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04 février 2006

La famille

Une famille de touristes. Il y a le père, la mère. Ils sont accompagnés de deux adolescents qui jettent sur leur environnement un regard blasé. L’océan Pacifique ou la banlieue quelle différence ? Ca craint, il n’y a même pas de Mac Do et leur téléphone portable, ce grigri des temps moderne, ne fonctionne pas. Ils se sont arrêtés  à l’ombre d’un manguier pour se protéger de ces ultras violets qui, depuis peu, défraient la chronique d’une mort annoncée.

 En octobre, j’avais comme voisin, sur le vol Bordeaux Paris, un homme d’une soixantaine d’années. Je ne sais pourquoi, mais je provoque les confidences. Il venait de rendre visite à sa fille et il avait le cancer de la peau. Ca, il me le confia quand, pour répondre à sa question, je lui dis que j’habitais dans les îles. Je ne sais pourquoi, mais il y a une force d’évocation dans ce mot, îles, qui fait que l’interlocuteur comprend instantanément qu’on ne parle pas des îles Lofoten ou des Féroé… Dans un soupir, presque un sanglot,  il me dit : c’est que, monsieur, je n’ai jamais mis les pieds dans les îles. J’habite Lille, alors pourquoi un cancer de la peau ? Je fume depuis quarante ans. Deux paquets par jour. Alors, les poumons, j’aurais accepté. J’aurais même trouvé ça normal…

Pour appuyer ses propos, il fut pris d’une toux grasse et son visage cireux prit une vilaine teinte mauve. Quand il eut repris son souffle, il continua… Mais un cancer de la peau, à Lille, vous y comprenez quelque chose ?

 Non, pas vraiment, d’autant plus que je n’ai jamais entendu parler d’un îlien affecté d’une telle maladie. Ah si, il y avait ce type. C’était bien avant que j’arrive à T***. Un homme nature, qui avait quitté l’Europe dans les années soixante pour vivre nu au soleil. Peut-être qu’il venait de Lille… On l’avait amené un jour à l’hôpital de T***, le corps couvert d’ulcères et de pustules. A peine installé dans sa chambre, il faussa compagnie aux infirmières et alla se traîner dans la cour afin d’exposer une dernière fois son corps carbonisé aux rayons du soleil. Il mourut au bout de quelques jours.

 Mon voisin tournait et retournait entre ses doigts le biscuit sec généreusement offert par la compagnie en  guise de déjeuner, le fixant comme s’il espérait y trouver une réponse… Ca a commencé par un bouton sur le nez. Un stupide bouton !...

Il m’avait l’air tout à fait normal son nez. Je songeai aux lépreux sans nez et au drôle de bruit que fait l’air en circulant par l’orifice béant.

Ma voisine de gauche,  une petite jeune fille dont le nez s’ornait d’une pustule prurigineuse et qui plongeait le dit appendice dans un hebdomadaire terriblement sérieux, s’efforça, avec une certaine violence, de ne pas paraître écouter notre conversation de vieux tout en  tripotant convulsivement l’inesthétique proéminence nasale.

A l’abri du bel arbre chargé de fruits, protégée de cette mortelle clarté qui tombe du soleil, la famille se repose. A quelque distance de là, invisible derrière les vitres teintées de mon pick-up, la climatisation à fond, j’observe la famille, parce que moi, je sais. La mère tend ses bras nus devant elle, la paume des mains vers le haut, puis lève la tête. Elle doit dire, oh, regardez comme c’est amusant, il n’y a pas un seul nuage dans le ciel et il pleut ! Elle enlève son chapeau et offre son visage à cette rosée rafraîchissante. Le père,  à son tour, recueille dans sa main quelques fines gouttelettes, parce qu’avec les femmes, hein, faut s’attendre à tout, puis hoche la tête. C’est bien de la pluie. Il se tourne alors vers les adolescents (s’appellent sûrement Stevie ou Kevin) et leur parle. Il se sent d’humeur poétique. Il doit leur dire, voyez-vous, sous les tropiques, parfois, à midi, au plus fort de la chaleur, alors que même les nuages ont renoncé à circuler dans l’alizé brûlant et sont partis faire la sieste, le ciel se met à transpirer. Ce que vous voyez-là, mes enfants, ce n’est pas de la pluie, mais de fines gouttelettes de sueur céleste.

 Il a l’air d’un brave homme, ce père. La cinquantaine fatiguée, il sait que ses jours sont comptés, alors il s’émerveille de tout.

 Les adolescents gardent la tête baissée, les yeux fixés sur leurs chaussures aux lacets défaits. Sous les visières de leurs casquettes, ils se lancent des regards d’adolescents modèle 2006 à qui le monde appartient, c'est-à-dire des regards sournois. Sans même les voir, je peux lire dans leurs yeux, il devient de plus en plus con le vieux, vivement qu’on vote la loi sur l’euthanasie ! Puis ils tirent leurs pantalons vers le bas, s’assurant que la marque de leur caleçon reste bien visible.

Moi, je sais, mais je ne leur dirai rien. Je démarre lentement. Dans le rétroviseur, je vois la famille rapetisser sous le manguier, puis disparaître dans le nuage de poussière soulevé par la voiture.

Non. Ces fines gouttelettes ne sont pas des gouttes de pluie ni le fruit de la production de quelque glande sudoripare céleste. Non, c’est encore plus beau que ça.

Ce sont les excrétions intimes de millions d’insectes qui colonisent depuis peu les arbres fruitiers du fenua, ces mouches pisseuses au corps oblong et à l’œil lubrique…

Commentaires

Que c'est beau la nature! Le père poétisant, les adolescents indifférents au foutre qui leur tombe dessus, ah, vraiment, c'est du joli!

Écrit par : oliviermb | 05 février 2006

C'est vraiment un plaisir de te lire ! la chute est inattendue...je pensais à une pollution quelconque, mais-là, vraiment !! ils vont avoir des boutons après ?
Tu n'es pas gentil avec les jeunes d'aujourd'hui ... ils ne sont pas tous comme ceux que tu nous décris, heureusement !!
Bon soleil dans ton ile, ici il fait froid et gris !

Écrit par : tinou | 05 février 2006

Jusqu'ici, les mouches pisseuses (c'est leur nom) ne s'attaquent qu'aux fruits, pas encore à la peau des humains!
Pour les jeunes, je le sais, je ne suis pas gentil. C'est qu'en vouant un culte aveugle à la jeunesse, la société est beaucoup trop gentille avec les jeunes. Elle les courtise, les caresse dans le sens du poil, leur trouve des excuses quand ils font des bêtises. Les pauvres! Ils ne savent pas ce qui les attend une fois que l'éclat de leurs vingt ans se sera terni. Alors, moi je les prépare...C’est qu’entre le moment où l’on cesse d’être jeune (vingt cinq ans, l’âge où l’on cesse de bénéficier des réductions sur les billets d’avion) et celui où l’on devient vieux (soixante ans, l’âge où ces réductions sont rétablies) il y a une très longue période de transition ou l’ex jeune sera soumis à une interminable série d’humiliations !
Ceci dit ce jeunisme ne date pas d’hier. Il a été inventé par les soixante-huitards, aujourd’hui sexagénaires, qui refusent avec la dernière énergie de vieillir. Alors forcément, ils ont fait école. Comment un jeune peut-il, aujourd’hui, identifier la figure tutélaire du père dans cette espèce d’adolescent attardé lui ressemblant en tous points qu’il s’entête à appeler papa, bien que celui-ci lui ait demandé de l’appeler par son prénom en public ?
Paradoxalement, le jeunisme nie le conflit de générations (puisque, aujourd’hui, tout le monde se veut jeune), tout en contribuant à le raviver. Les jeunes, les vrais, veulent être jeunes un point c’est tout. Ils ne veulent pas qu’on les aime parce que jeunes, ni qu’on les comprenne, ni qu’on soit gentil avec eux et surtout ils ne veulent à aucun prix que leurs parents leur ressemblent ! Ils veulent profiter de cette période de vie pour pouvoir passer ensuite à autre chose, comme cela s’est toujours fait. Mais aujourd’hui, c’est impossible. Les jeunes sont, comme Sisyphe, condamnés à pousser le boulet de leur jeunesse devant eux ad vitam aeternam ! Même les vieux sont condamnés à vivre une nouvelle jeunesse.

Écrit par : manutara | 06 février 2006

D'ailleurs moi, je suis pour l'instauration d'un CDE (contrat dernière embauche) pour les plus de cinquante ans. Les candidats ne donnant pas satisfaction pourraient être achevés à leur poste de travail d'une balle dans la nuque...

Écrit par : manutara | 06 février 2006

Je partage en gros ton analyse, mais y mettant quand même des bémols. Ne généralise pas trop !
J'ai intitulé une de mes notes " les enfants d'aujourd'hui sont nos bourreaux de demain", cela montre que moi aussi je suis assez pessimiste. Quand ma fille est née on était en 1972 et pourtant je peux t'assurer que son éducation ne fut pas celle à la mode à l'époque. On passait pour ringard aux yeux des autres...mais qu'importe! on a assumé notre rôle de parents tuteurs d'une jeune pousse qu'il faut maintenir droite et le résultat fut réussi je pense, j'en suis sûre même !

Écrit par : tinou | 06 février 2006

Tiens, j'y avais pas pensé, mais ça vous fait encore un point commun, à mon père et à toi: votre côté adolescents attardés. Et pourtant, bizarrement, vous avez, dans le même temps, la manie de pontifier pendant les repas, comme des pères nobles. Etranges. Les pères sont devenus schizophrènes, j'ai l'impression.

Écrit par : oliviermb | 07 février 2006

Oui, mais moi, je n'ai pas d'enfants, alors je peux tout me permettre!

Écrit par : manutara | 07 février 2006

Mais, Esteban, tu m'as, maintenant!

Écrit par : oliviermb | 07 février 2006

Mais Olivier, voyons, tu as TRENTE ans! Finies, pour toi aussi, les réductions!

Écrit par : manutara | 07 février 2006

J'ai une telle façon d'avoir trente ans que la dame qui vendait les billets de théâtre, en Allemagne, m'a pris pour un lycéen! Encore un peu de patience, Esteban, et tu auras bientôt de nouveau droit aux réductions.

Écrit par : oliviermb | 07 février 2006

D'abord, la dame devait avoir égaré ses lunettes parce que c'est à MOI qu'elle a demandé si j'étais encore étudiant et ensuite, avec la chance que j'ai, d'ici dix ans, avec l'allongement de la durée de vie et l'afflux de babies boomers, ils auront repoussé l'âge des réductions à soixante dix ans!

Écrit par : manutara | 07 février 2006

Tu devrais être content: tu es condamné à ne jamais être vieux!

Écrit par : oliviermb | 08 février 2006

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