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11 février 2006

Friday (suite et fin)

Quand la porte de la dernière écluse s’était ouverte, nous avions été expulsés dans le Pacifique. Une question de différence de niveau. Le voilier s’était mis en travers sous l’effet de la force du courrant sortant et nous avions failli terminer sur le bulbe d’étrave du cargo qui nous suivait. Le pilote qui, de son côté, éclusait Schlitz sur Schlitz et à ce stade du voyage était fin saoul, n’arrêtait pas de répéter, on a small yacht, never again… Je les avais laissés, lui et l’autre Chiriqui au débarcadère du yacht club. Friday était resté. Il avait remis à son copain les cinquante dollars que je venais de lui donner, lui avait soufflé, largate ahora (casse toi) et  était resté. Il avait largué l’amarre, puis avait sauté avec agilité sur le pont de « l’île de feu ». J’étais trop occupé à chercher dans l’obscurité notre coffre de mouillage et à essayer de déjouer les effets du courrant pour  prêter attention à son étrange comportement. Je songeai, bah, demain il s’en ira…

 Peu avant de quitter définitivement le Panama, je lui avais demandé d’où lui venait son étrange surnom. Il se mit à rire.

… C’est un gringo, un suédois, qui me l’a donné. Il m’avait engagé pour le passage du canal. Une journée normalement. Comme il m’était sympathique (!), je suis resté sur son voilier. Cinq mois. (Il exhiba sa main droite, largement ouverte) Nous nous étions rencontrés un vendredi, alors il m’a appelé Friday. Le suédois m’a expliqué que, pour les marins, le vendredi est un jour maudit et que normalement, jamais il n’aurait du bouger ce jour là. Mala suerte compadre ! Depuis c’est sous le nom de Friday que l’on me connaît sur les quais !...

Friday, était désarmant. Il considérait tout simplement les voiliers de passage comme autant de domiciles potentiels. Sa cible, les solitaires ou les équipages réduits. Des hommes, toujours. Jamais les familles. Parce qu’avec les femmes, rien à faire ! Elles flairaient l’embrouille et le débarquaient tout de suite.

Ils étaient six. Ils traversèrent la rue en courrant dans notre direction. Trois pour R*** et trois pour moi. R*** saisit une planche qui traînait là et se mit à faire de grands moulinets au-dessus de la tête en poussant des rugissements rauques. Ses assaillants restèrent à distance en faisant de petits bonds pour éviter le madrier. De jeunes métis faméliques vêtus uniquement de shorts crasseux. Le plus grand devait m’arriver à l’épaule. Visiblement ils crevaient de trouille. De manière étrange quand je les vis, toute peur m’abandonna. Toute envie de me défendre aussi. Juste de la curiosité. De toute façon cela valait mieux. L’un d’entre eux me colla son couteau sur la gorge en hurlant de sa voix aux intonations post pubères discordantes, give me your money or I kill you, pendant que les deux autres me poussaient à l’écart contre un mur. Je continuais à entendre, comme en rêve, les vociférations de R*** et celles des trois autres voyous. Je pensai qu’au moins ce n’étaient pas eux qui avaient tiré les coups de feu. Ils avaient même plutôt du en faire les frais ! Je sentis des mains me palper sous ma chemise, dans les poches de mon pantalon et jusque dans mon slip.  Je n’avais que vingt dollars  et respecté la consigne de ne jamais porter de papiers d’identité sur moi quand je sortais en ville. Je sentis qu’on m’arrachait ma montre, un truc en plastique acheté trois sous deux jours plus tôt. Maigre butin. Ils m’enlevèrent donc ma chemise. Une bonne chemise. Ce fut ensuite le tour de mes chaussures Quand ils s’attaquèrent à mon pantalon, un « jean » tout neuf, je commençai à me rebeller. Pas pour le pantalon, mais parce que je ne savais pas exactement où s’arrêterait ce striptease. Des fois que mes dessous soient à leur goût ! Le petit gars au couteau se fit plus pressant. No te muevas. Je sentais mon cœur battre sur la lame d’acier. Les autres avaient des problèmes avec la fermeture éclair. Coincée en début de course ! Devait être une contrefaçon ce « jean ».  Ca bataillait ferme. De sa voix de fausset le porte couteau gueula, apurense (dépêchez vous). Les deux autres se mirent à tirer frénétiquement le pantalon vers le bas. Affolé je sentis l’ensemble, pantalon et slip, descendre lentement sur mes hanches. Je parvins à articuler, dejenme mis calzoncillos al menos  (laissez-moi le slip, au moins). Vete a la mierda con tus calzoncillos me rétorqua la gouape au couteau, en me soufflant dans la figure son haleine empestant l’alcool et le shit. Pour finir leur travail, les deux autres se saisirent chacun d’une de mes jambes et me firent tomber sur l’asphalte répugnant. Ma chute déséquilibra la frappe armée qui me maintenait plaqué contre le mur. Elle tomba sur moi. J’en profitai pour saisir son poignet et maintenir l’arme loin de ma gorge. Il fit alors une chose étrange : de son autre main, il saisit une touffe de poils laissés à découvert par le pantalon en pleine déroute et tira fortement dessus. De ma main libre, je lui saisis le poignet et tentai de lui faire lâcher prise. Ce furent les poils qui lâchèrent. Sur le moment je n’eus pas mal, car, à ma grande horreur, malgré les ruades maladroites que lançaient mes jambes empêtrées, je sentis le pantalon glisser sur mes pieds et vis les deux malandrins prendre la tangente en brandissant le « jean » tel un étendard ! Les trois autres ne tardèrent pas à les suivre, poursuivis jusqu’au milieu de la rue par R*** et son casse-tête improvisé. Le porte couteau, lui, continuait à gigoter sur moi, se tordant  en tous sens, sifflant tel un cobra, sueltame o te la corto (lâche-moi ou je te la coupe). Alors que, du coin de l’œil, je voyais R*** courir vers moi, je me rendis compte de deux choses : d’abord ce n’était plus le malfrat qui me tenait, mais moi qui, en maintenant fermement ses poignets, l’empêchait de partir. Ensuite, si je le lâchais, rien ne l’empêcherait alors de me frapper et de me les couper comme il me le proposait si gentiment. Déjà qu’il me les écrasait avec son genou pointu ! C’est idiot, mais on se sent terriblement vulnérable quand on est tout nu, face à un adversaire armé. Je fus tiré de ce dilemme par R***. Il saisit mon adversaire par les cheveux, le désarma et, tout en me hurlant, lâche-le à moins que tu ne veuilles le garder en souvenir, l’envoya valser au milieu de la rue. En se relevant, le voyou pointa un doigt vers moi et découvrant une rangée de dents blanches me cria, la tienes muy chica, sabes (je refuse de traduire), puis détala comme un lièvre en hurlant de rire.

L’action avait duré, tout au plus, une minute, mais chaque seconde en est restée gravée dans ma mémoire et vingt ans plus tard,en écrivant ces mots, cet épisode est tout aussi vivace dans mon esprit que s’il venait de se produire. De manière étonnante, ce n’est pas un mauvais souvenir. Juste une plaisanterie d’un goût douteux. Je m’en tirais bien : juste une douleur cuisante à l’endroit de l’épilation musclée. Pour le reste, j’aurais aimé pouvoir écrire (pas nécessairement le faire) que je dus traverser la ville à petits pas furtifs, les mains recouvrant mes parties, R***  faisant rempart de son corps chaque fois que nous aurions eu à croiser un piéton attardé, ou que je fus recueilli par les pensionnaires d’un bordel…Mais non. A l’instant où je me remettais debout, maculé de poussière, des détritus collés par la transpiration constellant mon corps, une voiture s’arrêta devant nous en klaxonnant. Un taxi ! Nous nous engouffrâmes à l’arrière. Le chauffeur devait avoir l’habitude. Il nous demanda tout de suite s’il devait nous conduire à l’hôpital.

 Je m’en étais vraiment bien tiré. D’habitude, les ladrones poignardaient d’abord et détroussaient ensuite. Pas pour tuer, mais pour pouvoir opérer au calme! J’avais du être sauvé par ma jeunesse, mon type latin et ma bonne connaissance du castillan.

Juste une chose désagréable : chaque fois que je croisais le regard du chauffeur dans le rétroviseur, celui-ci éclatait d’un rire sonore en secouant la tête…

Commentaires

Waow

Écrit par : Léo | 12 février 2006

Muy chica? Oh! ça pourrait être pire, quand même. C'est vrai, cette histoire de vendredi maudit pour les marins?

Écrit par : oliviermb | 12 février 2006

Oui, tout à fait exact. Un marin évite de prendre la mer un vendredi. Bien entendu, une fois que le bâteau est en mer, le vendredi devient un jour comme les autres. On peut naviguer un vendredi, mais il faut absolument éviter de partir un vendredi. J'ai toujours respecté cette superstition. Après tout il reste six autres jours pour larguer les amarres!
C'est comme les femmes à bord... mais là, cela cesse d'être de la superstition!

Écrit par : manutara | 13 février 2006

QUOI.......encore un mysogine !

Qu'est-ce que ça veut dire Manu ? Il y a beaucoup de femmes qui sont d'excellents marins même en solitaire et pour de grandes traversées ! Plus d'une ont fait leur preuves !

Écrit par : Pénélope | 15 février 2006

Mince alors, tu m'faches alors j'oublie le s à leurs !......

Allez cool cool Pénélope...........

Écrit par : Pénélope | 15 février 2006

ça devait un peu te changer de toujours devoir surveiller tes arrières!

Écrit par : oliviermb | 15 février 2006

Mais oui Manu je continue à venir te lire, tu es mon blog "évasion" mais "les 4 soeurs" sont surbookées depuis 5 mois par les problèmes familiaux qui n'en finissent pas, alors : pas toujours le temps de commenter !.....
Tu restes cependant un de mes liens préférés.

Écrit par : Pénélope | 16 février 2006

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