, que ce n’était pas l’Islam qui était une chance pour la France, mais bien la France qui était une chance pour l’Islam ? N’a-t-il pas envisagé la possibilité pour cette religion de se pratiquer harmonieusement au sein d’une société démocratique et laïque, loin de l’influence de ces théocraties qui gardent le prophète en otage ?

Il réfuta ensuite le vote de toute loi contre l’islamophobie, arguant de son caractère attentatoire à la liberté d’expression. Une religion n’étant rien d’autre qu’une idéologie, comment, dans ces conditions, empêcher, dans une démocratie, la critique de cette idéologie? Autant interdire la critique du communisme ou du libéralisme. Malheureusement, une adolescente tortillant de la croupe attendait en coulisse pour nous parler de sa petite vie passionnante. Le vieux sage fut donc renvoyé à ses études, me laissant sur ma faim.

J’éteignis le poste tout en ressassant ce bref échange entre le vieux chrétien et le jeune musulman.

La tolérance ? Ah, le beau mot ! Tolérer ne veut pas dire accepter mais supporter. On m’a expliqué ça un jour. Une philosophie peut-être tolérante, un système politique peut-être tolérant. L’une et l’autre peuvent supporter la contradiction car ils se fondent sur un raisonnement.  Mais la religion a-t-elle pour vocation d’être tolérante ?

Les religions sont par définition irrationnelles puisqu’elles présupposent l’existence d’un Dieu que personne n’a jamais vu. Dans ce cas, la tolérance mène au doute et le doute à la négation. Impossible. La religion est un acte de foi. Credo. L’existence de Dieu ne se marchande pas. On peut introduire une dose de proportionnelle dans un scrutin majoritaire pour satisfaire les électeurs. On ne peut introduire une dose de doute dans une croyance religieuse pour satisfaire les croyants. Une fois admise l’existence de Dieu, une seule attitude est concevable : l’obéissance aveugle.

De ce point de vue les trois grandes religions monothéistes se valent. Tolérance zéro.

La différence entre les religions judéo-chrétiennes et l’Islam se situe ailleurs : l’éloignement du pouvoir politique pour les premières, la confusion avec lui pour l’Islam.  Mais il est vrai que l’Islam a un demi millénaire de retard (je parle de l’hégire)  sur la chrétienté. Rappelons-nous de ce que trafiquait notre mère l’Eglise il y a cinq cent ans ! Ca complotait, magouillait, convertissait (païens et monnaies), emprisonnait, torturait, brûlait. Hélas, se heurtant aux limites d’une technologie rudimentaire, elle dut être freinée dans ses ambitions, sinon, gageons qu’elle eût fait bien pire. Le siècle des lumières lui rogna les ailes. Cela n’a pas empêché, ces jours, les enrobés de glapir moult anathèmes à l’encontre des caricatures danoises. Je les soupçonne d’envier l’Islam.

L’Islam, lui, attend encore son siècle des lumières tout en disposant de technologies de pointes pour parvenir à ses fins.

 Aujourd’hui, la religion chrétienne, tout comme l’Islam, continuent de vouer aux flammes éternelles le pécheur et l’incroyant, mais si ces derniers peuvent espérer, dans la chrétienté, le sursis naturel que leur accorde une espérance de vie confortable avant de griller en enfer,dans une partie de l’Islam,  l’infidèle, le fornicateur, le sodomite, la femme adultère, voient, par la grâce de la charia, ce déjà bref intermède entre la naissance et la mort naturelle sérieusement abrégé afin que la sentence divine puisse être exécutée. Finalement le chrétien pèche à crédit et le musulman au comptant.

C’est cette histoire d’enfer qui m’a convaincu, adolescent, de me convertir à l’athéisme. Non, franchement, peut-on imaginer l’existence d’une entité supérieure assez tordue pour créer l’homme en sachant d’avance (c’est Dieu quand même) que sa création fautera (forcément puisqu’elle est crée à son image) et terminera réduite à l’état de merguez perpétuellement carbonisée par un feu éternel ?  Non, non, c’est trop humain tout ça : vouloir continuer à pourrir la vie de ses semblables au-delà de la mort ! Finalement, le fisc a du être créé à l’image de l’enfer. Poursuivre, par le biais de pénalités, le contribuable jusqu’à la fin des temps…Même Satan n’y croit pas à l’enfer, puisque c’est sur terre qu’il a choisi d’établir son règne.

Ensuite je me suis convaincu que le paradis ne valait guère mieux. Heureux pour l’éternité ! Comme si l’éternité pouvait être heureuse !

Je vois d’ici le tableau

-         Bonjour, je suis au paradis ?

-         Bah oui, ça se voit pas ?

-         C’est que je suis nouveau ici. Et vous, ça fait longtemps que… ?

-         Ouh là, ne m’en parlez pas ! Une éternité !

-         Et la nourriture, c’est comment ?

-         Lait et miel à tous les repas

-    Ca pourrait être pire !

-         Difficilement.  Moi je rêve d’un petit salé aux lentilles. Mais le porc, ici… forcément, avec la politique divine de regroupement religieux.

-         Et pour les distractions ?

-         La télé. Les « dix commandements » en boucle. Un remake, avec Charlton Heston dans le rôle de Moise et Michael Moore dans celui de pharaon…

-         On s’en grille une petite ?

-         Désolé, le paradis est non fumeur…

-         Pffff, c’est l’enfer, quoi !

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11 février 2006

Friday (suite et fin)

Quand la porte de la dernière écluse s’était ouverte, nous avions été expulsés dans le Pacifique. Une question de différence de niveau. Le voilier s’était mis en travers sous l’effet de la force du courrant sortant et nous avions failli terminer sur le bulbe d’étrave du cargo qui nous suivait. Le pilote qui, de son côté, éclusait Schlitz sur Schlitz et à ce stade du voyage était fin saoul, n’arrêtait pas de répéter, on a small yacht, never again… Je les avais laissés, lui et l’autre Chiriqui au débarcadère du yacht club. Friday était resté. Il avait remis à son copain les cinquante dollars que je venais de lui donner, lui avait soufflé, largate ahora (casse toi) et  était resté. Il avait largué l’amarre, puis avait sauté avec agilité sur le pont de « l’île de feu ». J’étais trop occupé à chercher dans l’obscurité notre coffre de mouillage et à essayer de déjouer les effets du courrant pour  prêter attention à son étrange comportement. Je songeai, bah, demain il s’en ira…

 Peu avant de quitter définitivement le Panama, je lui avais demandé d’où lui venait son étrange surnom. Il se mit à rire.

… C’est un gringo, un suédois, qui me l’a donné. Il m’avait engagé pour le passage du canal. Une journée normalement. Comme il m’était sympathique (!), je suis resté sur son voilier. Cinq mois. (Il exhiba sa main droite, largement ouverte) Nous nous étions rencontrés un vendredi, alors il m’a appelé Friday. Le suédois m’a expliqué que, pour les marins, le vendredi est un jour maudit et que normalement, jamais il n’aurait du bouger ce jour là. Mala suerte compadre ! Depuis c’est sous le nom de Friday que l’on me connaît sur les quais !...

Friday, était désarmant. Il considérait tout simplement les voiliers de passage comme autant de domiciles potentiels. Sa cible, les solitaires ou les équipages réduits. Des hommes, toujours. Jamais les familles. Parce qu’avec les femmes, rien à faire ! Elles flairaient l’embrouille et le débarquaient tout de suite.

Ils étaient six. Ils traversèrent la rue en courrant dans notre direction. Trois pour R*** et trois pour moi. R*** saisit une planche qui traînait là et se mit à faire de grands moulinets au-dessus de la tête en poussant des rugissements rauques. Ses assaillants restèrent à distance en faisant de petits bonds pour éviter le madrier. De jeunes métis faméliques vêtus uniquement de shorts crasseux. Le plus grand devait m’arriver à l’épaule. Visiblement ils crevaient de trouille. De manière étrange quand je les vis, toute peur m’abandonna. Toute envie de me défendre aussi. Juste de la curiosité. De toute façon cela valait mieux. L’un d’entre eux me colla son couteau sur la gorge en hurlant de sa voix aux intonations post pubères discordantes, give me your money or I kill you, pendant que les deux autres me poussaient à l’écart contre un mur. Je continuais à entendre, comme en rêve, les vociférations de R*** et celles des trois autres voyous. Je pensai qu’au moins ce n’étaient pas eux qui avaient tiré les coups de feu. Ils avaient même plutôt du en faire les frais ! Je sentis des mains me palper sous ma chemise, dans les poches de mon pantalon et jusque dans mon slip.  Je n’avais que vingt dollars  et respecté la consigne de ne jamais porter de papiers d’identité sur moi quand je sortais en ville. Je sentis qu’on m’arrachait ma montre, un truc en plastique acheté trois sous deux jours plus tôt. Maigre butin. Ils m’enlevèrent donc ma chemise. Une bonne chemise. Ce fut ensuite le tour de mes chaussures Quand ils s’attaquèrent à mon pantalon, un « jean » tout neuf, je commençai à me rebeller. Pas pour le pantalon, mais parce que je ne savais pas exactement où s’arrêterait ce striptease. Des fois que mes dessous soient à leur goût ! Le petit gars au couteau se fit plus pressant. No te muevas. Je sentais mon cœur battre sur la lame d’acier. Les autres avaient des problèmes avec la fermeture éclair. Coincée en début de course ! Devait être une contrefaçon ce « jean ».  Ca bataillait ferme. De sa voix de fausset le porte couteau gueula, apurense (dépêchez vous). Les deux autres se mirent à tirer frénétiquement le pantalon vers le bas. Affolé je sentis l’ensemble, pantalon et slip, descendre lentement sur mes hanches. Je parvins à articuler, dejenme mis calzoncillos al menos  (laissez-moi le slip, au moins). Vete a la mierda con tus calzoncillos me rétorqua la gouape au couteau, en me soufflant dans la figure son haleine empestant l’alcool et le shit. Pour finir leur travail, les deux autres se saisirent chacun d’une de mes jambes et me firent tomber sur l’asphalte répugnant. Ma chute déséquilibra la frappe armée qui me maintenait plaqué contre le mur. Elle tomba sur moi. J’en profitai pour saisir son poignet et maintenir l’arme loin de ma gorge. Il fit alors une chose étrange : de son autre main, il saisit une touffe de poils laissés à découvert par le pantalon en pleine déroute et tira fortement dessus. De ma main libre, je lui saisis le poignet et tentai de lui faire lâcher prise. Ce furent les poils qui lâchèrent. Sur le moment je n’eus pas mal, car, à ma grande horreur, malgré les ruades maladroites que lançaient mes jambes empêtrées, je sentis le pantalon glisser sur mes pieds et vis les deux malandrins prendre la tangente en brandissant le « jean » tel un étendard ! Les trois autres ne tardèrent pas à les suivre, poursuivis jusqu’au milieu de la rue par R*** et son casse-tête improvisé. Le porte couteau, lui, continuait à gigoter sur moi, se tordant  en tous sens, sifflant tel un cobra, sueltame o te la corto (lâche-moi ou je te la coupe). Alors que, du coin de l’œil, je voyais R*** courir vers moi, je me rendis compte de deux choses : d’abord ce n’était plus le malfrat qui me tenait, mais moi qui, en maintenant fermement ses poignets, l’empêchait de partir. Ensuite, si je le lâchais, rien ne l’empêcherait alors de me frapper et de me les couper comme il me le proposait si gentiment. Déjà qu’il me les écrasait avec son genou pointu ! C’est idiot, mais on se sent terriblement vulnérable quand on est tout nu, face à un adversaire armé. Je fus tiré de ce dilemme par R***. Il saisit mon adversaire par les cheveux, le désarma et, tout en me hurlant, lâche-le à moins que tu ne veuilles le garder en souvenir, l’envoya valser au milieu de la rue. En se relevant, le voyou pointa un doigt vers moi et découvrant une rangée de dents blanches me cria, la tienes muy chica, sabes (je refuse de traduire), puis détala comme un lièvre en hurlant de rire.

L’action avait duré, tout au plus, une minute, mais chaque seconde en est restée gravée dans ma mémoire et vingt ans plus tard,en écrivant ces mots, cet épisode est tout aussi vivace dans mon esprit que s’il venait de se produire. De manière étonnante, ce n’est pas un mauvais souvenir. Juste une plaisanterie d’un goût douteux. Je m’en tirais bien : juste une douleur cuisante à l’endroit de l’épilation musclée. Pour le reste, j’aurais aimé pouvoir écrire (pas nécessairement le faire) que je dus traverser la ville à petits pas furtifs, les mains recouvrant mes parties, R***  faisant rempart de son corps chaque fois que nous aurions eu à croiser un piéton attardé, ou que je fus recueilli par les pensionnaires d’un bordel…Mais non. A l’instant où je me remettais debout, maculé de poussière, des détritus collés par la transpiration constellant mon corps, une voiture s’arrêta devant nous en klaxonnant. Un taxi ! Nous nous engouffrâmes à l’arrière. Le chauffeur devait avoir l’habitude. Il nous demanda tout de suite s’il devait nous conduire à l’hôpital.

 Je m’en étais vraiment bien tiré. D’habitude, les ladrones poignardaient d’abord et détroussaient ensuite. Pas pour tuer, mais pour pouvoir opérer au calme! J’avais du être sauvé par ma jeunesse, mon type latin et ma bonne connaissance du castillan.

Juste une chose désagréable : chaque fois que je croisais le regard du chauffeur dans le rétroviseur, celui-ci éclatait d’un rire sonore en secouant la tête…

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09 février 2006

Friday

La rue était sombre. Accoutumés au violent éclairage de  la  costanera, nos yeux mirent un certain temps à s’habituer à l’obscurité. Une affaire de cônes et de bâtonnets. Un dernier regard vers le boulevard où circulaient de nombreuses voitures, mais toujours pas de taxi, et nous nous engouffrâmes dans cette ruelle qui semblait déjà ne plus appartenir à la ville. Panama city, il y a une vingtaine d’années. Je ne sais pourquoi j’y repense. C’était stupide de toute façon. Vouloir regagner le yacht club, à pied, au beau milieu de la nuit. Drôle de ville : le centre, ses immeubles de verre et d’acier, ses magasins de luxe, ses restaurants chinois. Tout autour, un amoncellement de masures hideuses disséminées dans un dédale de ruelles crasseuses où s’entassaient les immondices et les carcasses de voitures calcinées. C’était l’époque de Noriega, le président trafiquant de cocaïne. Panama city était à peine plus sure que Bagdad aujourd’hui. On y mourrait pour quelques dollars. Un pays où la monnaie officielle, le Balboa, n’avait aucune existence matérielle. Un pays officiellement indépendant, mais où on ne pouvait pénétrer qu’avec un visa américain. La zone du canal et ses supermarchés regorgeant de produits réservés aux seuls citoyens américains et aux employés du canal. Le canal et ses écluses géantes où des mules (las mulas, en souvenir de ces animaux qui tractaient les bateaux dans les premiers temps) électriques assuraient le passage d’un bief  à l’autre afin d’éviter les remous occasionnés par les hélices. Et nous, minuscules, sur « l’île de feu » coincés entre deux porte containers gigantesques, nous attendant à tout instant à être écrasés par le bulbe d’étrave de l’un, aspirés par l’hélice de l’autre. Et mon étrange équipage. En plus du pilote imposé par la « canal authority », il fallait deux bras par aussière. Dit plus clairement, un homme pour manœuvrer chacune des quatre cordes qui nous immobilisaient entre les deux monstres. J’avais engagé deux indiens chiriqui. L’un d’eux, surnommé Friday, devait rester avec nous durant toute notre escale panaméenne. Deux mois. Jamais il ne me demanda mon avis. Il était là, c’est tout. Il installa son hamac sur le pont, fit la cuisine, s’attaqua aux vernis, garda le bateau pendant nos absences quotidiennes. Un voyou au cœur de midinette. Il énervait, mon équipier R***. J’ai du mal à chasser les gens. Il y avait quelque chose de féminin en Friday. Dans le regard surtout, une lueur qui semblait démentir l’aspect viril que conféraient les scarifications rituelles à son visage. Tous les matins,  après sa douche,  il passait une heure à peigner son abondante chevelure devant le grand miroir de la salle de bain dont il laissait la porte ouverte. Il ne buvait que de « la leche de vaca » (dixit Friday). Un jour, je pensai avoir trouvé un stratagème pour l’encourager à partir. Je laissai sur la table du carré, bien en évidence, quatre billets de cinquante dollars. Une fortune à cette époque et en ce lieu.  Puis, nous allâmes, R*** et moi, passer la journée en ville. Nous avions très vite renoncé à demander à Friday de nous accompagner. Pas fou ! Il préférait rester sur le voilier. Le soir, à notre retour, Friday était toujours là. D’un air outragé, il ouvrit un tiroir, en tira les quatre billets et me les tendit. No dejes tu plata asi a la vista, alguien podria llevarsela ! (Planque ton fric, on pourrait te le piquer). Jamais Friday n’accepta le moindre sou. Il voulait beaucoup plus que cela. Que je l’emmène avec moi, de l’autre côté de l’océan. En se servant de ses doigts, il énumérait les avantages d’une telle solution.

Nous engager dans cette ruelle obscure, n’en avait présenté aucun. Les premiers cinq cent mètres avaient été parcourus en rasant les murs, presque sur la pointe des pieds. Des immeubles lépreux aux fenêtres sans vitres nous parvenaient des bribes de conversations, la lueur diffuse des téléviseurs. Au loin, les lumières d’une grande artère et le flot ininterrompu de voitures. L’espoir d’un taxi. D’une vie meilleure. D’une vie tout court. Nous accélérâmes le pas. Je sentais la sueur couler le long mon dos. La chaleur, mais la peur aussi. Je revoyais le grand noir nous dire, derrière son bar au yacht club, la nuit, un gringo à pied dans les rues de la vieille ville a une espérance de vie de cinq minutes, pas plus. Cela faisait combien de temps que nous marchions à présent ? Je songeai que nous étions un vendredi. Puis il y eut des éclats de voix provenant d’une masure en ruine et trois coups de feu. Je dis bien trois, pas deux ni quatre. Je les entends encore. Je pensai, neuf millimètres. Pistolet automatique. Un Beretta ou un Smith. Ca pouvait se discuter. Si à cet instant précis, nous nous étions mis à courir comme des dératés, avec comme ultime et unique objectif, atteindre l’avenue où nous pourrions nous fondre dans la foule, rien ne se serait produit. Mais, nous nous figeâmes. R*** dit bordel et moi putain. Ou l’inverse, je ne sais plus. Plus un bruit. Même la partie de foot reprise par les innombrables téléviseurs du quartier, avec ses interminables, GOOOOOOOOL, semblait s’être interrompue. C’est quand nous nous remîmes en route, les jambes flageolantes, qu’ils nous tombèrent dessus.

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04 février 2006

La famille

Une famille de touristes. Il y a le père, la mère. Ils sont accompagnés de deux adolescents qui jettent sur leur environnement un regard blasé. L’océan Pacifique ou la banlieue quelle différence ? Ca craint, il n’y a même pas de Mac Do et leur téléphone portable, ce grigri des temps moderne, ne fonctionne pas. Ils se sont arrêtés  à l’ombre d’un manguier pour se protéger de ces ultras violets qui, depuis peu, défraient la chronique d’une mort annoncée.

 En octobre, j’avais comme voisin, sur le vol Bordeaux Paris, un homme d’une soixantaine d’années. Je ne sais pourquoi, mais je provoque les confidences. Il venait de rendre visite à sa fille et il avait le cancer de la peau. Ca, il me le confia quand, pour répondre à sa question, je lui dis que j’habitais dans les îles. Je ne sais pourquoi, mais il y a une force d’évocation dans ce mot, îles, qui fait que l’interlocuteur comprend instantanément qu’on ne parle pas des îles Lofoten ou des Féroé… Dans un soupir, presque un sanglot,  il me dit : c’est que, monsieur, je n’ai jamais mis les pieds dans les îles. J’habite Lille, alors pourquoi un cancer de la peau ? Je fume depuis quarante ans. Deux paquets par jour. Alors, les poumons, j’aurais accepté. J’aurais même trouvé ça normal…

Pour appuyer ses propos, il fut pris d’une toux grasse et son visage cireux prit une vilaine teinte mauve. Quand il eut repris son souffle, il continua… Mais un cancer de la peau, à Lille, vous y comprenez quelque chose ?

 Non, pas vraiment, d’autant plus que je n’ai jamais entendu parler d’un îlien affecté d’une telle maladie. Ah si, il y avait ce type. C’était bien avant que j’arrive à T***. Un homme nature, qui avait quitté l’Europe dans les années soixante pour vivre nu au soleil. Peut-être qu’il venait de Lille… On l’avait amené un jour à l’hôpital de T***, le corps couvert d’ulcères et de pustules. A peine installé dans sa chambre, il faussa compagnie aux infirmières et alla se traîner dans la cour afin d’exposer une dernière fois son corps carbonisé aux rayons du soleil. Il mourut au bout de quelques jours.

 Mon voisin tournait et retournait entre ses doigts le biscuit sec généreusement offert par la compagnie en  guise de déjeuner, le fixant comme s’il espérait y trouver une réponse… Ca a commencé par un bouton sur le nez. Un stupide bouton !...

Il m’avait l’air tout à fait normal son nez. Je songeai aux lépreux sans nez et au drôle de bruit que fait l’air en circulant par l’orifice béant.

Ma voisine de gauche,  une petite jeune fille dont le nez s’ornait d’une pustule prurigineuse et qui plongeait le dit appendice dans un hebdomadaire terriblement sérieux, s’efforça, avec une certaine violence, de ne pas paraître écouter notre conversation de vieux tout en  tripotant convulsivement l’inesthétique proéminence nasale.

A l’abri du bel arbre chargé de fruits, protégée de cette mortelle clarté qui tombe du soleil, la famille se repose. A quelque distance de là, invisible derrière les vitres teintées de mon pick-up, la climatisation à fond, j’observe la famille, parce que moi, je sais. La mère tend ses bras nus devant elle, la paume des mains vers le haut, puis lève la tête. Elle doit dire, oh, regardez comme c’est amusant, il n’y a pas un seul nuage dans le ciel et il pleut ! Elle enlève son chapeau et offre son visage à cette rosée rafraîchissante. Le père,  à son tour, recueille dans sa main quelques fines gouttelettes, parce qu’avec les femmes, hein, faut s’attendre à tout, puis hoche la tête. C’est bien de la pluie. Il se tourne alors vers les adolescents (s’appellent sûrement Stevie ou Kevin) et leur parle. Il se sent d’humeur poétique. Il doit leur dire, voyez-vous, sous les tropiques, parfois, à midi, au plus fort de la chaleur, alors que même les nuages ont renoncé à circuler dans l’alizé brûlant et sont partis faire la sieste, le ciel se met à transpirer. Ce que vous voyez-là, mes enfants, ce n’est pas de la pluie, mais de fines gouttelettes de sueur céleste.

 Il a l’air d’un brave homme, ce père. La cinquantaine fatiguée, il sait que ses jours sont comptés, alors il s’émerveille de tout.

 Les adolescents gardent la tête baissée, les yeux fixés sur leurs chaussures aux lacets défaits. Sous les visières de leurs casquettes, ils se lancent des regards d’adolescents modèle 2006 à qui le monde appartient, c'est-à-dire des regards sournois. Sans même les voir, je peux lire dans leurs yeux, il devient de plus en plus con le vieux, vivement qu’on vote la loi sur l’euthanasie ! Puis ils tirent leurs pantalons vers le bas, s’assurant que la marque de leur caleçon reste bien visible.

Moi, je sais, mais je ne leur dirai rien. Je démarre lentement. Dans le rétroviseur, je vois la famille rapetisser sous le manguier, puis disparaître dans le nuage de poussière soulevé par la voiture.

Non. Ces fines gouttelettes ne sont pas des gouttes de pluie ni le fruit de la production de quelque glande sudoripare céleste. Non, c’est encore plus beau que ça.

Ce sont les excrétions intimes de millions d’insectes qui colonisent depuis peu les arbres fruitiers du fenua, ces mouches pisseuses au corps oblong et à l’œil lubrique…

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