Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

28 février 2006

Anton

En ce beau mois de mai soixante huit, la révolte grondait à nos portes, un certain ordre social venait à bas et nous allions passer à table.

La cloche du dîner sonna, comme au petit séminaire. Je passai rapidement une chemise et un pantalon et me traînai jusqu’à la salle à manger. Ma mère insistait pour que je fisse l’effort de manger à table, même s’il ne s’agissait que d’ingurgiter un insipide bouillon de légumes accompagné de blanc de poulet.  

 La porte de la véranda avait été laissée ouverte pour faire entrer le printemps et avec lui le chant des oiseaux et le parfum des cerisiers en fleurs. Je jetai un regard nauséeux sur la table et remarquai que deux couverts avaient été rajoutés. Dans la véranda, je notai la présence d’un étranger, debout, de dos, devant la cage des perroquets. Je dis étranger, mais j’aurais pu dire étrangère car ses cheveux démesurément longs lui battaient le creux des reins tandis qu’il agitait la tête en s’évertuant à tirer un son des deux stupides volatiles. Mais le bassin étroit, le petit cul plat et les deux mains enfoncées dans les poches fessières de son pantalon à pattes d’éléphant trahissaient le mâle. Le jeune mâle. J’aurais pu lui dire que Rebecca n’avait jamais prononcé un son intelligible et qu’Eugène ne savait dire que « salut vieux con ». Mais je n’avais pas la fibre sociale, aussi optai-je pour un repli stratégique dans le salon.

Du bureau paternel  provenaient les voix de mes parents et celle, outrancièrement anglo-saxonne, d’un inconnu. J’allai embouquer l’escalier pour regagner mes appartements, lorsque la porte du bureau s’ouvrit. J’avais toujours été surpris de voir que mes parents, qui pourtant connaissaient mon existence depuis un certain temps, ne pouvaient s’empêcher de s’exclamer avec surprise et enthousiasme… ah, Esteban, tu es là !... chaque fois qu’ils me découvraient dans un recoin de la maison. On me présenta l’inconnu sous l’appellation de Padre. Voici le Padre. Rien d’autre. Ah, si… Le padre venait de Londres. Je n’avais qu’à me débrouiller avec ça ! Je lançai un regard sournois, ou du moins l’espérai-je tel, au clergyman.  Costumé de noir, le cou pris dans un col romain, le padre me fit tout de suite une fort mauvaise impression. Ses yeux globuleux d’un bleu sale s’attardèrent quelques instants sur moi, donnant l’impression de vouloir jaillir de leur orbite et rouler à mes pieds. Je m’imaginai les écrasant d’un talon rageur. Il me tendit une main potelée chargée de bagues. L’impression d’étreindre cinq limaces. Discrètement, je m’essuyai la main droite sur mon pantalon. Son nez en forme de pomme de terre nouvelle se fronça dans sa face adipeuse aux coloris chatoyants de postérieur de mandrill. Sa lippe dédaigneuse laissa échapper dans un filet de salive… hu, hu, hello, my boy…

Ma mère se lança dans une longue explication en un sabir germano-anglais sur l’historique de ma maladie… My Sohn has been sehr krank… Ma mère avait toujours l’impression de maîtriser parfaitement les langues étrangères. Un jour, elle voulut parler à un diplomate espagnol de la cousine de mon père mariée à un madrilène. Pour le reste du monde, cousine se dit « prima » en espagnol. Pour ma mère, cousine devait forcément se traduire par « cochina ». Elle parla donc de la « cochina » Machin chose (en prononçant à la perfection cotchina, histoire qu’aucun doute ne subsistât), ce qui a effectivement un sens en espagnol, celui de…  petite cochonne … voire… salope ! Le diplomate resta très… diplomate.

Le jeune homme de la véranda se prénommait Anton, avait dix-sept ans et était le neveu du Padre. Pourquoi un ecclésiastique de l’Eglise anglicane se faisant appeler padre venait-il faire escale à la maison ? Parce qu’il s’agissait bien d’une escale. Le padre ne venait-il, pas de demander qu’on l’excusât un instant afin qu’il puisse se rafraîchir dans SA chambre ? Il y avait aussi ce neveu à tête de fouine avec son museau pointu et ses yeux rapprochés. Un garçon à cheveux longs ! Qui  ne me serra pas même la main, mais, dégainant la sienne un bref instant de la poche revolver de son pantalon, la passa dans mes cheveux en les ébouriffant… Hello, birdy ! You look awful ! Mes parents eurent du mal à garder leur sérieux. Ma mère me demandait souvent si je me cachais à la cave pour rire. Quant à mon père, il me trouvait un rien prétentieux pour mon jeune âge. Voilà ce que c’était que de m’avoir abonné au Monde plutôt qu’à Pilote ! Ils étaient tous devenus fous dans cette maison !

 Pendant les repas nous ne parlions jamais. De rien. Pas même de la pluie et du beau temps. Il aurait pu y avoir des fuites ! En effet, nous mangions sous les regards conjugués du cuisinier sénégalais en tenue blanche et toque, du majordome en uniforme d’opérette et de la gouvernante, une vieille folle dont la bouche tordue n’arrêtait pas un instant de proférer des propos orduriers à l’encontre d’interlocuteurs invisibles. Mais elle était entrée au service de la famille au temps de mon grand père, alors…. Ils étaient donc là, tous les trois, en rang d’oignons derrière le buffet. Le soir c’était toujours un buffet, pour simplifier le service disait ma mère et manger moins gras renchérissait mon père. Je ne sais pas comment il se fait qu’aucun d’entre nous ne soit devenu obèse dans cette famille !

Quand chacun se fut servi (abondamment dans le cas du padre) et eut regagné sa place à table, tous les regards convergèrent vers l’homme d’Eglise. Celui-ci avait déjà attaqué ses pieds de porc en vinaigrette. Il releva la tête, le menton dégoulinant de graisse… Oh yes ! Indeed ! Il marmonna quelques paroles, puis bénit la table et le buffet où Mamadou, le cuisinier, esquiva la bénédiction en déportant son corps vers la droite. Déjà que la manipulation du porc avait exigé des trésors de persuasion de la part de ma mère...

Le padre essaya bien de faire allusion aux évènements. Quels évènements ? répondit mon père en jetant un regard glacial à son interlocuteur tandis que l’écho de l’explosion de grenades lacrymogènes nous parvenait dans le lointain. Pourtant je savais, par la presse, que son usine était occupée et que le drapeau rouge flottait en lieu et place du drapeau tricolore. Mais mon père continuait à se rendre tous les jours à son bureau. J’imaginais la DS noire conduite par le chauffeur raide comme un cierge de Pâques, passant devant une haie de grévistes silencieux, mon père assis à l’arrière, le nez plongé dans le Figaro, feignant d’ignorer les mutins. Il ne fut jamais inquiété.

Ma mère fit remarquer que cette année, la récolte de cerises serait exceptionnelle. Mon père jugeant sans doute l’allusion à ce fruit hautement inopportune, compte tenu des circonstances, nota que le fond de l’air était frais. Le padre surenchérit, d’un ton lugubre, yes very cool !

Anton, assis à côté de moi, agita une écrevisse devant mon nez en ricanant…look at the big spider, birdy !...Non mais, quel taré !

Quand, avant de servir le café et les digestifs, le majordome nettoya la place devant chaque convive au moyen d’une brosse et d’une petite pelle en argent, Anton laissa libre court à son hilarité. Il recula sa chaise, renversa la tête en arrière et émit une espèce de hennissement hystérique. Ma mère saisit la balle au bond et proposa à Anton de partager ma grande chambre dotée de deux lits, plutôt que de se retrouver exilé à l’autre bout de la maison dans la chambre contiguë à celle de son vieil oncle qui devait sûrement ronfler et porter un bonnet de nuit. Qui sait, peut-être m’apprendrait-il à rire… Puis elle se tourna vers moi… qu’en penses-tu… Birdy ?

 J’étais horrifié ! Moi, partager ma piaule avec la fouine et ses longs cheveux ? Jamais ! Plutôt crever ! Comme j’avais été éduqué par les jésuites je répondis… Bien sur, avec plaisir, si toutefois Anton y consent … !

Les yeux de poisson mort du padre s’illuminèrent un instant d’un éclat haineux en se posant sur ma mère. Il émit un rire forcé tandis qu’elle lui adressait un sourire de mante religieuse en inclinant élégamment la tête. Tiens, tiens, ces deux là ne s’aimaient pas beaucoup

A mon  vif déplaisir, Anton consentit avec enthousiasme et avec, me sembla-t-il, soulagement à partager mon espace vital.

Commentaires

Birdy! Raconte-nous donc la suite avant d'attraper la grippe aviaire, bécasse!

Écrit par : oliviermb | 28 février 2006

ouh la, la ! La suite? Je ne sais pas si je dois....

Écrit par : manutara | 28 février 2006

Ah mais si ! Il ne fallait pas commencer dans ces cas-là....
Il faut aller au bout de ce qu'on entreprend. Et on veut connaitre la suite ...

Écrit par : tinou | 01 mars 2006

Le problème, chère Tinou, c'est que lorsque j'écris le premier mot d'un post je ne sais pas quel sera le second (je sais, ça se voit) et encore moins le dernier. C'est au fil de l'écriture que cette histoire vielle de près de quarante ans a refait surface dans ma mémoire. La suite me parait aujourd'hui encore tellement invraisemblable que je me demande si je n'ai pas tout inventé! Non, à la réfléxion, je n'ai pas pu l'inventer. C'est trop invraisemblable...

Écrit par : manutara | 02 mars 2006

Les commentaires sont fermés.