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22 février 2006

Le sexe des anges

La fièvre finit par tomber, les douleurs se résorbèrent et mon foie reprit une taille normale. Pendant plusieurs années la moindre absorption d’un plat un peu trop gras, la moindre ingestion de chocolat se traduisaient par le retour, fort bref heureusement, des symptômes de la maladie, jusqu’au jour où un diététicien me fit découvrir le pamplemousse, véritable remède miracle. Je pus ensuite renouer avec mes (mauvaises) habitudes gastronomiques et ingérer force crème Chantilly, des montagnes de mayonnaise et surtout mon plat favori, la fondue au fromage avec des carrés de chocolat en guise de pain.

De moi, il ne restait pas grand-chose. Quand j’arrivai enfin à me mettre debout sans aide et à me traîner dans la salle de bain, je me plantai devant le grand miroir mural et retirai le kimono trop grand dans lequel je flottais comme une asperge dans un préservatif. Ce kimono m’avait été offert par un cousin, prêtre au Japon, sans doute dans une vaine tentative pour me pousser à la pratique des arts martiaux, mais je ne l’utilisais que pour dormir. Je trouvais en effet que les pyjamas à rayures, hérités de mes grands frères, faisaient « petit bourgeois ». J’avais entendu Cohn Bendit employer ce terme à la télé, pas pour les pyjamas mais à propos de je ne sais plus quoi. J’avais également envisagé la possibilité de porter le béret basque à étoile rouge de Ernesto Guevara, mais comme les curés portaient le même couvre chef en le tirant vers l’arrière à la manière du Che, ma contribution à mai soixante huit  se limita au port nocturne du kimono…

L’image que me renvoyait le miroir était consternante. Un tas d’os verdâtre, surmonté d’un gros nez et d’une tignasse emmêlée que j’essayais désespérément de sauver des ciseaux du coiffeur afin de cacher les oreilles décollées qui m’avaient valu le surnom de Babar à l’école primaire. Depuis peu, j’y passai de plus en plus de temps devant ce miroir. D’abord parce que les curés désapprouvaient la contemplation narcissique et la nudité, il était normal que j’éprouvasse du plaisir à me contempler nu dans un miroir, non que je me trouvasse beau mais plutôt digne d’un intérêt ironique. Ensuite mon corps était le siège de transformations que je suivais avec l’intérêt d’un feuilleton télévisé. Il y avait là un secret que je m’efforçais de décrypter.

A quatorze ans j’étais totalement innocent. Je lisais Cicéron, Goethe, Dickens dans le texte, mais j’ignorais tout simplement qui j’étais. Je savais qu’il existait un truc qu’on appelait sexe et qui se traduisait par des déclarations enflammées entre un homme et une femme, ponctuées de jonctions labiales et de bruits de succion, mais en dehors de ça, rien, nada. J’étais en classe de seconde, quand même ! Au petit séminaire la sexualité ne soulevait aucune interrogation, aucune polémique, aucune interdiction. Non. Elle était tout simplement évacuée, ignorée. Pfuit. Nous étions tous des anges, sans sexe. Comme dans ma famille régnait la même omerta,  si toutefois j’excluais  totalement que les enfants pussent naître dans les choux, je n’avais qu’une idée  très vague sur la réalisation du miracle de la vie! La bibliothèque familiale était expurgée de tout récit érotique, les westerns avec John Wayne et Gary Cooper n’étaient pas très explicites sur la question et les films pouvant heurter la sensibilité d’un jeune public interdits aux moins de dix-huit ans ! Qu’on songe qu’il me fallut attendre d’avoir cet âge pour voir « Il était une fois dans l’ouest » !

Ma chambre disposait de sa propre salle de bain équipée d’une cabine de douche dernier cri où une dizaine de jets aspergeaient le douché dans toutes les directions. Jusqu’ici, en bon adolescent, j’en avais fait un usage modéré. Mais depuis peu, j’avais remarqué qu’en orientant les jets du bas vers ce que je qualifiais du terme onusien de machin, j’obtenais une sensation violemment agréable. Je devins donc propre ! Très propre et très inquiet. Cette inquiétude se mua rapidement en certitude : je mourrai jeune ! Ce qui dans un premier temps avait échappé à ma sagacité devint péniblement évident au fil du temps : cette délicieuse sensation s’accompagnait d’une émission de liquide blanchâtre du plus mauvaise augure. Aucun doute n’était permis. J’étais malade. Très malade. J’étais alors plongé dans la lecture de « La montagne magique » de Thomas Mann. Les intrigues amoureuses me laissaient de marbre, mais j’étais fasciné par la malédiction qui s’était abattue sur les pensionnaires de ce curieux établissement, tous condamnés à s’en aller de la poitrine à un rythme variable, trop lent, à mon goût, pour certains dont la seule présence compliquait le récit de manière insupportable. A présent, je m’identifiais aux malheureux héros du roman. Je ne m’en allais pas de la poitrine en crachant des flots de sang noirâtre, mais je partais du machin  en expulsant un fluide blanchâtre ! J’étais athée depuis peu, aussi ne me tournai-je pas vers Dieu pour trouver des réponses à mes interrogations. A vrai dire je ne me tournai vers personne. J’aimais ma maladie. Une maladie rare dont je n’avais jamais entendu parler. Face aux autres, j’adoptais des poses langoureuses et évanescentes, m’exprimant de la manière  énigmatique de celui qui sait qu’il va mourir et qui est le seul à le savoir (et pour cause)…Mes parents parlèrent de m’envoyer passer les grandes vacances dans un kibboutz en Israël, histoire de me remettre la tête à l’endroit ! Bref j’étais aux anges…Hélas !

La maladie, la vraie, me laissa sans force, sans envie et somnolent. J’entamais ma deuxième semaine de convalescence lorsque deux inconnus firent leur apparition dans cette maison où aucun étranger ne pénétrait jamais mais où les êtres étranges abondaient.

Commentaires

Si tu nous parlais d'Anton, plutôt, rien que son nom me met dans tous mes états!

Écrit par : oliviermb | 23 février 2006

C'est qui cet Anton? Je veux savoir!

Écrit par : Simon Bolivar | 24 février 2006

Bon et alors t'es pas sourd ?......
Il me semble que l'on disait aux jeunes garçons que ça rendait sourd !
C'était tout de même terrible de ne rien nous expliquer et de nous laisser imaginer un tas de choses !....Maladie, anormalité etc etc .....quelle répercution sur notre vie future, que de tabous, de pudeur excessive.

Bonne journée Manu, quelle température chez toi ? Ici il fait froid, quelques flocons ce matin......

Écrit par : Pénélope | 24 février 2006

Voilà! C'est ce que je dis toujours: je suis excessivement pudique!
Ici, pas encore de neige mais il fait outrageusement chaud!

Écrit par : manutara | 24 février 2006

Veux-tu un peu de fraicheur ?
Moi je veux bien partager....

Écrit par : Pénélope | 25 février 2006

Les commentaires sont fermés.