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18 février 2006

Les oiseaux

Il semblerait qu’une nouvelle phobie se soit emparée du genre humain : celle d’une mort brutale et subite venue du ciel. Il y a dans cette crainte comme un parfum de terreur ancestrale : celle de la moyenâgeuse peste bubonique frappant aux portes de la ville le matin et emportant avec elle toute la population le soir, une fois son sinistre labeur achevé. Evidemment, à l’époque, on n’imaginait pas que l’agent vecteur de la mortelle bactérie pût être l’inoffensive et fort commune puce, elle-même infectée par son hôte, le rat. On parlait alors d’humeurs malignes, de vapeurs délétères, de miasmes.

 Nous crûmes que le vingtième siècle et ses antibiotiques nous avaient définitivement mis à l’abri de ces épidémies faucheuses de corps et pourvoyeuses d’âmes. Nous nous étions habitués à mourir lentement de cancers et d’infarctus, maladies non contagieuses hautement civilisées du grand âge et de la suralimentation.

 Premier coup de semonce dans le matin calme des certitudes : le sida. On y vit d’abord la main de Dieu. N’étaient-ce point là les sodomites qui mourraient comme des mouches ? On sait qu’avec ces gens-là, Dieu a toujours eu la main lourde. Puis, il fallut se résoudre à accepter l’inacceptable : le sang et le sperme, porteurs de vie, devenaient agents de mort. Pour tout le monde. Pour vous et moi. Quand je dis moi, je ne parle pas de moi qui écris ces lignes, mais de cet ego qui sommeille en chacun d’entre nous. Ce moi ça pourrait être vous.

Le temps passant, des remèdes, toujours plus nombreux, toujours plus efficaces furent découverts. Et surtout, on apprit à connaître la maladie, à la domestiquer, à comprendre son mode de transmission, à vivre avec enfin. Finalement, en restant à l’écart des échanges de fluides sanguins et séminaux, vous et moi étions à l’abri. Un secrétaire d’Etat à la santé du gouvernement des Etats-Unis d’Amérique de l’époque proclama même haut et fort que si on ne voulait prendre aucun risque en matière sexuelle, sacrifier au rite masturbatoire devenait une obligation. Devant l’auditoire médusé, il joignit le geste à la parole. Non, là j’invente. Mais avouez que cela aurait été amusant. Il n’en reste pas moins que l’homme d’Etat fut, séance tenante, destitué par le président (Reagan, je crois) et prié d’aller répandre stérilement sa semence ailleurs.

Le temps passa et on se reprit à espérer pouvoir mourir centenaire, à l’aise dans ses couches, dans un de ces établissements au nom trompeur (zéphyr, fontaine, hibiscus) où s’entassent ceux qui se croient encore en vie mais ont oublié pourquoi.

Deuxième coup de semonce. A la fin du siècle dernier, là-bas, en la lointaine Chine surpeuplée, des centaines de milliers de poules, de canards, d’oies et quelques dizaines d’hommes, de femmes, d’enfants, contractèrent le même mal mystérieux et moururent dans des souffrances atroces, noyés dans les sécrétions purulentes de leurs poumons. Mais c’était des chinois et la Chine c’est loin, loin. Vous et moi étions à l’abri.

Mais voilà que les canards se mirent à mourir dans toute l’Asie et dans leur sillage d’autres hommes, femmes et enfants. Désolant, mais quelle idée aussi de vivre au milieu de la volaille ! Nous compatissions, mais vous et moi ne pouvions, décemment, nous identifier à ces pauvres gens. Nous continuions à nous sentir à l’abri, un peu moins, il est vrai. Car le virus avait désormais un nom. Un nom terriblement moderne et sérieux. H5N1… Ce n’était plus cet inconnu que l’on espérait condamné à errer dans les campagnes surpeuplées de pays fort peu développés.  Surtout, vous et moi savions désormais que de la volaille ce virus pouvait se transmettre à l’homme. Vous et moi n’en pouvions croire nos oreilles. Comment ! Dans notre splendide civilisation médiatico- urbaine, où le seul poulailler que l’on connût encore était celui des théâtres, de stupides volatiles de la morphologie desquels vous et moi ne connaissions  que ce que les bouchers voulaient bien nous laisser voir, de misérables volatiles donc menaçaient nos existences si sophistiquées, si protégées ?

 Comme si cela ne suffisait pas, nos voisins presque européens, plus aussi surpeuplés, ni aussi pauvres, se mirent à être touchés à leur tour. On nous montra les familles endeuillées à la télévision. Officiellement pour que vous et moi compatissions, officieusement pour que nous nous rassurions. Il s’agissait une fois de plus de paysans. Des pauvres gens qui n’ont pas encore compris qu’en dehors du vote écologiste aux élections, il n’y a plus rien à attendre de la nature. Vous et moi pouvions respirer librement une fois de plus.

 Bien décidés à résister, nous prîmes même des sanctions à l’égard des facétieux volatiles en cessant de nous alimenter de leurs chairs doucereuses. Et puis, le monde politique se voulait rassurant. Tout était sous contrôle. Les masques commandés, les volailles confinées, la migration enrayée, les quotas revus à la baisse, la poule au pot, le canard à l’orange.

Mais ce matin, il est venu de loin, ce canard, coin-coin, pour mourir dans ces marais, si près, oh oui, si près…de vous et moi !

Commentaires

Compportement "humain" ? face à cette nouvelle menace. On a abattu le grand sapin de notre jardin. A la réunion du conseil de gérance, pour nous isoler un peu de nos voisins, il est question de mettre une quelconque clôture. J'insiste pour privilégier la haie plutôt que la clôture, pour que les oiseaux y retrouvent de quoi se loger (oui, crise du logement chez les oiseaux aussi !). Un membre du conseil saute littéralement de sa chaise "ah non, on ne va tout de même pas attirer les oiseaux ici, avec cette peste aviaire !". Pauvres petites mésanges bleues ...

Écrit par : les-melis-melos-de-maola | 18 février 2006

"Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti. "
Blaise Pascal

Écrit par : manutara | 19 février 2006

Ce n'est pas si étonnant que ça que la poule transmette à l'homme ses maladies. Après tout, elle a failli être humaine, à une époque! Il a fallu que Diogène de Sinope, je crois, jette un de ces volatiles à la figure de Platon (était-ce bien Platon?) pour qu'il affine sa définition de l'homme: un animal qui marche sur deux pattes, et qui n'a pas de plumes!

Écrit par : oliviermb | 19 février 2006

Les commentaires sont fermés.