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09 février 2006

Friday

La rue était sombre. Accoutumés au violent éclairage de  la  costanera, nos yeux mirent un certain temps à s’habituer à l’obscurité. Une affaire de cônes et de bâtonnets. Un dernier regard vers le boulevard où circulaient de nombreuses voitures, mais toujours pas de taxi, et nous nous engouffrâmes dans cette ruelle qui semblait déjà ne plus appartenir à la ville. Panama city, il y a une vingtaine d’années. Je ne sais pourquoi j’y repense. C’était stupide de toute façon. Vouloir regagner le yacht club, à pied, au beau milieu de la nuit. Drôle de ville : le centre, ses immeubles de verre et d’acier, ses magasins de luxe, ses restaurants chinois. Tout autour, un amoncellement de masures hideuses disséminées dans un dédale de ruelles crasseuses où s’entassaient les immondices et les carcasses de voitures calcinées. C’était l’époque de Noriega, le président trafiquant de cocaïne. Panama city était à peine plus sure que Bagdad aujourd’hui. On y mourrait pour quelques dollars. Un pays où la monnaie officielle, le Balboa, n’avait aucune existence matérielle. Un pays officiellement indépendant, mais où on ne pouvait pénétrer qu’avec un visa américain. La zone du canal et ses supermarchés regorgeant de produits réservés aux seuls citoyens américains et aux employés du canal. Le canal et ses écluses géantes où des mules (las mulas, en souvenir de ces animaux qui tractaient les bateaux dans les premiers temps) électriques assuraient le passage d’un bief  à l’autre afin d’éviter les remous occasionnés par les hélices. Et nous, minuscules, sur « l’île de feu » coincés entre deux porte containers gigantesques, nous attendant à tout instant à être écrasés par le bulbe d’étrave de l’un, aspirés par l’hélice de l’autre. Et mon étrange équipage. En plus du pilote imposé par la « canal authority », il fallait deux bras par aussière. Dit plus clairement, un homme pour manœuvrer chacune des quatre cordes qui nous immobilisaient entre les deux monstres. J’avais engagé deux indiens chiriqui. L’un d’eux, surnommé Friday, devait rester avec nous durant toute notre escale panaméenne. Deux mois. Jamais il ne me demanda mon avis. Il était là, c’est tout. Il installa son hamac sur le pont, fit la cuisine, s’attaqua aux vernis, garda le bateau pendant nos absences quotidiennes. Un voyou au cœur de midinette. Il énervait, mon équipier R***. J’ai du mal à chasser les gens. Il y avait quelque chose de féminin en Friday. Dans le regard surtout, une lueur qui semblait démentir l’aspect viril que conféraient les scarifications rituelles à son visage. Tous les matins,  après sa douche,  il passait une heure à peigner son abondante chevelure devant le grand miroir de la salle de bain dont il laissait la porte ouverte. Il ne buvait que de « la leche de vaca » (dixit Friday). Un jour, je pensai avoir trouvé un stratagème pour l’encourager à partir. Je laissai sur la table du carré, bien en évidence, quatre billets de cinquante dollars. Une fortune à cette époque et en ce lieu.  Puis, nous allâmes, R*** et moi, passer la journée en ville. Nous avions très vite renoncé à demander à Friday de nous accompagner. Pas fou ! Il préférait rester sur le voilier. Le soir, à notre retour, Friday était toujours là. D’un air outragé, il ouvrit un tiroir, en tira les quatre billets et me les tendit. No dejes tu plata asi a la vista, alguien podria llevarsela ! (Planque ton fric, on pourrait te le piquer). Jamais Friday n’accepta le moindre sou. Il voulait beaucoup plus que cela. Que je l’emmène avec moi, de l’autre côté de l’océan. En se servant de ses doigts, il énumérait les avantages d’une telle solution.

Nous engager dans cette ruelle obscure, n’en avait présenté aucun. Les premiers cinq cent mètres avaient été parcourus en rasant les murs, presque sur la pointe des pieds. Des immeubles lépreux aux fenêtres sans vitres nous parvenaient des bribes de conversations, la lueur diffuse des téléviseurs. Au loin, les lumières d’une grande artère et le flot ininterrompu de voitures. L’espoir d’un taxi. D’une vie meilleure. D’une vie tout court. Nous accélérâmes le pas. Je sentais la sueur couler le long mon dos. La chaleur, mais la peur aussi. Je revoyais le grand noir nous dire, derrière son bar au yacht club, la nuit, un gringo à pied dans les rues de la vieille ville a une espérance de vie de cinq minutes, pas plus. Cela faisait combien de temps que nous marchions à présent ? Je songeai que nous étions un vendredi. Puis il y eut des éclats de voix provenant d’une masure en ruine et trois coups de feu. Je dis bien trois, pas deux ni quatre. Je les entends encore. Je pensai, neuf millimètres. Pistolet automatique. Un Beretta ou un Smith. Ca pouvait se discuter. Si à cet instant précis, nous nous étions mis à courir comme des dératés, avec comme ultime et unique objectif, atteindre l’avenue où nous pourrions nous fondre dans la foule, rien ne se serait produit. Mais, nous nous figeâmes. R*** dit bordel et moi putain. Ou l’inverse, je ne sais plus. Plus un bruit. Même la partie de foot reprise par les innombrables téléviseurs du quartier, avec ses interminables, GOOOOOOOOL, semblait s’être interrompue. C’est quand nous nous remîmes en route, les jambes flageolantes, qu’ils nous tombèrent dessus.

Commentaires

Tu nous laisses sur notre faim !!! vivement la suite....

Écrit par : tinou | 10 février 2006

Le décor est planté, l'histoire peut continuer (ce sera gore ou la chute sera rigolote ?). Saturday peut-être ?
Je bous, je bous.

Écrit par : Pierre Tombale | 10 février 2006

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