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19 février 2006

La passe dangereuse

J’avais quatorze ans et j’étais très malade. Il avait suffi que le médecin me regardât dans le jaune des yeux pour diagnostiquer une hépatite, terme que je préférais pour désigner mon mal à la très plébéienne jaunisse qui ne faisait qu’ajouter le ridicule au désagrément d’être le propriétaire d’un foie qui avait doublé de volume. Le docteur M*** était un médecin de la vieille école. Il arriva avec sa sacoche au cuir craquelé  dans son antique « amie six » qui devait se révéler, au fil du temps, sa pire ennemie. Je compris la gravité de mon état lorsque je le vis entrer dans ma chambre en compagnie de mon père. D’habitude, pour les maux de moindre importance, ma mère faisait parfaitement l’affaire. Le médecin se lava les mains puis, tout en les séchant consciencieusement, commença par se plaindre du temps qu’il faisait, des grèves (nous étions en 1968), de son dos, de sa femme. Il s’assit à coté de moi et me dit, tu as vraiment une sale gueule, m’étonnerait que tu passes la semaine… voyons voir ce que tu as dans le ventre… et il observa attentivement mes yeux.  Le docteur M*** ressemblait à un singe. Un gentil singe. Un chimpanzé pour être précis, avec son torse robuste, ses longs bras,ses jambes courtes, son front fuyant, son crâne aux contours tourmentés et ses petits yeux malicieux cachés au fond d’orbites insondables. Des touffes de poils pointaient agressivement hors de ses narines épatées et de ses oreilles décollées. Ma mère avait coutume de dire que de même qu’un médicament devait avoir mauvais goût pour être efficace, un médecin laid ne pouvait être qu’un bon médecin. J’ignore si c’était bien le cas, mais du moins, il ne tua jamais personne dans notre famille, ce qui, à l’époque, n’était déjà pas si mal que cela ! Toutefois, quelques mois plus tard, ce fut  lui qui se tua en s’enroulant avec « son amie six » autour d’un de ces platanes qui bordaient alors les routes nationales.

Pour confirmer son diagnostic, le docteur M*** ordonna une prise de sang pour le lendemain. La nuit fut atroce. Aux douleurs et aux vomissements, vint s’ajouter une forte fièvre qui me maintint dans un état de semi veille délirante. J’avais l’impression d’une présence hostile dans ma chambre et, sans pouvoir en définir les contours précis, il me semblait qu’une ombre gigantesque s’avançait vers mon lit. Je hurlai de terreur dans mon délire. Le lendemain, je pus mettre un visage sur cette peur. Si le docteur M*** ressemblait à un chimpanzé, l’infirmier chargé de me faire le prise de sang avait l’air d’un gorille. Deux mètres de haut, pour le moins ! Pendant que le gorille préparait son attirail effrayant, je profitai d’un moment d’inattention de mon père pour prendre la poudre d’escampette. Je passai la matinée enfermé dans le grenier et n’acceptai d’en sortir que lorsque je fus certain que le simiesque infirmier, lassé d’attendre, s’en était allé torturer quelqu’un d’autre ailleurs. C’est ainsi que l’on ne me fit pas de prise de sang, lâcheté que j’aurais bien pu payer de ma vie. Cela, je ne m’en suis rendu compte que tout récemment.

Quinze jours avant le début de ma maladie je me promenais sur un chemin de campagne, juché sur le dos de mon fidèle âne Buridan. Je sais, c’est grotesque, mais j’avais un âne. Une bête vicieuse, méchante, mais d’une intelligence rare. Buridan haïssait le genre humain en général, les hommes en particulier. Quand un mâle pénétrait sur son territoire qui recouvrait, selon toute apparence, l’ensemble des terres émergées, Buridan s’approchait de lui, se laissait flatter l’encolure, puis, saisissant dans sa puissante mâchoire le fond de culotte de sa victime, n’hésitant pas à y inclure le gras des fesses, il déséquilibrait le malheureux, le faisant tomber pour mieux le traîner sans pitié et venir le déposer à mes pieds. Buridan avait été élevé au milieu de chiens de chasse…

Ce jour là, il s’arrêta brusquement et baissa la tête pour venir flairer une boule de poils recroquevillée sur le sol. Je me laissai tomber à terre. Un rat. La pauvre bête semblait morte. Je la pris dans la main et caressai son poil duveteux. C’est doux un rat. Avec la rapidité de l’éclair, le rongeur me planta ses incisives effilées dans le gras du pouce. D’un mouvement giratoire du bras, j’expédiai la bestiole dans les fourrés. Je me suçai le pouce et repris ma promenade sans accorder plus d’importance à ce petit incident. Notre maison de campagne abritait une véritable ménagerie. Outre les animaux de basse cour classiques et une dizaine de chiens de chasse de taille respectable nous hébergions un sanglier, un chevreuil, une mangouste et deux perroquets. Inutile de dire que les morsures étaient fréquentes et que le règne animal n’avait plus aucun secret pour moi. J’oubliai donc rapidement le rat mourrant et la blessure de mon pouce. Ce ne fut que trente ans plus tard, à l’autre bout du monde, lors d’une discussion avec le médecin chef de l’hôpital de T***, que j’appris le nom de la maladie dont mon rat mourrant était affligé et dont, très probablement, il me gratifia en m’infligeant cette morsure : la leptospirose. Cette maladie, relativement répandue aux Marquises où les rats sont légions, s’attaque au foie du malade et tue cinq à six personnes chaque année. Comme cela est fréquent avec les maladies virales, chaque patient réagit différemment. L’un ne se rendra même pas compte qu’il abrite le virus, un autre sera très malade mais survivra, un troisième en mourra au bout de quelques jours, le foie détruit.

C’est donc de bonne foi que le docteur M*** se trompa dans son diagnostic. De toute façon, il ne me prescrivit aucun traitement. Son leitmotiv était, il faut laisser le corps se débrouiller et la maladie suivre son cours. Il terminait par, ça passe ou ça casse. Il recommanda de l’eau de mélisse (du feu en bouteille) pour les nausées, du bouillon de légumes pour la soif et des carottes bouillies pour le foie. Avec des médecins tels que lui l’équilibre des comptes de la sécurité sociale était assuré !

Pendant une dizaine de jours, je fus ailleurs. Où ? Je l’ignore. Juste le souvenir d’un rocher brûlant posé sur mon ventre et celui des divers instruments que j’inventai dans mon délire pour me débarrasser de cette sensation douloureuse d’écrasement.

 (En principe, il y a une suite…)

Commentaires

Oui, cette sensation douloureuse d'écrasement préfigurait notre lointaine rencontre!

Écrit par : manutara | 19 février 2006

Oui, je sais, j'ai grossi, ça doit être pour ça que tu te sens écrasé. Je vais me mettre à la diète!

Écrit par : oliviermb | 19 février 2006

Ces temps-ci nous "pestons" (les 4 soeurs) contre le manque de professionalisme des médecins et surtout leur manque de courage pour assumer leurs responsabilités quant à l'orientation de leurs patients, quand des décisions sont difficiles à prendre chacun se décharge sur l'autre, ils ne veulent en aucun cas se mouiller ! Nous sommes en plein dans ce cas de figure avec notre soeur Ketty !
Et bien je constate qu'en 68 ça n'était pas très sérieux non plus, tu l'a échappé belle ! Cela dit tu prenais un risque en prenant ce rat dans tes mains, j'adore les animaux mais les rats j'en ai horreur, il m'est arrivé d'essayer de sauver des souris ou des mulots que ma chatte me ramène, ça c'est déjà difficile, mais un rat JAMAIS, je déteste ces bêtes là !

La leptospirose, je ne connais pas, je vais voir sur le net.

Enfin tu faisais parti des "sauvés" et on peut te lire c'est ça qui importe le plus !

Écrit par : Pénélope | 21 février 2006

Oh, tu sais finalement le docteur M*** n'avait pas si tort que ça. Aujourd'hui, pour un oui ou un non on hospitalise,met sous perfusion, bourre d'antibiotiques. Depuis cette maladie, en dehors d'un médecin militaire il y a fort longtemps pour mon incorporation, je n'ai plus jamais eu à faire à un membre du corps médical . Même lorsque j'ai eu , par trois fois, la dingue (alias chicoungougna à la Réunion) je n'ai pas consulté. De toutefaçon les médecins eux-mêmes reconnaissent qu'il n'y a rien d'autre à faire que d'attendre que ça passe.
En fait la leptospirose peut aussi être inoculée à l'humain par le bétail, mais le rat présente un danger supplémentaire car il est omniprésent . Un rat sain ne présente aucun danger. Par contre s'il est infecté, il suffit d'entrer en contact avec son urine ou ses excréments, alors, tu penses, avec une morsure...

Écrit par : manutara | 21 février 2006

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